SOLLERS Philippe Blog

8 mai 2009

Le Rire Homérique de Voltaire

Classé sous Non classé — sollers @ 8:2

MAG J : Philippe Sollers, deux sujets vous tiennent particulièrement à cœur, la religion et le sexe…
Philippe Sollers : Oui, parce que c’est avec l’un que l’on fait l’autre, et réciproquement.

MAG J : Quelle forme a pris le phénomène religieux dans la Révolution française ? 
Philippe Sollers : Il est partout présent. Car la Révolution française est elle-même un phénomène religieux, il ne faut pas l’oublier. Nous touchons là une question tabou. Le vrai débat, ça a tout de même été de savoir si on allait remplacer l’athéisme ou pas. Il faut lire les textes posthumes de Saint-Just. Leur mise en application aurait dû marquer la fondation d’une religion nouvelle, d’une vraie religion.

MAG J : On ne peut cependant limiter la Révolution française à un phénomène religieux…
Philippe Sollers : Non, mais tout y converge. Cela dit, la Révolution française, c’est aussi la première grande manipulation des masses sur un très court laps de temps. C’est une expérience de thermodynamique. Si vous lisez le journal du bourreau Sanson (1), vous voyez quoi ?  Un monsieur, bourreau de père en fils depuis le Moyen-âge, qui n’a eu jusque-là que des exécutions artisanales à faire. Il rouait les gens, un par-ci, un par-là… Et puis tout à coup, le voilà confronté à l’industrie. C’est très émouvant de voir un petit artisan qui doit s’accommoder tout à coup d’une industrie : cinquante aujourd’hui, trente le lendemain, du sang partout, on n’a même pas le temps de laver, les aides s’évanouissent. C’est le passage à l’électronique, pour son temps… Vous me durez, ça s’est vu depuis. Oui. Mais justement, c’est à ce moment là que s’invente le phénomène. On a fait mieux depuis. On peut toujours faire mieux.

MAG J : Vous aussi, vous avez été un révolutionnaire, à une époque…
Philippe Sollers : Oui. C’est pour cela que j’en parle si savamment ! 

MAG J : Vous écriviez, il n’y a pas si longtemps : « L’écriture et la révolution font cause commune, l’une donnant à l’autre sa recharge signifiante. » Qu’en est-il aujourd’hui, de vous, de votre écriture ?
Philippe Sollers : Mais je suis toujours révolutionnaire. La preuve ! Tout ce que je vous dis là est parfaitement révolutionnaire ! L’écriture, c’est pareil, ça continue. Beaucoup de gens m’ont dit que mon dernier livre (Le Lys d’or (2)) était parfaitement blasphématoire. Je regrette de ne pas avoir eu la publicité de Rushdie, quoiqu’on ne soit jamais pressé de mourir.

MAG J : Mais pensez-vous que l’écriture puisse avoir un impact révolutionnaire qui ne soit pas seulement médiatique ?
Philippe Sollers : Je crois qu’un livre peut provoquer beaucoup de choses. Il y a des chemins très médiatiques, comme pour Rushdie, et d’autres plus souterrains. « Commentaires sur la Société du spectacle 
(3) », de Guy Debord, est un livre beaucoup plus révolutionnaire que le livre de Rushdie. Mais il y a des formes de censure très différentes. Ça ne se fait pas forcément par la violence. Il y a la censure douce, qui fait moins image, quand tout est noyé dans la marchandise généralisée. De cela, on ne dit rien. Il y avait un livre, il n’y est plus, on ne sait pas, personne ne sait… C’est beaucoup mieux comme ça…

MAG J : Le rouge, dont vous disiez qu’il était « la couleur du seul drapeau possible », qu’est-ce qu’il représente pour vous, aujourd’hui ? 
Philippe Sollers : Je pense que le rouge reste là, qu’il reviendra un jour ou l’autre. Il est certain qu’il y a des endroits où l’on ne peut pas l’utiliser, car l’adversaire s’en sert. C’est devenu compliqué. Ça n’enlève rien au fait qu’une bonne analyse de la réalité sociale explique beaucoup plus de choses que ce que l’on vous en dit d’habitude. Je ne suis pas de ceux qui pensent que Marx n’a rien dit.

