SOLLERS Philippe Blog

24 juin 2009

L’Homme de Lettres

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D’abord, je crois qu’il faut éviter de dire «  les femmes », «  les hommes », parce que ce sont des rengaines publicitaires. On peut déjà se demander quels hommes sauraient voir qu’il y a des femmes. Ce n’est pas évident !
 
À mon avis, il y en a assez peu. Ce sont plutôt des artistes. Pas des militaires, pas des magistrats, pas forcément des professeurs, pas de la fonction publique… Ils n’ont d’ailleurs pas toujours des femmes pour partenaires sexuels. Les grands couturiers, par exemple, à priori ne détestent pas les femmes, puisqu’ils les embellissent. C’est grâce à sa propre féminité, qu’on reconnaît qu’il y a quelque chose de l’autre coté.

Seulement, un homme et une femme, ça ne fait pas deux. Ça fait quatre, pour la raison suivante : votre féminité ne sera jamais la même que la sienne. «  Ma féminité peut-elle s’entendre avec ton coté masculin ? », c’est ce genre de questions que se pose l’homme qui aime les femmes.

Personnellement, je n’ai jamais pu avoir de relations suivies ou même amoureuses avec une femme qui n’était pas indépendante financièrement. Je ne comprends pas comment font les hommes qui acceptent une relative servitude de leur femme. Si je rencontrais une jeune femme de 25 ou 30 ans, j’aurai tendance à lui dire : « Devenez indépendante financièrement, mariez-vous, faites deux enfants, et on verra ensuite si on peut avoir une relation intéressante. » Pour trouver une relation intéressante entre deux personnes de sexe différent, il faut que les problèmes lourds soient surmontés. 

Philippe Sollers
20 ans, n°178, juillet 2001.

21 juin 2009

« Monsieur Van Gogh, vous délirez »

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Regardez cet autoportrait de Van Gogh daté de janvier 1889, tête bandée à l’oreille coupée, bonnet de fourrure et pipe. Regardez bien ce regard. Il faut être aveugle comme un universitaire, qui plus est allemand, pour ne pas voir que Van Gogh célèbre ici une grande victoire sur tout le monde et lui-même. Vouloir que cet épisode sanglant soit le résultat d’une rixe avec Gauguin, lequel aurait blessé son camarade agité d’un coup de sabre, en dit long sur les fantasmes qui agitent les esprits lorsqu’il est question de Vincent. Cette toile sur fond rouge traverse le temps. Compte tenu de l’extravagant conformisme de notre époque, on devrait la retoucher, enlever la pipe, par exemple, et rajouter une oreille entière. Et surtout oublier que ce peintre, à jamais mémorable, est allé offrir son morceau de chair fraîche à une prostituée de bordel.

« L’œil écoute », disait Claudel. L’oreille voit, dit Van Gogh, avant de verser son sang dans les blés, par un coup de revolver tiré sur tous les corbeaux de mauvais augure. « Suicidé de la société », dit Artaud, dans son fulgurant petit livre. Otage du Spectacle généralisé, doit-on maintenant ajouter. Cette histoire d’oreille ou de lobe tranché, dit encore Artaud, c’est « de la logique directe ». Mais la logique directe échappe au somnambulisme des spectateurs. Ils sont sourds, ils ne voient rien, ils jouent des rôles.

Prenons donc Van Gogh en 1881, à 28 ans, en Hollande. Il a une amitié de cinq ans avec un peintre local, Van Rappard. Il lui écrit beaucoup, il veut le sortir de l’académisme ambiant, le convaincre que la peinture conduit les hommes vers le large, qu’elle doit pourtant rester proche de la réalité la plus populaire, se méfier des « femmes de marbre » ou des « vipères glacées », bref aller humblement, avec ténacité et amour, vers la seule maîtresse possible : la nature. Correspondance passionnante, malgré les obstacles d’époque, aussi intéressante que les célèbres lettres à Théo. « Les pasteurs disent que nous sommes des pécheurs, conçus et nés dans le péché. Bah ! je trouve que ce sont de sacrées bêtises. » Seulement voilà : la bêtise est un monstre qui pourrait conduire au découragement et à la résignation. La résignation, dit Vincent, est ma « bête noire ». Le remède ? Aimer ce que l’on aime. « Un homme qui se soucie peu d’aimer ce qu’il aime se coule lui-même .» C’est très simple : vous n’aimez pas ce que vous aimez, donc vous coulez. Il y a d’ailleurs deux sortes de morts : celle, lente et pénible, de l’académisme (qui aura raison de Van Rappard); et une autre, que l’on ne subit pas mais que l’on se donne, « en se pendant royalement à l’aide d’un noeud coulant ».

