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23 mars 2009

Casanova, mon frère

Classé sous Non classé — sollers @ 23:2

EDJ : Qu’est-ce qui vous excite chez Casanova ?
Philippe Sollers : Le refoulement, la falsification dont il est l’objet. On fait de lui un mythe ambulant, mais personne ne semble vouloir savoir qu’il a écrit l’Histoire de ma vie en français, ni qu’il est l’un de nos plus grands écrivains. Il y a là une telle disproportion entre l’imagination sociale et la réalité que j’ai voulu relire ces trois mille pages dont nous n’avons eu l’intégrale en librairie qu’en 1993. Par ailleurs, le XVIIIe siècle est un endroit où l’on peut croiser, dans un minimum de temps et d’espace, une foule de gens passionnants. C’est rare. Imaginez-vous à Prague, en 1787, Casanova tombe sur Mozart et Da Ponte écrivant… Don Giovanni ! Vous imaginez cela ! Autre source de vision, c’est l’européisme, Casanova est partout chez lui, à Saint-Pétersbourg, à Berlin, à Paris, à Varsovie…

EDJ : L’Europe est son pays, et lui est un Européen lumineux…

Ph.S. : Bien sûr. C’est l’Europe des Lumières, avant le XIXe siècle, époque de renfermement, et le XXe celui de la dévastation. Pourtant, sa pierre tombale n’avait jamais été photographiée. Personne n’a jamais eu l’idée de demander le retour de son corps à Venise. Je choisis aussi Casanova pour faire un peu honte à notre époque. J’écrivais sur Casanova pendant qu’éclatait l’affaire Clinton-Lewinsky. C’est un livre en situation.

EDJ : Quel est l’engagement de Casanova, ses mœurs ?
Ph.S. : Le fait de ne pas séparer l’esprit du corps. Il va loin. On en fait un stakhanoviste sexuel soit. Mais il faudrait se demander si la jouissance ne serait pas un mode de connaissance ? Casanova est passionnant au regard de notre époque où la douleur est une garantie de profondeur.

EDJ : Pour lui, jouir et penser, vivre et écrire, c’était pareil.
Ph.S. : Complètement. Casanova, cet alchimiste charlatan a fait de sa vie son grand œuvre. Plus libre, vous mourez. Quand il dit : « Mon esprit et ma matière sont une même substance », ça va jusqu’à l’apologie de l’inceste.

EDJ : Ça y est, on y est, ça va chauffer.
Ph.S. : Il dit : « D’habitude on trouve l’inceste tragique, moi je trouve ça comique. » Casanova fait le bilan d’un siècle de plaisir, sévèrement réprimé par la Terreur, quand Freud, lui, fait le bilan d’un siècle de refoulement. Casanova ne comprend pas qu’un père n’ait pas au moins une fois le désir de coucher avec sa fille.

EDJ : Et il va coucher avec sa fille de 14 ans.
Ph.S. : Il va même lui faire un enfant. Imaginez quelqu’un qui vous dit : « Je suis le fils de la fille de mon père. » Ces questions nous paraissent, à nous, invraisemblables, démoniaques. Elles datent du XVIIIe, on en entend quelque chose chez Mozart.

EDJ : Quel rapport entre l’inceste et la musique de Mozart ? Pousser la liberté jusqu’à faire un enfant à sa fille ?
Ph.S. : Non, bien sûr, il s’agit seulement d’évoquer une liberté aujourd’hui inimaginable. L’inceste est dans le pli de l’histoire de Casanova. Le XVIIIe commence par le Régent avec un inceste notoire, Molière c’est ça aussi. On peut y voir une explosion comique, une sorte de divine comédie. On fait de la théologie une seconde ? …Si je vous demande quelle est la mère qui est la fille de son fils ?

EDJ : Heu… La Vierge ?
Ph.S. : Voilà. C’est un dogme qu’on se garde bien d’interroger.

EDJ : L’inceste, c’est sa sainte Trinité ?
Ph.S. : Il est en compétition avec la jouissance de Dieu. Il suit Dieu. C’est la raison pour laquelle je l’ai appelé « Casanova l’admirable », je le canonise à ma façon…

EDJ : Son narcissisme devient une sorte de système solaire à partir de son sexe.
Ph.S. : Si vous voulez. Cela me rappelle d’ailleurs un déjeuner avec Mitterrand. Il avait voulu me voir, je venais de publier les Folies françaises où justement un père commettait l’inceste avec sa fille. Mitterrand était en train de lire Casanova et Mazarine avait… 14 ans, tiens donc. Mitterrand arrive. « Ha, meumeumeu, monsieur Sollers, Casanova, vous en pensez quoi, meumeumeu ? » Je me suis dit que l’idée avait dû le fasciner aussi. Ressusciter à travers sa fille…

EDJ : Un Casanova admirable parce qu’il crée sa religion contre la religion…

Ph.S. : Même pas contre. Admirable aussi parce que Casanova ne cède jamais sur son désir. Casanova est rejeté parce qu’il fait peur. Il était pourtant un penseur profond. Quand il est à Londres, par exemple, en difficulté, il a des propos sur le suicide, la folie, la médecine, extraordinaires. Il attrape la vérole, se soigne… et recommence. Il a un point de vue sur le corps humain, la maladie, le fait que le corps est un instrument musical, une auto-observation, une ironie, une distance…