MAG J : Pour en revenir à nos moutons, quel rôle la question sexuelle a-t-elle joué dans l’affaire religieuse qu’est la Révolution française ? 
Philippe Sollers : Je crois que toutes les conditions réunies, à la fin du XVIIIe siècle, pour qu’il y ait une émancipation. Je pense qu’on était arrivé, à ce moment-là, au moindre degré de religion, de religiosité. Et donc de moindre croyance au sexe. Car c’est cela l’équation : moins on y croit, au sexe, moins il y a de religion. Ce n’est pas un paradoxe. Mais ça ne veut pas dire que l’humanité va accepter cette situation. Il est fort probable que cela puisse paraître intolérable à quelque chose comme le refoulement dont la société est elle-même issue. Il faut que ça y croit. Au sexe et à la religion. Car les gens religieux croient beaucoup au sexe. Les libertins, comme moi, n’y croient pas. C’est donc, probablement, pour empêcher cette émancipation sexuelle que se sont produits, d’abord une sorte de consensus pour fixer l’Etat et la société, bon, disons, les droits de l’homme ; puis, juste dans la foulée, des gens qui veulent être vertueux. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de Révolution française, sinon une histoire de vertueux ? C’est Rousseau qui gagne là, ce n’est pas Voltaire. C’est donc au nom de la Vertu que, le sang devenant abstrait, je vais vous tuer. 

MAG J : Et les femmes, dans tout ça ? 
Philippe Sollers : Les femmes non plus n’y croient pas, au sexe. Mais elles ont peut-être intérêt, sans le dire, hein ! à ce que ça y croit. Cela dit, les femmes sont très partie prenante dans cette aventure, évidemment. Elles sont là, très concernées. Vous tombez tout de même de stupeur, quand vous voyez qu’on passe de la Juliette de Sade, des filles de Casanova, à Madame Bovary. Vous vous demandez ce qui s’est passé. Ou même au monde que décrit déjà Stendhal. La vertu est revenue partout. Le puritanisme, la tartufferie, l’hypocrisie.
Quoiqu’il en soit, interroger ce que font ou disent les femmes, à telle ou telle période de l’Histoire, c’est très important. Comme il y a, dans ces moments violents, convulsifs, cette sorte de pulsation féminine vers l’autorité. C’est le fameux « punissez-moi ». Très actif dans ce genre de chose. Le masochisme, le vouloir-mourir, la pulsion de mort, ça existe. Il y a des gens qui veulent mourir plutôt que jouir. J’en ai vu plein, moi, toute ma vie. Plutôt la mort que la jouissance. C’est un peu ce qui s’est dit pendant la Révolution française.  

MAG J : Les hommes de la Terreur ne voulaient pas jouir ? 
Philippe Sollers : Pas le moins du monde. Il serait faux de croire que les fonctionnaires de la mort sont des pervers. Les terroristes s’envoient à la mort sans un frisson de jouissance perverse. Les nazis pareils. Il y a beaucoup de fantasmes là-dessus. Ce sont des fonctionnaires. Regardez Sanson. Il doit tout simplement faire fonctionner quelque chose.
La vraie question, c’est d savoir pourquoi, dans une révolution, les corps deviennent abstraits. Au point qu’on en fait une consommation effrayante, sans se poser de question, il semble que ce soit normal. Et pourtant, à chaque fois, c’est quelqu’un avec des yeux, un cœur, du sang, concret. Et bien non ! Et en effet, si on se trouve placé dans le mouvement révolutionnaire, comme je l’ai été, on a tendance à penser que les corps sont abstraits. 

MAG J : En quoi notre époque est-elle l’héritière de la Révolution française ? 
Philippe Sollers : Et bien, c’est nous, Français, qui avons inventé le terrorisme, le concept de la chose. On a appelé ça la petite et la grande Terreur. C’est charmant ! Raison pour laquelle, je pense, cette vaccination de cheval a empêché qu’il y ait, en France, je veux dire, à partir d’une population autochtone, une réelle expérience terroriste. Enfin, il y a cette histoire des corps abstraits. Je pense que le sentimentalisme et la démagogie du cœur cachent une espèce de représentation cruelle et abstraite du corps humain. Kundera dit cela très bien : «  Le discours prédominant aujourd’hui n’a rien de voltairien ; le monde technocratisé dissimule sa froideur sous la démagogie du cœur. » C’est vrai. Et ça s’est inventé, notamment, pendant la Révolution française. 

