SOLLERS Philippe Blog

22 mars 2009

Casanova l’admirable

Classé sous Non classé — sollers @ 22:2

ELLE : Votre « Casanova l’admirable », est-ce une œuvre d’historien ou une tentative de récupération d’un mythe particulièrement vendeur ?

Philippe Sollers : Je n’ai écrit ce livre ni pour faire dix-huitièmiste, ni pour me servir de Casanova comme d’une marchandise qui se vend bien – est-ce que vous avez votre fond de teint Casanova ? -, mais pour faire surgir une figure qui a été systématiquement occultée par le spectacle, la légende, le cinéma : celle d’un grand écrivain. Je l’ai écrit pour faire honte à notre époque. Je le prends et je le libère.

ELLE : un grand écrivain d’accord, mais sur le tard : il a commencé à écrire ses Mémoires lorsqu’il est devenu impuissant…
Ph.S. : Il a mis longtemps à découvrir que sa vie était un chef-d’œuvre. Casanova est l’aboutissement d’un siècle de plaisir comme Freud est celui d’un siècle de refoulement. Le XIXe siècle est invraisemblable : on fait un procès à « Madame Bovary », aux « Fleurs du mal » ! Le XXe siècle, le nôtre, est une époque paradoxalement pornographique et puritaine – voyez l’affaire Lewinsky. On st dans le « backlash » (contrecoup), pour reprendre un terme cher aux féministes. Et, comme disait Marx, les femmes sont le bon indice de l’état d’une société. Il va même jusqu’à dire « laides comprises » !

ELLE : Dans l’affaire Lewinsky, que vous évoquez souvent dans votre « Casanova », les féministes soutiennent Clinton, n’est-ce pas un bon indice ?
Ph.S. : Elles en sont là, si je puis dire ! La situation est si catastrophique qu’elles n’ont d’autre choix que de le soutenir. Mais je peux vous dire ce qu’elles pensent vraiment : que Clinton est un porc, un salopard, un pervers, un pig !

ELLE : D’une façon générale, que pensez-vous de cette affaire ?
Ph.S. : Je la crois plus signifiante encore que le Watergate, aussi importante que l’affaire Dreyfus au XIXe siècle. C’est là un procès stalinien, « starrinien » ! On oubliera Clinton, Monica, les visages, mais ce que veut dire l’affaire, non.

ELLE : Et qu révèle-t-elle ?
Ph.S. : Que les jeunes filles de l’âge de Monica, contrairement à leurs mères, peuvent très facilement vous proposer des prestations sexuelles tout en lisant des romans à l’eau de rose et en ayant dans la tête des clichés sentimentaux. On se donne, dans l’espoir de recevoir des sentiments, ce qui est l’exact contraire du XIXe siècle, où les sentiments étaient affirmés pour en arriver à … la conclusion dramatique et mal faite, la sanction sexuelle. Aujourd’hui, une fille de 20 ans qui vous propose une fellation, c’est extrêmement courant ; pour elle, c’est comme si elle ne faisait rien.

ELLE : Une fellation n’est pas un acte sexuel ?
Ph.S. : En un sens non, c’est un acte d’entrée dans un système qui devrait se traduire ensuite par une prestation sentimentale et un avancement social. C’est ça le dossier : maintenant, mon petit Bill, occupe-toi de me trouver un boulot, un job. En anglais, une pipe se traduit par « blow job ». Je te fais un blow job, tu me trouves un job !

ELLE : Revenons à Casanova, pourquoi cette admiration que vous lui témoignez dès le titre ?
Ph.S. : Parce que, comme Voltaire, Casanova me parle, à l’oreille. Le lire me fait le même effet qu’un speed ! Dans mon optique, c’est un être grandiose, et son « Histoire de ma vie », ces trois mille pages, enfouies pendant deux siècles sous la légende et le silence, forment un texte essentiel auquel il a consacré les neuf dernières années de sa vie. Casanova commence, comme par hasard, pendant l’été 1789, la rédaction de son « Histoire ». Il y travaillera treize heures par jour, jusqu’à sa mort en 1798, la plume à la main.

ELLE : Au contraire des autobiographies de nos éminents contemporains, Casanova se montre très prolixe sur sa vie privée, mais en dit peu sur sa vie publique, politique.
Ph.S. : C’est pour cela que c’est beaucoup plus intéressant. Vous imaginez De Gaulle : « Alors, madame, vous couchez ? Les hommes politiques ont de puissantes raisons sexuelles pour devenir des hommes politiques !

ELLE : Vous parlez de Casanova, de Clinton, de Freud, de Marx, mais pas de vous.
Ph.S. : Il y a mes romans.

ELLE : Votre vie est dans vos romans ?
Ph.S. : Je ne fais pas la différence entre ma vie et mon œuvre. Je refuse ce dogme que j’appelle, pour rire, le catéchisme Flaubert : on est d’autant plus reconnu, presque gratifié, payé, qu’on peut démontrer que sa vie a été un enfer. Je crois que c’est un montage très faux.

