SOLLERS Philippe Blog

7 mai 2009

Transparence

Classé sous Non classé — sollers @ 7:2

Anaëlle Lebovits : La transparence bat son plein. Ce n’est pas d’hier, et vous faisiez partie de la bande d’intellectuels qui s’y sont opposés avec force, notamment lors des forums des psys. Qu’avez-vous à dire de cette idéologie ?
Damien Guyonnet : Voire de cette injonction…

Philippe Sollers : L’embêtant, c’est que ça fonctionne tout seul. Le fait de désigner une méchanceté particulière dans cette affaire de transparence organisée, mondialisée, ça n’est pas vraiment la façon de s’y prendre radicalement. Vous vivez dans ce que Guy Debord a appelé « la société du spectacle ». Autrefois spectaculaire, concentré dans les régimes totalitaires, elle a existé sur le mode d’un spectacle diffus dans le régime occidental de la marchandise. Ces deux modes ont ensuite produit ce qui s’appelle « le spectaculaire intégré » dans lequel désormais vous vivez. On peut prendre les choses du côté de la souveraineté de la technique qui va maintenant s’exercer partout, à tout instant. À partir du moment où vous entrez dans un univers où les techniques de la communication prennent définitivement le pas sur le langage lui-même (avec sa dimension poétique), vous entrez dans une pseudo-transparence, c’est-à-dire dans une sorte d’infirmité généralisée quant au langage. Anthropologiquement, l’être humain devient la prothèse de la machination. Ce dispositif poursuit son cours tout naturellement, sans même penser à mal – ce qui est bien pire que s’il y avait une volonté consciente. Tout cela est innocent comme le diable. L’évacuation du corps humain de sa propre perception est en cours. Le corps humain se fabriquera, se reproduira bientôt par des voies techniques qui impliqueront qu’il sera adapté à la communication la plus transparente possible.

A.L. : Ce serait finalement l’idée d’un corps qui ne serait rien d’autre que corps, corps duquel le sujet serait absent ?

Ph.S. : Ce serait un corps où le sujet serait intégré à ce qu’un de mes compatriotes a appelé la servitude volontaire. Ce sujet collaborera à sa propre évacuation.

A.L. : La transparence s’installe et les meilleures raisons du monde sont alléguées, moyennant quoi chacun y collabore.

Ph.S. : « C’est pour votre bien », dit-on. On prépare un sujet dont le corps ne fonctionne plus selon une liberté d’association de ses propres sens. Ça n’est pas d’aujourd’hui. Qu’on mobilise pour son propre compte les cinq sens est un problème – sexuel, bien entendu. La « sessualité » comme disait très bien Raymond Queneau est en cours de surproduction évacuatrice d’elle-même.

D.G. : Et puis on est à l’ère de la reproduction sans rapport sexuel. Cela a des conséquences.

Ph.S. : Conséquences énormes et qui ne sont pas subjectivées encore. Je crois être le seul romancier au monde qui parle de ça dans tous mes romans depuis très longtemps. Ce que je dis est inaudible. Le rapport sexuel dont on pourrait se passer, qu’est-ce que c’est ? Dire « pour chacun » nécessite aussi de penser « pour chacune ». Or, entre chacun et chacune il y a un abîme que la transparence vient recouvrir. C’est ça que signifie Duchamp. Une de ses dernières œuvres qui est au musée de Philadelphie, c’est une porte, vous vous approchez et là vous avez une femme nue, les jambes écartées, qui brandit quelque chose comme une lumière. Il a fait un rapprochement entre cette œuvre, l’ Origine du monde de Courbet, et la statue de la liberté à New York. Vous pourrez poser tous les problèmes que vous voulez, vous en reviendrez toujours à ce levier de la servitude qui fait que chacun et chacune, ça ne marche pas. Et donc on peut s’appuyer là-dessus pour créer. La technique s’empare de cela.

A.L. : Vous dites que la transparence chercherait fondamentalement à saisir ce qui fait rapport sexuel. Elle est donc vouée à une impasse, puisqu’il n’y a pas de rapport sexuel ?
D.G. : Donc elle voile le fait qu’il n’y a pas de rapport sexuel ?