MAG J : Le Lys d’or, votre dernier roman, c’est un titre provoquant, au moment de la célébration du Bicentenaire, placée sous le drapeau tricolore ? 
Philippe Sollers : C’était évidemment pour qu’on se pose la question. Un lys d’or, écrit, au milieu du chaos, ça fait signe, disons. 

MAG J : Et l’avenir ? 
Philippe Sollers : On nous dit que tout va bien. La marchandise se reproduit toute seule. On célèbre une Révolution qui a instauré le règne de la marchandise. Bon. Donc, tout va bien. Bien sûr, il ne faut pas gêner les modérés autour des intégristes. Comme en 1936, l’année de ma naissance, il ne fallait pas gêner les modérés autour de Hitler. Rien de nouveau sous le soleil… 

MAG J : Et la mère Duras ? 
Philippe Sollers : La mère Duras ?… (désignant le magnétophone). Ça marche toujours ?


(1)
Charles-Henri Sanson, La Révolution Française vue par son bourreau – Journal de Charles-Henri Sanson. Editions Le Cherche Midi, Collection Documents, 2007.
Les Mémoires des Sanson
(2) Le Lys d’or. Editions Gallimard-Folio n° 2279, 1991. 
(3) La Société du spectacle. Editions Gallimard- Folio n°2788, 1992
.


Philippe Sollers
Entretien : Alain Steghens, Christophe Jaquet-Sandherr
Mag J, n°1- juin 1989.

7 mai 2009

Transparence

Classé sous Non classé — sollers @ 7:2

Anaëlle Lebovits : La transparence bat son plein. Ce n’est pas d’hier, et vous faisiez partie de la bande d’intellectuels qui s’y sont opposés avec force, notamment lors des forums des psys. Qu’avez-vous à dire de cette idéologie ?
Damien Guyonnet : Voire de cette injonction…

Philippe Sollers : L’embêtant, c’est que ça fonctionne tout seul. Le fait de désigner une méchanceté particulière dans cette affaire de transparence organisée, mondialisée, ça n’est pas vraiment la façon de s’y prendre radicalement. Vous vivez dans ce que Guy Debord a appelé « la société du spectacle ». Autrefois spectaculaire, concentré dans les régimes totalitaires, elle a existé sur le mode d’un spectacle diffus dans le régime occidental de la marchandise. Ces deux modes ont ensuite produit ce qui s’appelle « le spectaculaire intégré » dans lequel désormais vous vivez. On peut prendre les choses du côté de la souveraineté de la technique qui va maintenant s’exercer partout, à tout instant. À partir du moment où vous entrez dans un univers où les techniques de la communication prennent définitivement le pas sur le langage lui-même (avec sa dimension poétique), vous entrez dans une pseudo-transparence, c’est-à-dire dans une sorte d’infirmité généralisée quant au langage. Anthropologiquement, l’être humain devient la prothèse de la machination. Ce dispositif poursuit son cours tout naturellement, sans même penser à mal – ce qui est bien pire que s’il y avait une volonté consciente. Tout cela est innocent comme le diable. L’évacuation du corps humain de sa propre perception est en cours. Le corps humain se fabriquera, se reproduira bientôt par des voies techniques qui impliqueront qu’il sera adapté à la communication la plus transparente possible.

A.L. : Ce serait finalement l’idée d’un corps qui ne serait rien d’autre que corps, corps duquel le sujet serait absent ?

Ph.S. : Ce serait un corps où le sujet serait intégré à ce qu’un de mes compatriotes a appelé la servitude volontaire. Ce sujet collaborera à sa propre évacuation.

A.L. : La transparence s’installe et les meilleures raisons du monde sont alléguées, moyennant quoi chacun y collabore.