ELLE : Si vous aviez l’air de souffrir, ça vous apporterait plus de considération ?
Ph.S. : Ça ferait prophète ! Je crois qu’il y a une vraie propagande organisée pour dire qu’il vaut mieux souffrir. C’est une question religieuse, voyez le débat sur l’euthanasie où la souffrance est présentée comme une rédemption. Il faut expier le péché de vos parents, le plaisir qu’ils ont eu à vous concevoir. Tout ça s’effondre puisque désormais on peut procréer en laboratoire, sans plaisir ! Moi, je pose la question : est-ce que la jouissance, plus que la souffrance, n’est pas un mode de connaissance ?

ELLE : Vous ne vous sentez jamais coupable ?
Ph.S. : Excusez-moi, mais, non, je me sens étrangement innocent, même si la société incite constamment à culpabiliser.

ELLE : Depuis toujours, vous avez un look identifiable, presque inchangé, à la ride près…Ph.S. : Pour être parfaitement honnête, tout ça ne me préoccupe pas du tout.

ELLE : Mais garder toujours la même coiffure, cela veut dire avoir la même tête, n’est-ce pas une façon de refuser de se voir vieillir ?
Ph.S. : Je vais avoir 62 ans et l’âge ne me préoccupe pas, au contraire. Je me sens de plus en plus libéré. La vie pour moi est une évasion : je m’évade, je m’évade…

ELLE : Oui, mais, biologiquement, en vieillissant, on a de plus en plus de contraintes, les articulations de plus en plus douloureuses, des gestes qui parfois vous trahissent…
Ph.S. : Je ne le sens pas, ou très peu,je dois avoir un gène spécial. J’ai eu une enfance couverte de maladies, puis je m’en suis évadé. Vous avez devant vous un gros fumeur, alors que j’étais un très grand asthmatique, la puberté m’en a débarrassé comme par enchantement (bonjour Freud !). J’ai eu des otites à répétition, je suis réformé numéro 2, sans pension, pour terrain schizoïde aigu. (Il rit.) Je me trouve de mieux en mieux. Je sais que c’est mal vu de l’être, mais je suis un homme heureux.

ELLE : Sans effort ?
Ph.S. : Non, autrement, ce ne serait pas le bonheur. Dans un récent article, Olivier Rolin parlait de moi en ces termes : « Sa prospérité satisfaite m’irrite. » Ce n’est pas de la satisfaction, c’est une façon de vivre, je ne suis pas tout à fait un imbécile heureux ! Je construis ma vie, avec des étanchéités, c’est une guerre défensive. J’ai renversé la formule : pour vivre cachés, vivons heureux. Les gens heureux sont invisibles.

ELLE : Vous avez été gauchiste, maoïste, spontanéiste…
Ph.S. : Bien sûr, c’était la chose très amusante à faire à ce moment-là ! Je vous parle sincèrement.

ELLE : Et vous avez fait la guerre d’Algérie ?
Ph.S. : J’ai fait trois mois d’hôpital militaire avant d’être sauvé par une intervention de Malraux. Je faisais la grève de la faim et mes parents commençaient à penser que j’allais mourir.

ELLE : Ils connaissait Malraux ?
Ph.S. : Non, mais lui savait qui j’étais. J’étais déjà un peu connu. Je l’ai remercié. Il m’a répondu, en utilisant une jolie formule : « C’est moi, monsieur, qui vous remercie d’avoir, une fois au moins, rendu l’univers moins bête. »

ELLE : Aujourd’hui, où vous situez-vous par rapport à ce jeune homme ?
Ph.S. : Dans la lignée. Ça veut dire une page de plus par jour. Attention, j’écris !

ELLE : Vous écrivez tous les jours ?
Ph.S. : Oui, le stylo c’est mon truc, j’écris toujours à la main, je ne peux pas supporter l’écran de l’ordinateur, j’ai juste une machine à écrire dinosaurique. Et toujours un carnet de notes sur moi. J’écris pour m’alléger. Ce n’est pas une torture particulière, c’est une pratique spirituelle, mon yoga à moi, ma transcendance ! Je ne suis pas pressé de mourir. Moi, j’essaie d’avoir une vie aussi romanesque que possible. Cela dit, je pourrais aller jusqu’à ce blasphème : ne pas écrire !

ELLE : Vous lisez beaucoup ?
Ph.S. : Enormément, constamment.

ELLE : Et vous allez au cinéma ?
Ph.S. : Je n’y vais plus. Je ne vois plus que les films de Godard, chez lui. Il met le son à fond et s’en va arpenter le couloir.

ELLE : Vous êtes un homme couvert d’adjectifs : libertin, parano, satisfait, brillant, brouillon, dilettante…
Ph.S. : C’est presque toujours à côté de la plaque, cela ne concerne que mon image. Les gens me disent souvent : je vous ai vu hier à la télé. Ils ne m’ont pas vu, ils ont vu mon image, en deux dimensions.