EDJ : Il se sent baisser sexuellement. « Je n’étais plus dans ma période prodigieuse », écrit-il.
Ph.S. : Mais il s’en sortira. Il aura bien d’autres aventures après, tout en approchant de ce point aimanté incestueux à Naples, avec sa fille. Précisons qu’il ne l’avait jamais vue avant. À partir de cet épisode, entre autres, certains ont dit qu’il fallait brûler le XVIIIe siècle… Stendhal, qui doit tout à Casanova, est là pour témoigner… En 1830, on est passé d’une époque très libre à une époque de dévotions et d’inhibitions. Au bout du XVIIIe, il y aura la révolution des voluptueux, celle des hommes des Lumières. Mais la seule révolution dont on soit sûr, en définitive, est la révolution bourgeoise. Les autres tournent toujours à la contre-révolution. On paie trop cher les époques de liberté, c’est ma conviction. Pourquoi multiplie-t-on maintenant les critiques sur les années 60, Mai 68, en disant que la débauche, la révolution, ont entraîné la chute de la famille, de l’école, du pays, de tout. Ces propos annoncent une couleur violemment réactionnaire…

EDJ : Votre héros fait un peu froid dans le dos. Il y a Casanova un principe d’arrachement. La dualité qu’il crée à chaque fois qu’il aime une femme disparaît dans le plaisir. Il ne peut jamais vivre de suite, d’altérité. N’est-ce pas un manque terrible ?
Ph.S. : Vous pouvez l’interpréter comme du manque. On a mis ça dans la tête des gens. Au XVIIIe nous n’étions pas encore entrés dans cette idéologie du XIXe, avec son système monogame qui va devenir juridique pur des raisons d’héritage.

EDJ : Vous citiez la souffrance de Casanova lui-même, aimé puis repoussé, à Londres. Cette souffrance n’est pas celle de chaque femme le voyant se carapater au bout du jardin ?
Ph.S. : Disons plutôt « s’éclipser ». Au XVIIIe, la répartition des plaisirs et des sensibilités est différente de ce qu’elle sera au XIXe. Et il faut dire ce qui est : les gens très sentimentaux sont souvent insensibles, et les gens très sensibles, en général, sont peu sentimentaux. Casanova est victime de tous les complots. La lutte n’est pas égale. Selon Freud, Eros et Thanatos sont deux jumeaux éternels, je crois qu’il se trompait. Depuis toujours, c’est Thanatos à 98% et Eros, un petit reste, 2%. Et toujours on voit Thanatos se plaindre qu’il y a trop d’Eros ! (Rires.) Pour Casanova, la vie est un jeu, il ne s’installe pas, il ne travaille pas, il joue. Il invente des loteries, des combines, il charlatanise avec cette folle sublime de comtesse d’Urfé… Il s’amuse. Il ne se laisse jamais aller à la construction abstraite d’aucun système. Libre. La providence est sur lui. Au moment de son évasion de la prison des Plombs, il raconte comment Dieu lui fait signe à travers l’Arioste. Et devant le danger, à propos de son compagnon de fuite, il note : « Il n’était pas assez désespéré pour ne pas craindre la mort. » Je trouve ça sublime.

EDJ : Autre perle : « Mon plaisir n’était jamais que les quatre cinquièmes de celui que je donnais… »
Ph.S. : Voilà une proposition qu’il faut souligner pour les lectrices ! Tant de femmes se plaignent que tout soit fini avant qu’elles n’aient commencé.

EDJ : Vous dites : « Sade faisait de la magie noire, Casanova de la magie blanche. »
Ph.S. : Exactement. Et quand, à Londres, un peu seul, on lui propose une Anglaise qui ne parle ni le français ni l’italien, il répond : « Comme je suis accoutumé à jouir beaucoup avec l’ouïe, je me suis abstenu. » Chez lui, les femmes jouissent, pensent et parlent… Il associe les femmes à la liberté comme peu d’hommes l’ont fait.

EDJ : Aujourd’hui les gens rêvent d’une chose : un bel amour, traverser la vie à deux. Y compris les plus jeunes.
Ph.S. : Eh bien, ils sont vieux. J’ai peur qu’ils manifestent là plus une angoisse par rapport au monde… et à leurs muqueuses, à cause du sida. L’aventure de Casanova, c’est l’aventure de la liberté. Aujourd’hui, où nous sommes tout près d’une désolation possible, des personnages comme lui peuvent resurgir et nous indiquer qu’il y a une autre façon de faire avec le corps, l’esprit. Cette polémique, à vrai dire, me concerne intimement. À force de m’être fait taper dessus par les différents clergés de l’esprit de vengeance, je suis heureux, à travers l’histoire, de trouver un ami. Un artiste de la vie

EDJ : Un seul être et du temps pour l’aimer ne vous paraît pas une bonne proposition ?
Ph.S. : (Soupirant) Mais vous délirez, c’est un désir féminin !

Giacomo Casanova, Histoire de ma vie. Ed. Robert Laffont, Collection Bouquins, 1993.
Philippe Sollers, Casanova l’admirable. Folio n°3318, 2002.

Propos recueillis par Jean- François Kervéan.
L’Événement du jeudi du 8 octobre 1998.

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