Ph.S. : « C’est pour votre bien », dit-on. On prépare un sujet dont le corps ne fonctionne plus selon une liberté d’association de ses propres sens. Ça n’est pas d’aujourd’hui. Qu’on mobilise pour son propre compte les cinq sens est un problème – sexuel, bien entendu. La « sessualité » comme disait très bien Raymond Queneau est en cours de surproduction évacuatrice d’elle-même.

D.G. : Et puis on est à l’ère de la reproduction sans rapport sexuel. Cela a des conséquences.

Ph.S. : Conséquences énormes et qui ne sont pas subjectivées encore. Je crois être le seul romancier au monde qui parle de ça dans tous mes romans depuis très longtemps. Ce que je dis est inaudible. Le rapport sexuel dont on pourrait se passer, qu’est-ce que c’est ? Dire « pour chacun » nécessite aussi de penser « pour chacune ». Or, entre chacun et chacune il y a un abîme que la transparence vient recouvrir. C’est ça que signifie Duchamp. Une de ses dernières œuvres qui est au musée de Philadelphie, c’est une porte, vous vous approchez et là vous avez une femme nue, les jambes écartées, qui brandit quelque chose comme une lumière. Il a fait un rapprochement entre cette œuvre, l’ Origine du monde de Courbet, et la statue de la liberté à New York. Vous pourrez poser tous les problèmes que vous voulez, vous en reviendrez toujours à ce levier de la servitude qui fait que chacun et chacune, ça ne marche pas. Et donc on peut s’appuyer là-dessus pour créer. La technique s’empare de cela.

A.L. : Vous dites que la transparence chercherait fondamentalement à saisir ce qui fait rapport sexuel. Elle est donc vouée à une impasse, puisqu’il n’y a pas de rapport sexuel ?
D.G. : Donc elle voile le fait qu’il n’y a pas de rapport sexuel ?

Ph.S. : La marchandise, telle qu’elle fonctionne, ne vous parle pas explicitement du fait qu’il y aurait du rapport sexuel, mais elle ne parle que de ça ! Pas pour vous dire qu’il y en aurait, puisque ça bloque pratiquement toujours. Vous avez deux phases : la phase fictionnelle, où ça ne marche jamais, ça aboutit toujours à l’échec (sauf dans mes livres) ; et la phase publicitaire qui s’appuie sur la perfection idéalisée, non seulement du corps mais du rapport supposé qu’il pourrait entretenir.

A.L. : Nietzsche a pu critiquer la transparence. À force de chercher la vérité telle qu’en elle-même, on est voué à la perdre, puisque précisément elle ne consisterait qu’en ce qui la voile.

Ph.S. : Le désir de transparence est un désir plébéien. Nietzsche intervient en faisant valoir que désormais la plèbe n’est plus seulement en bas, mais aussi en haut. C’est donc un furieux désir d’égalité générale, de transparence générale. Nietzsche pense que le carburant essentiel de ce désir, c’est la morale, ce qu’il appelle la moraline. Vous vous en êtes aperçus, on est rentré dans un très fort discours moral. C’est ça la transparence. Elle émane d’une morale fondée sur le ressentiment. À partir du moment où la mécanique du ressentiment et de l’esprit de vengeance serait arraisonnée par la souveraineté de la technique – ce qui est le cas désormais – vous avez des dévastations qui vous sautent à la figure. Pas besoin d’être à Bagdad pour s’en apercevoir. Pourtant, le discours moral ne se décourage pas, au contraire, il se fait de plus en plus insistant. La transparence et la morale font bon ménage, parce qu’elles émanent de la plèbe au sens nietzschéen.

D.G. : Revenons à notre affaire de vérité. Dans Femmes, le narrateur, en pleine conversation avec Fals (personnage entre autres inspiré de Lacan), soutient que le roman et lui seul dit la vérité, toute la vérité.

Ph.S. : Lacan disait que la vérité a structure de fiction, rappelez-vous. L’expérience prouve qu’on a toujours affaire à des montages de fiction. L’être humain n’est que ça. La preuve la plus obsédante et tout à fait actuelle, c’est qu’on voit revenir le roman familial, comme si ça n’avait jamais été analysé. La déferlante de la moraline sous les espèces du roman familial est tout à fait évidente. La fiction est très limitée. L’imagination aussi. Les mots pour dire cela, n’en parlons pas. Mais comme jouir ne va jamais sans dire, la situation est complexe. Il y a des actes sexuels, si l’on veut. Probablement s’en est-il produit un certain nombre la nuit passée, mais si ça va sans dire, ou si c’est pour en médire ou pour mal le dire, on doit pouvoir en conclure que ça n’a pas été grand-chose.