ELLE : On vous reproche aussi d’avoir un avis sur tout ?
Ph.S. : Parce que tout m’intéresse. Mais je dis toujours la même chose. C’est cette continuité qui fait problème pour ceux que j’appelle la douane ou le clergé. De même que l’autorité n’admettait pas hier qu’on publie certains livres, aujourd’hui certaines personnes – qui ne sont plus des curés – n’admettent pas une certaine pensée. Ils « rééduquent » à outrance. Lorsque Casanova, prisonnier aux Plombs de Venise, demandait à lire, on lui donnait la vie d’une sainte ! Aujourd’hui, à un prisonnier du goulag chinois, on donnerait les œuvres complètes de Pierre Bourdieu. Il pourrait dire « j’ai failli devenir fou tellement c’était ennuyeux ». Je suis un hérétique de ce clergé-là.

ELLE : Vous n’avez pas le sentiment d’avoir fait partie d’un clergé révolutionnaire ?
Ph.S. : J’ai été pour des actions terroristes, mais pas au sens criminel. Je n’ai jamais prôné la lutte armée, c’était bien trop du côté de la souffrance, de la rédemption. Le masochisme n’a jamais été ma tasse de thé.

ELLE : N’avez-vous pas, aujourd’hui, une très grande influence dans le monde de l’édition, un clergé moderne ?
Ph.S. : Une revue littéraire trimestrielle sans aucune publicité, un bureau, un téléphone et, c’est vrai, un siège au comité de lecture de la prestigieuse maison Gallimard.

ELLE : Ça ne fait pas de vous un homme puissant ?
Ph.S. : Ça, c’est de la propagande, un fantasme absolu.

ELLE : Vous avez pourtant la réputation d’être craint de vos pairs …Ph.S. : Parce qu’on lit des articles de moi dans « Le Monde ». « Qu’ils me haïssent pourvu qu’ils me craignent », disaient déjà les Latins. Non, je suis tout au plus une sorte d’éminence grise.

ELLE : Ça ne vous déplaît pas !
Ph.S. : Je ne suis pas pour la transparence. Un écrivain est un agent secret qui travaille pour lui-même. D’où la nécessité d’avoir une vie très organisée, avec des identités multiples.

ELLE : Des activités secrètes ?
Ph.S. : Nage et tennis.

ELLE : Comme votre ami Godard ?
Ph.S. : Oui, il n’est pas mauvais d’ailleurs, il tient le coup, ce vieux. Solide comme un rocker. Comme Johnny Hallyday. « S’il est là depuis si longtemps c’est qu’il doit être bon », dit de lui Godard. J’aime bien Johnny Hallyday, ça s’écoute, non ?

ELLE : Quel est votre premier geste le matin ?
Ph.S. : Je travaille, après avoir pissé et pris un café. Le minimum, c’est sept heures de travail par jour. Partout. Chez moi, à Venise, ailleurs. Je n’aime que les ports. Londres, New York, Amsterdam et Venise où je vais systématiquement deux fois par an, depuis trente-cinq ans. Je ne suis pas un homme du continent. Régis Debray fait de la marche dans la montagne. Ça m’est impossible.

ELLE : Vous arrive-t-il de retourner à Bordeaux, où vous êtes né ?
Ph.S. : Parfois, j’y ai des nièces délicieuses.

ELLE : Vous avez aussi un fils dont vous ne parlez guère.
Ph.S. : C’est le privé. J’ai aussi une femme adorable, la psychanalyste Julia Kristeva. Mais je n’aime pas en parler. Il y a beaucoup de cinglés vous savez.

ELLE : Ce n’est pas terrifiant d’être marié à une psychanalyste, un peu comme de faire l’amour avec un gynécologue ?
Ph.S. : (Silence.) Je laisse résonner la phrase à vos oreilles. Ça va, nous sommes mariés depuis trente et un ans.

ELLE : Mais vous ne portez pas d’alliance…
Ph.S. : On trouvait cela tocard.

ELLE : Mais vous portez des bagues…
Ph.S. : Elles sont liées à des histoires. L’une était dans une petite boîte de nacre laissée par ma mère à sa mort. J’ai pensé devoir la porter. L’autre est une bague casanoviste.

ELLE : Vous fêtez vos anniversaires ?
Ph.S. : Oui, parce qu’on ne me les célébrait pas dans mon enfance. Quand j’étais petit, il n’y avait pas de fêtes de famille.

ELLE : Pas de famille non plus ?
Ph.S. : Une famille épatante !

ELLE : Écrire, c’est une ambition qui remonte à votre enfance ?
Ph.S. : Je suis un raté de la clarinette, si j’ose dire. J’aurais voulu être musicien, noir, et jouer dans l’orchestre de Louis Armstrong.

ELLE : Qu’aimeriez-vous qu’on dise de vous ?
Ph.S. : Excellent écrivain, c’est ça que je suis, alors ça suffira. Je ne vais pas m’excuser toute la journée de n’être ni bossu ni malheureux !

Philippe Sollers, Casanova l’admirable. Editions Plon, 1998.

Propos recueillis par Olivia de Lamberterie et Michel Palmiéri
ELLE, le 12 octobre 1998.

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