Ph.S. : La marchandise, telle qu’elle fonctionne, ne vous parle pas explicitement du fait qu’il y aurait du rapport sexuel, mais elle ne parle que de ça ! Pas pour vous dire qu’il y en aurait, puisque ça bloque pratiquement toujours. Vous avez deux phases : la phase fictionnelle, où ça ne marche jamais, ça aboutit toujours à l’échec (sauf dans mes livres) ; et la phase publicitaire qui s’appuie sur la perfection idéalisée, non seulement du corps mais du rapport supposé qu’il pourrait entretenir.

A.L. : Nietzsche a pu critiquer la transparence. À force de chercher la vérité telle qu’en elle-même, on est voué à la perdre, puisque précisément elle ne consisterait qu’en ce qui la voile.

Ph.S. : Le désir de transparence est un désir plébéien. Nietzsche intervient en faisant valoir que désormais la plèbe n’est plus seulement en bas, mais aussi en haut. C’est donc un furieux désir d’égalité générale, de transparence générale. Nietzsche pense que le carburant essentiel de ce désir, c’est la morale, ce qu’il appelle la moraline. Vous vous en êtes aperçus, on est rentré dans un très fort discours moral. C’est ça la transparence. Elle émane d’une morale fondée sur le ressentiment. À partir du moment où la mécanique du ressentiment et de l’esprit de vengeance serait arraisonnée par la souveraineté de la technique – ce qui est le cas désormais – vous avez des dévastations qui vous sautent à la figure. Pas besoin d’être à Bagdad pour s’en apercevoir. Pourtant, le discours moral ne se décourage pas, au contraire, il se fait de plus en plus insistant. La transparence et la morale font bon ménage, parce qu’elles émanent de la plèbe au sens nietzschéen.

D.G. : Revenons à notre affaire de vérité. Dans Femmes, le narrateur, en pleine conversation avec Fals (personnage entre autres inspiré de Lacan), soutient que le roman et lui seul dit la vérité, toute la vérité.

Ph.S. : Lacan disait que la vérité a structure de fiction, rappelez-vous. L’expérience prouve qu’on a toujours affaire à des montages de fiction. L’être humain n’est que ça. La preuve la plus obsédante et tout à fait actuelle, c’est qu’on voit revenir le roman familial, comme si ça n’avait jamais été analysé. La déferlante de la moraline sous les espèces du roman familial est tout à fait évidente. La fiction est très limitée. L’imagination aussi. Les mots pour dire cela, n’en parlons pas. Mais comme jouir ne va jamais sans dire, la situation est complexe. Il y a des actes sexuels, si l’on veut. Probablement s’en est-il produit un certain nombre la nuit passée, mais si ça va sans dire, ou si c’est pour en médire ou pour mal le dire, on doit pouvoir en conclure que ça n’a pas été grand-chose.

A.L. : On ne saisit la vérité qu’à bien dire ?

Ph.S. : Oui, mais il ne faut pas tomber dans le « bien dire » au sens académique.

D.G. : Pour attraper la vérité, il y a la fiction. Mais vous dites qu’il y a aussi le paradoxe et la logique.

Ph.S. : J’aime beaucoup la logique. Qu’en l’absence de paradoxe on ne dise rien de vrai, me semble évident. La vérité est toujours paradoxale.

A.L. : La vérité n’est donc pas transparente.

Ph.S. : Pour la transparence, il y a le bien et le mal. Nietzsche a écrit Par-delà le bien et le mal. Ce titre est déjà réquisitionné par le bien comme étant très mal. Mais Par-delà le bien et le mal n’accommode pas non plus le mal, puisque c’est par-delà le mal aussi bien que le bien. Donc le bien et le mal, le diable s’en occupe. Par-delà, il n’y a plus de diable, ou alors ce diable a subi une mutation.

A.L. : Si la vérité est par-delà le bien et le mal, la politique en tant qu’elle se teinte de morale, n’y peut accéder.