A.L. : On ne saisit la vérité qu’à bien dire ?

Ph.S. : Oui, mais il ne faut pas tomber dans le « bien dire » au sens académique.

D.G. : Pour attraper la vérité, il y a la fiction. Mais vous dites qu’il y a aussi le paradoxe et la logique.

Ph.S. : J’aime beaucoup la logique. Qu’en l’absence de paradoxe on ne dise rien de vrai, me semble évident. La vérité est toujours paradoxale.

A.L. : La vérité n’est donc pas transparente.

Ph.S. : Pour la transparence, il y a le bien et le mal. Nietzsche a écrit Par-delà le bien et le mal. Ce titre est déjà réquisitionné par le bien comme étant très mal. Mais Par-delà le bien et le mal n’accommode pas non plus le mal, puisque c’est par-delà le mal aussi bien que le bien. Donc le bien et le mal, le diable s’en occupe. Par-delà, il n’y a plus de diable, ou alors ce diable a subi une mutation.

A.L. : Si la vérité est par-delà le bien et le mal, la politique en tant qu’elle se teinte de morale, n’y peut accéder.

Ph.S. : D’où parlez-vous socialement ? Répondez à cette question et je saurai qui vous êtes… Cette logique ne me convainc pas du tout. La transparence est fondée sur cette croyance, qui est religieuse, que le social est souverain. Dieu est mort, mais la société a pris sa place. Vous avez toutes les déclinaisons possibles du social. Être ensemble, vivre ensemble, faire des partis, de l’associatif, donc le roman familial, tout ça ne sont que des déclinaisons du social. Allons à ce qu’il est possible de faire en se débarrassant de ça.

A.L. : Dans le social, on fait groupe et on communique. Mais la langue, si elle n’est pensée que comme moyen de communication, en prend un coup.

Ph.S. : Prenons un exemple. Ségolène Royal monte sur la grande muraille et emploie le mot « bravitude… » Immédiatement, vous voyez que ce simple signifiant lapsus ou intervention politique – court partout, fait beaucoup de bruit. Et pourquoi pas ? Ça n’est pas antipathique. Quand elle dit qu’elle met un carton jaune à Montebourg, qu’elle le suspend pour un mois, elle fait régner l’ordre juste, passe encore. Mais elle ajoute non pas que Montebourg a fait un mot d’esprit, mais qu’il a voulu « faire preuve de spiritualité ». Je ne sais pas si vous voyez l’abîme qu’il y a entre la capacité à faire preuve d’esprit et la spiritualité. Les mots ont quand même un sens précis… Elle n’a pas dit spiritisme, heureusement. À ce stade, c’est quand même préoccupant.

A.L. : Vous insistez sur la distinction entre le je et le moi. Mais « je suis moi-même » est une proposition si répandue que même une candidate à la présidentielle l’emploie. Que pensez-vous de cet usage de la langue ? Une fois qu’on a dit ça, on n’a plus rien à dire ?

Ph.S. : C’est ça. Je ne pense pas, donc je suis moi-même. Ça peut se poser comme ça.

D.G. : Je suis transparent à moi-même, dit-on ici en substance.

Ph.S. : Oui. Je ne pense pas, donc je suis moi-même. Ce sont des questions de représentation qui sont en jeu. Lacan a mis l’accent sur ce point. « Je pense » ça veut dire « je me représente ». Donc, nous sommes dans la représentation. S’il s’avérait que la souveraineté de la technique s’exerce au profit du spectacle, de la représentation, alors ce serait cuit. Ça va assez loin puisqu’il s’agit d’en finir avec la pensée et la sexualité qui parasitent le « je ». Et d’ailleurs sans pensée et sans sexualité, on se passe de dire quoi que ce soit. Je fais le méchant, le diable certainement, mais pour dire cela, il faut que je sois autre chose que cette diabolie ambiante.

