SOLLERS Philippe Blog

1 février 2009

Sollers sans masque

Classé sous Non classé — sollers @ 17:2

 Pour avoir beaucoup fréquenté Venise, Philippe Sollers connaît le charme des jeux de masques : malice, virevolte et provocation, tragique et farce mêlés. Aussi n’est-il pas tout à fait surprenant de voir le mot « roman » imprimé sous le titre de son dernier livre. Un roman, vraiment ? Cette succession de chapitres fragmentés, où l’écrivain semble ne parler que de lui, de son éditeur, de son quartier, de ses habitudes, de ses répulsions, des ses ennemis, de ses plaisirs et (mais c’est une précision d’importance) de ces fameux « voyageurs du temps » – autrement dit des créateurs qu’il admire ? Disons une fiction. Outre que la peinture du « moi » n’est pas incompatible avec les représentations imaginaires (c’est même une histoire d’amour vieille comme la littérature), ce livre est un vaste système d’écrans, où l’emploi du « je » cache bien plus qu’il ne dévoile – un contre-roman, pourrait-on dire.

Car c’est un fait : Sollers ne dit finalement presque rien de lui, en dépit des apparences. Ou alors très peu, d’une façon coudée, dans les anfractuosités d’un texte tour à tour éblouissant et parfaitement exaspérant. Un « roman » capricieux, donc, au sens où l’étaient déjà ses Mémoires, intitulés Un vrai roman (Plon, 2007) : tout un système de déconstruction, dont l’intérêt n’est pas Sollers lui-même ni même les différentes manières, plus ou moins drôles, plus ou moins intéressantes, de jouer à être ce personnage nommé Sollers, mais la façon dont un écrivain vraiment doué peut parler de la littérature, de l’art, de la pensée.

Encore faut-il, pour accéder à ces pages, traverser une série de fanfaronnades souvent fastidieuses. En dehors de ses passions artistiques, Sollers dépeint par Sollers est un jouisseur désespéré par son époque. Tout tombe, chez lui, sous le coup d’un immense dégoût, d’une sorte de déception passionnée. Quoi, ce n’était donc que ça ? Les contemporains « pourris de cinéma », leur « bruit », la prolifération des machines et des écrans, l’ignorance, la falsification, « l’absence de pensée », le manque d’audace et la petitesse. L’auteur, lui, se place, sans vergogne, bien au-dessus de ce brouhaha, de ce « bourbier ». On se frotte les yeux : il est la « Bête », ses contemporains (beaucoup d’entre eux) sont les « Parasites ». « La Bête est, écrit-il. Les Parasites voudraient être. » L’idée de la « Bête », qui renvoie probablement à celle de l’ apocalypse de Saint Jean (une incarnation du mal et de l’opposition à Dieu) rebondit dans un climat mystico-religieux, le narrateur multipliant les postures avantageuses, tour à tour dieu ou prophète. On sourirait de ces rodomontades, on pourrait même se prendre au « jeu » de l’écrivain, si l’ensemble ne baignait pas dans une humeur véritablement fielleuse, faite de mépris pour une grande partie de ses semblables (à commencer par les « mères », espèce honnie) et pour le monde dans lequel ils évoluent.

Mais le mot « semblable », justement, ne fonctionne pas. Le narrateur se place en dehors, au-dessus, quelque part ailleurs. Et c’est pour cela, sans doute, qu’il ne peut ou ne veut pas écrire de romans, au sens classique du terme. Des livres qui, si l’on s’en tient aux canons du genre, projettent l’auteur en plein milieu de ses semblables et de leur vaste humanité. Sollers est ailleurs, loin. S’il descend parfois dans les « cocktails », serre des mains, plaisante, ce n’est que pour mieux remonter « sous les combles », dans un bureau parisien où il retrouve ses véritables contemporains, ceux qu’il tient pour ses égaux : les poètes, au premier chef, mais aussi les philosophes, certains peintres, des musiciens. Et le lecteur peut se féliciter de cette retraite, loin de la corruption d’en bas. Car c’est là, dans les pages qu’il consacre à Breton (« à qui ce roman pourrait être dédié »), à Picasso, à Rimbaud, à Bacon, à Isidore Ducasse, comte de Lautréamont ou à Hölderlin, que Sollers laisse paraître son talent. L’entreprise n’est pas nouvelle : le magnifique La Guerre du goût (Gallimard, 1994) donnait déjà largement la mesure de son aptitude à fréquenter les hommes de génie, et pas seulement ceux du XVIIIe, qu’il connaît mieux que personne.

C’est avec eux, par eux, dans leur voisinage, qu’il échappe à la tragédie d’un temps écrasé, dévoré par le présent comme par un trou noir. L’auteur, qui s’intéresse aux « hantises du temps », donne des pages étranges et belles sur une idée simple : les grands créateurs sont des envoyés qui « ont enterré leurs messages pour plus tard ou jamais ». Leurs oeuvres sont là pour toujours, enchâssées dans le temps comme des capsules contenant l’essentiel de ce que l’humanité devrait savoir. Emporté par cette passion, le style souple et musical de Sollers se déploie. Son art de la citation, déjà perceptible dans les Mémoires, s’épanouit. Et quand il entre dans la vie des écrivains, Hölderlin ou Lautréamont, la jouissance de la langue devient perceptible, heureuse. Sa manière de raconter, pour le coup, frôle le romanesque. Le voilà délivré de ces haines et de cet ego cramponné à son dos comme un parasite. Le voilà lui-même, érudit et styliste inspiré : un écrivain de talent, que l’on doit chercher derrière des masques.

Philippe Sollers, Les Voyageurs du temps. Gallimard, 244 p., 17,90 €.
Signalons également : Grand beau temps, un recueil d’aphorismes de Philippe Sollers établi par Guillaume Petit (Le Cherche Midi 126 p. 13,50 €).

Raphaëlle Rérolle
Le Monde Des Livres du 22 janvier 2009.

 

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