Ph.S. : D’où parlez-vous socialement ? Répondez à cette question et je saurai qui vous êtes… Cette logique ne me convainc pas du tout. La transparence est fondée sur cette croyance, qui est religieuse, que le social est souverain. Dieu est mort, mais la société a pris sa place. Vous avez toutes les déclinaisons possibles du social. Être ensemble, vivre ensemble, faire des partis, de l’associatif, donc le roman familial, tout ça ne sont que des déclinaisons du social. Allons à ce qu’il est possible de faire en se débarrassant de ça.

A.L. : Dans le social, on fait groupe et on communique. Mais la langue, si elle n’est pensée que comme moyen de communication, en prend un coup.

Ph.S. : Prenons un exemple. Ségolène Royal monte sur la grande muraille et emploie le mot « bravitude… » Immédiatement, vous voyez que ce simple signifiant lapsus ou intervention politique – court partout, fait beaucoup de bruit. Et pourquoi pas ? Ça n’est pas antipathique. Quand elle dit qu’elle met un carton jaune à Montebourg, qu’elle le suspend pour un mois, elle fait régner l’ordre juste, passe encore. Mais elle ajoute non pas que Montebourg a fait un mot d’esprit, mais qu’il a voulu « faire preuve de spiritualité ». Je ne sais pas si vous voyez l’abîme qu’il y a entre la capacité à faire preuve d’esprit et la spiritualité. Les mots ont quand même un sens précis… Elle n’a pas dit spiritisme, heureusement. À ce stade, c’est quand même préoccupant.

A.L. : Vous insistez sur la distinction entre le je et le moi. Mais « je suis moi-même » est une proposition si répandue que même une candidate à la présidentielle l’emploie. Que pensez-vous de cet usage de la langue ? Une fois qu’on a dit ça, on n’a plus rien à dire ?

Ph.S. : C’est ça. Je ne pense pas, donc je suis moi-même. Ça peut se poser comme ça.

D.G. : Je suis transparent à moi-même, dit-on ici en substance.

Ph.S. : Oui. Je ne pense pas, donc je suis moi-même. Ce sont des questions de représentation qui sont en jeu. Lacan a mis l’accent sur ce point. « Je pense » ça veut dire « je me représente ». Donc, nous sommes dans la représentation. S’il s’avérait que la souveraineté de la technique s’exerce au profit du spectacle, de la représentation, alors ce serait cuit. Ça va assez loin puisqu’il s’agit d’en finir avec la pensée et la sexualité qui parasitent le « je ». Et d’ailleurs sans pensée et sans sexualité, on se passe de dire quoi que ce soit. Je fais le méchant, le diable certainement, mais pour dire cela, il faut que je sois autre chose que cette diabolie ambiante.

D.G. : Vous êtes un inclassable. Vous vous définissez vous-même comme un agent secret ou un agent double. Est-ce que vous pensez que c’est la seule solution pour être encore un écrivain au XXIe siècle ?

Ph.S. : Il faut avoir un système nerveux particulier, pour être un habitué de la clandestinité. Il faut être clandestin sans en avoir l’air, sinon ça ne serait plus de la clandestinité. L’agent double a plusieurs identités, mais il ne se les donne pas à lui-même, il est obligé d’en passer par là pour servir une cause étatique ou mafieuse, c’est selon. D’ailleurs, État et mafia sont désormais presque équivalents. L’État descend dans la mafia et la mafia monte dans l’État. Tout ça c’est banal. En revanche, ce que j’ai appelé l’IRM, les identités rapprochées multiples, ça c’est un art.

A.L. : Votre IRM est exactement opposé à l’IRM comme technique d’imagerie.

Ph.S. : Exact. Je prends souvent mes métaphores dans le contre-pied du corps médical. Puisque vous êtes dans Le Diable probablement, je vous raconte cette anecdote. J’avais demandé un jour à une femme de définir exactement ce que serait le contraire de la formule : « Au nom du père, du fils et du Saint-Esprit ». J’avais les deux premiers termes, c’est-à-dire « au nom de la mère, de la fille », mais il me manquait le troisième. Elle m’a répondu très justement : « le corps médical ». Au nom de la mère, de la fille et du corps médical, voilà du diable très probablement !

A.L. : Le corps médical, c’est ce qu’il y a de plus anonyme en l’homme. Sous l’œil de la médecine, tous les corps sont identiques les uns aux autres.