D.G. : Vous êtes un inclassable. Vous vous définissez vous-même comme un agent secret ou un agent double. Est-ce que vous pensez que c’est la seule solution pour être encore un écrivain au XXIe siècle ?

Ph.S. : Il faut avoir un système nerveux particulier, pour être un habitué de la clandestinité. Il faut être clandestin sans en avoir l’air, sinon ça ne serait plus de la clandestinité. L’agent double a plusieurs identités, mais il ne se les donne pas à lui-même, il est obligé d’en passer par là pour servir une cause étatique ou mafieuse, c’est selon. D’ailleurs, État et mafia sont désormais presque équivalents. L’État descend dans la mafia et la mafia monte dans l’État. Tout ça c’est banal. En revanche, ce que j’ai appelé l’IRM, les identités rapprochées multiples, ça c’est un art.

A.L. : Votre IRM est exactement opposé à l’IRM comme technique d’imagerie.

Ph.S. : Exact. Je prends souvent mes métaphores dans le contre-pied du corps médical. Puisque vous êtes dans Le Diable probablement, je vous raconte cette anecdote. J’avais demandé un jour à une femme de définir exactement ce que serait le contraire de la formule : « Au nom du père, du fils et du Saint-Esprit ». J’avais les deux premiers termes, c’est-à-dire « au nom de la mère, de la fille », mais il me manquait le troisième. Elle m’a répondu très justement : « le corps médical ». Au nom de la mère, de la fille et du corps médical, voilà du diable très probablement !

A.L. : Le corps médical, c’est ce qu’il y a de plus anonyme en l’homme. Sous l’œil de la médecine, tous les corps sont identiques les uns aux autres.

Ph.S. : Il faut d’abord savoir se parler à soi-même. Dans quelle langue vous parlez-vous à vous-même. Voilà la question. Après quoi vous pouvez publier, autrement dit parler à d’autres, persévérer diaboliquement dans votre être en vous nimbant d’une ironie incessante. Tout ce qui vous sera renvoyé comme image de vous-même par le discours social est à balayer.

D.G. : Il y aurait un bon usage de l’ironie afin de contrer ce discours social.

Ph.S. : Oui, l’ironie est presque une hygiène de vie. J’ai publié un livre récemment, Le néogâtisme gélatineux de Daniel Accursi. J’aime la façon dont l’auteur se définit lui-même : « Daniel Accursi est chercheur en pataphysique. Il vit à Paris ». On peut faire un tour du côté de la pataphysique, mais il a des choses plus fondamentales à faire. C’est pour ça que je vous parlais de Duchamp. Je le conseille en ce moment parce que, comme tout est si conventionnel, ça me paraît intéressant.

D.G. : On pourrait aussi avec Duchamp évoquer l’ironie dans ce détournement de la fonction de l’objet qu’il effectue.

Ph.S. : Faire plus ironique qu’un urinoir signé, c’est difficile. Duchamp dit quelque chose de très important : ce sont les regardeurs qui font la peinture. Cela va assez loin parce que si ce sont les lecteurs qui font la littérature, je n’ai probablement rien publié. Il n’y a plus de lecteurs. On peut vendre un livre à 700 000 exemplaires comme Les Bienveillantes, mais combien l’ont lu ? Les caractères passent devant les yeux. Comme disait Voltaire, beaucoup de gens ne lisent que des yeux.

D.G. : À l’ère de la transparence, les gens ne savent plus lire.