Ph.S. : Il faut d’abord savoir se parler à soi-même. Dans quelle langue vous parlez-vous à vous-même. Voilà la question. Après quoi vous pouvez publier, autrement dit parler à d’autres, persévérer diaboliquement dans votre être en vous nimbant d’une ironie incessante. Tout ce qui vous sera renvoyé comme image de vous-même par le discours social est à balayer.

D.G. : Il y aurait un bon usage de l’ironie afin de contrer ce discours social.

Ph.S. : Oui, l’ironie est presque une hygiène de vie. J’ai publié un livre récemment, Le néogâtisme gélatineux de Daniel Accursi. J’aime la façon dont l’auteur se définit lui-même : « Daniel Accursi est chercheur en pataphysique. Il vit à Paris ». On peut faire un tour du côté de la pataphysique, mais il a des choses plus fondamentales à faire. C’est pour ça que je vous parlais de Duchamp. Je le conseille en ce moment parce que, comme tout est si conventionnel, ça me paraît intéressant.

D.G. : On pourrait aussi avec Duchamp évoquer l’ironie dans ce détournement de la fonction de l’objet qu’il effectue.

Ph.S. : Faire plus ironique qu’un urinoir signé, c’est difficile. Duchamp dit quelque chose de très important : ce sont les regardeurs qui font la peinture. Cela va assez loin parce que si ce sont les lecteurs qui font la littérature, je n’ai probablement rien publié. Il n’y a plus de lecteurs. On peut vendre un livre à 700 000 exemplaires comme Les Bienveillantes, mais combien l’ont lu ? Les caractères passent devant les yeux. Comme disait Voltaire, beaucoup de gens ne lisent que des yeux.

D.G. : À l’ère de la transparence, les gens ne savent plus lire.

Ph.S. : À l’ère de la transparence, plus personne ne saura lire… Voilà la très mauvaise nouvelle. Ce sont désormais les choses les plus claires, les plus nettes, les plus faciles à lire qui ne sont pas lues. Voltaire par exemple, c’est épatant. Comme vous le savez, Nietzsche rend hommage à Voltaire en disant que c’est l’homme le plus intelligent qui ait vécu avant lui. Il lui dédie Humain trop humain. Mais Voltaire n’est pas à la mode. C’est clair et c’est pour ça que personne ne semble pouvoir le lire. Et Poésies d’Isidore Ducasse, c’est extrêmement clair. Il y a quatre personnes par génération pour pouvoir le lire : « Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes. » C’es très clair. « L’homme ne doit pas inventer le malheur dans ses livres. » C’est une chose très simple. Si tout à coup vous dites des choses claires, simples, ça n’intéresse pas. Alors il y a des moments où vous pouvez saisir sur le vif la déraison ambiante, vous dites des choses claires, nettes, basiques, et vous voyez que ça choque la déraison ambiante, le délire ambiant. Il n’y a pas pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre. Et encore une fois, pourquoi la perception semble-t-elle confisquée au sujet par lui-même ? Autrement dit pourquoi se terrorise-t-il, pourquoi a-t-il peur, sans cesse ? On demande du maître, et il n’y en a pas, sinon des maîtres qui sont eux-mêmes des esclaves. La thèse que pose Nietzsche pour finir est la suivante : puisque la plèbe est en haut aussi bien qu’en bas, et ça va continuer de plus belle, il faut une aristocratie d’esprit. Mais en quoi la noblesse consiste-t-elle désormais ?

D.G. : Pour terminer sur ce rapport entre littérature et idéal de transparence, comment est-il possible de se définir comme l’écrivain de l’envers de l’histoire contemporaine, du dévoilement, et dénoncer la transparence ?

Ph.S. : C’est le malentendu sont je suis l’objet, qui lui-même est parfaitement logique. Je ne m’en affecte pas puisque c’est d’une logique imperturbable qui d’ailleurs me rassure et me dit que j’ai raison. Les images sociales prennent absolument toute la place. Je pourrais ne rien écrire, ne rien publier, ce serait Sollers quand même. C’est comme si ça n’existait pas, mais ça existe.

Philippe Sollers
Entretien avec Anaëlle Lebovits et Damien Guyonnet.
Le Diable probablement, n°2, mars 2007.

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