Ph.S. : À l’ère de la transparence, plus personne ne saura lire… Voilà la très mauvaise nouvelle. Ce sont désormais les choses les plus claires, les plus nettes, les plus faciles à lire qui ne sont pas lues. Voltaire par exemple, c’est épatant. Comme vous le savez, Nietzsche rend hommage à Voltaire en disant que c’est l’homme le plus intelligent qui ait vécu avant lui. Il lui dédie Humain trop humain. Mais Voltaire n’est pas à la mode. C’est clair et c’est pour ça que personne ne semble pouvoir le lire. Et Poésies d’Isidore Ducasse, c’est extrêmement clair. Il y a quatre personnes par génération pour pouvoir le lire : « Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes. » C’es très clair. « L’homme ne doit pas inventer le malheur dans ses livres. » C’est une chose très simple. Si tout à coup vous dites des choses claires, simples, ça n’intéresse pas. Alors il y a des moments où vous pouvez saisir sur le vif la déraison ambiante, vous dites des choses claires, nettes, basiques, et vous voyez que ça choque la déraison ambiante, le délire ambiant. Il n’y a pas pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre. Et encore une fois, pourquoi la perception semble-t-elle confisquée au sujet par lui-même ? Autrement dit pourquoi se terrorise-t-il, pourquoi a-t-il peur, sans cesse ? On demande du maître, et il n’y en a pas, sinon des maîtres qui sont eux-mêmes des esclaves. La thèse que pose Nietzsche pour finir est la suivante : puisque la plèbe est en haut aussi bien qu’en bas, et ça va continuer de plus belle, il faut une aristocratie d’esprit. Mais en quoi la noblesse consiste-t-elle désormais ?

D.G. : Pour terminer sur ce rapport entre littérature et idéal de transparence, comment est-il possible de se définir comme l’écrivain de l’envers de l’histoire contemporaine, du dévoilement, et dénoncer la transparence ?

Ph.S. : C’est le malentendu sont je suis l’objet, qui lui-même est parfaitement logique. Je ne m’en affecte pas puisque c’est d’une logique imperturbable qui d’ailleurs me rassure et me dit que j’ai raison. Les images sociales prennent absolument toute la place. Je pourrais ne rien écrire, ne rien publier, ce serait Sollers quand même. C’est comme si ça n’existait pas, mais ça existe.

Philippe Sollers
Entretien avec Anaëlle Lebovits et Damien Guyonnet.
Le Diable probablement, n°2, mars 2007.

1 mai 2009

Fondamentaux

Classé sous Non classé — sollers @ 23:2

Pâques
Après la scène, hautement surréaliste, d’un pape rencontrant un préservatif dans un avion volant vers l’Afrique, la bénédiction de Pâques, à Rome, pour fêter la résurrection du Christ, a comblé mes attentes.Chaque année, la même silhouette blanche apparaît au balcon de Saint-Pierre et prononce une indulgence plénière pour les assistants, y compris pour les téléspectateurs. Qui n’a pas besoin d’indulgence ? Mais l’exercice dont je ne me lasse pas est celui de la répétition, en 63 langues, de la formule « le Christ est ressuscité ». On part de l’italien, on passe vite au français, à l’anglais, à l’allemand et à l’espagnol, et, de là, on se perd dans les petites langues d’Asie ou d’Europe centrale, des groupes ou des individus se reconnaissent dans ces quelques mots, ils crient, ils agitent leurs drapeaux, quelques mots leur vont droit au coeur, d‘autant plus que toutes les langues sont mises sur un pied d’égalité, qu’on soit en Lituanie ou en Thaïlande.

Entre nous, je me demande comment les papes s’y prennent pour trouver, chaque fois, le bon accent, la prononciation correcte. Imaginez les répétitions, la convocation de tel ou tel spécialiste, la pose de la voix, le risque de bafouillage ou d’erreur. Voilà du rock concentré, et du meilleur. Certes, le fragile intellectuel qu’est Benoît XVI n’a pas le même charisme que Jean-Paul II, mais, rien à faire, la mécanique est grandiose, et on a beau lui chercher des poux dans la tête, il s’accroche à sa fonction unique, multinationale, qui peut atteindre, ici ou là, jusqu’en Chine, un clandestin persécuté. Cette fois, innovation, la dernière langue utilisée aura été le latin, la boucle est bouclée.

Quel contraste avec Poutine entouré de lourds popes, avec Obama cherchant toujours à quelle église protestante s’affilier, ou encore avec le dalaï-lama, tout joyeux, faisant toc-toc avec le doigt sur le ventre d’une femme enceinte ! Chacun ses goûts. Là-dessus, j’entends, à la radio, un chef d’entreprise français, catholique, pieusement interviewé par une journaliste, qui déclare qu’il veut se faire « débaptiser », car il ne supporte plus son église, et surtout, dit-il, son « numéro un ». Je me demande dix secondes ce que ce brave homme entend par « débaptisation » (une messe noire ?), mais peu importe.

Episode suivant : une retransmission du Messie de Haendel mis en scène dans un parking souterrain sinistre. La sublime musique est là, mais niée par une gesticulation et une hystérie constantes qui gênent les chanteurs et se vengent du compositeur. Haendel croyait beaucoup à son Messie, l’homme, le dieu, et l’oeuvre. Si on l’écoute, en effet, on est à des années-lumière de tous les parkings.

Robobama
Le G20 permet d’observer les maîtres du monde qui, c’est sûr, vont surmonter la crise et relancer l’économie planétaire. De ce point de vue, Obama est parfait, très supérieur à ses autres partenaires, fin, élégant, ouvert, effaçant le souvenir désastreux de Bush, tendant les bras, enfin, à l’Amérique latine, inventant des talibans modérés, fermant les prisons de la honte et leurs tortures légales.

D’où vient alors, à travers tous ces sourires, relayés par ceux de sa femme, de ses filles et du chien de ses filles, un imperceptible malaise ? Cette machine bien huilée, rassurante, finit par paraître trop belle pour être vraie. Obama, premier robot de la grande politique ? Nice Brother, en tout cas. Je ne vois que l’impassible Hu Jintao, et sa froide proposition de monnaie universelle, qui soit à la hauteur technique de ce prince charmant américain.

Nous apprenons avec plaisir qu’après un coup de glace tibétaine, la France est rentrée en grâce auprès de la Chine. Il fallait voir Sarkozy, visiblement content et un peu contrit, serrant la main, pas du tout bouddhiste, de son homologue de l’empire du Milieu. Rapport de force clair et net. Comme dans tout spectacle de haut vol, il faut la figure du Diable : l’Iran, à l’extérieur, reprend ce rôle suicidaire avec détermination.

Ecrivains
Des mères de famille de province me demandent ce que j’ai contre les mères de famille de province. L’une d’elles, enseignante de gauche, me reproche vivement de m’intéresser aux « fanfaronnades » de Baudelaire. Laissons tomber. Et laissons tomber aussi les diverses insultes qui me sont aimablement adressées dans des magazines plus ou moins branchés. L’écrivain espagnol
Vila-Matas a raison : « J’ai bien quatre ou cinq ennemis, des écrivains médiocres, mais leur haine est tellement obsessionnelle à mon égard que la seule explication, c’est qu’ils voudraient être moi. » (1)

D’Ormesson
Grâce au Figaro et à une publicité intensive, Jean d’Ormesson s’empare de la bibliothèque, rééditions et préfaces à tout-va, volumes en vente pour 9,90 euros chez tous vos marchands de journaux. Belle photo de trois quarts, l’œil bleu étincelant d’horizon et surtout de ces 10 centimes que vous économisez grâce au partenariat de France 2 et de France Info.

Voici donc des publications de référence des grands classiques avec 32 pages de documents inédits. Jean d’Ormesson est ainsi, tour à tour, Maupassant, La Fontaine, Molière, Stendhal, avant d’être également Zola, Flaubert, Hugo, Dumas, Beaumarchais, etc. Il n’y a pas de raison que ça s’arrête. L’entreprise, en pleine crise, est un génial retour aux fondamentaux.

Faites confiance à Jean d’Ormesson et à l’Académie française. À propos de Molière, notre séduisant académicien écrit curieusement : « Au même titre qu’Hugo, que la Déclaration des droits de l’homme, que la baguette de pain et que le béret basque, Molière est un des mythes fondateurs de notre identité nationale. » Je ne vois pas le rapport entre Molière et le béret basque, mais j’ai sûrement tort. Molière a écrit Le Bourgeois gentilhomme. Jean d’Ormesson, avec générosité, vous donne l’exemple incontournable du gentilhomme bourgeois.

(1) Journal volubile (trad A. Gabastou). Christian Bourgois Editeur, 2009.  

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du dimanche n° 3250, du dimanche 26 avril 2009.
 

j'ai "meuh" la "lait"cture |
Les Chansons de Cyril Baudouin |
Malicantour |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | elfes, fées, gobelins...
| Pièces fugitives
| sosoceleste