Vincent n’est pas commode, il a des colères violentes : « Je déteste le scepticisme autant que la sentimentalité. » Pourtant, il a une conviction : les peintres doivent se soutenir les uns les autres, former une sorte de détachement militaire pour éclairer le réel. Il y aurait une histoire à écrire des amitiés contrastées de guerre entre artistes : Van Gogh-Gauguin, bien sûr, mais aussi Monet-Cézanne ou Picasso-Braque. Ils sont seuls, les clichés règnent, le vrai est pourtant là, à portée de la main. Les ennemis, on les connaît : les marchands, d’abord, les mauvais artistes ensuite (ils sont légion). « Je préfère m’absorber dans la nature que dans le calcul des prix. » « Evidemment, les riches marchands sont des gens braves, honnêtes, francs, loyaux et délicats, tandis que nous, pauvres bougres, qui dessinons à la campagne, dans la rue ou dans l’atelier, tantôt de grand matin, tantôt tard dans la nuit, tantôt sous le soleil brûlant, tantôt sous la neige, nous sommes des types sans délicatesse, sans bon sens pratique, sans bonnes manières. » Au passage, cette notation extraordinaire : « Ce qui subsistera en moi, c’est un peu de la poésie austère de la bruyère véritable. » Avis à la foire arrogante de l’art contemporain qui n’en finit pas de vouloir saborder Venise : « Dans une époque de décadence, pas d’ornementations, je vous prie; il vaut mieux alors rechercher la communion intime avec « les vieux de la vieille » et ignorer le présent. »

Vincent suit sa route, Bacon l’a parfaitement compris en le peignant en chemin. Il le répète : il n’a pas la moindre envie d’exposer, il faut que les choses se fassent sans bruit, comme d’elles-mêmes. Il n’a plus de relations avec les artistes, il se compare à Robinson Crusoé. « Je passe pour un maniaque et un vilain drôle, à plus d’un point de vue. » « Aujourd’hui, les peintres se plient à des considérations d’honorabilité que, pour ma part, je ne comprends pas très bien. » Farouche, donc, comme Cézanne, mais avec une tendresse particulière pour l’une de ses modèles, Sien, prostituée qu’il recueille chez lui avec ses deux enfants. « Elle n’a rien d’extraordinaire, c’est une simple femme du peuple qui personnifie pour moi quelque chose de sublime; l’homme qui aime une femme tout à fait ordinaire et qui est aimé par elle est heureux, malgré le côté sombre de la vie » (Lettre à Théo). Quant à l’enfant qui vient de naître, il est « très agréable, on dirait un « rayon d’en haut » descendu dans ma maison ». Ce n’est pas Van Gogh qui est inhumain ou fou, mais la société tout entière. Imagine-t-on Vincent, aujourd’hui, allant à l’inauguration d’un bazar d’art, se mêlant ainsi à une foule de banquiers et de faux artistes, accompagné d’une prostituée femme du peuple ?

 Vincent insiste, l’époque lui paraît « fade ».  « On ne fait plus grande attention à des objets de grande valeur, on les regarde dédaigneusement, du haut de sa grandeur, comme si c’était du fatras, des immondices, des papiers de rebut. » Cela me fait penser à Vivant Denon ramassant sur le trottoir le « Gilles » de Watteau après la Révolution, et le gardant précieusement chez lui, malgré l’avis négatif de David. Au fond, personne n’accorde la moindre importance à l’étrange peinture de monsieur Van Gogh. Il vaut très cher aujourd’hui mais, qui sait, il est peut-être « dépassé » ? Je ne peux m’empêcher encore de revoir cette puritaine éditrice américaine, à Francfort, feuilletant mon livre sur Picasso : « Picasso ? Old fashion ! » Vincent : « Ce n’est que chez les initiés superficiels comme les marchands (sans aucune exception) qu’on est sûr de ne trouver ni sentiment, ni foi, ni confiance, mais uniquement et éternellement des vieilles scies : jugements superficiels, généralités, critique conventionnelle. » Ainsi va le monde : refoulement, ignorance, indifférence, puis achat, sacralisation, rentabilisation, appropriation distraite. Vincent, dans ces années-là, aime beaucoup lire Dickens, ne sait pas que Baudelaire a eu lieu, trouve Manet « très fort », pense que Zola a des connaissances insuffisantes en matière de peinture et est plein de préjugés : « Zola a ceci de commun avec Balzac qu’il ne comprend pas grand-chose à la peinture. » 

C’est en 1947 qu’Antonin Artaud, dans « Van Gogh le suicidé de la société », met les choses au point. Contre « l’inertie bourgeoise » et la médiocrité toxique de la psychiatrie, il parle de la « force tournante » de la peinture de Vincent, de son « oreille ouverte », de sa force musicale, comme s’il était « l’organiste d’une tempête arrêtée ». Van Gogh contre la société du « crime organisé » ? On l’a vue à l’œuvre au XXe siècle, cette société, mais, sous de multiples travestissements falsificateurs, elle n’en continue pas moins d’exister.

Vincent Van Gogh,  Lettres à Van Rappard, Ed. Grasset, coll « les Cahiers rouge ».
Kunst Museum de Bâle, exposition « Entre terre et ciel : les paysages » du 26 avril au 27 septembre 2009. 


Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2328 du 18 juin 2009.
 

17 juin 2009

Sollers, lauréat du prix de la BNF

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Le prix a été attribué le 15 juin à l’occasion du dîner annuel des mécènes de la Bibliothèque nationale de France.

Le tout nouveau prix de la Bibliothèque nationale de France a été décerné à Philippe Sollers lors du dîner des mécènes que la BNF organisait, le 15 juin, pour la deuxième année consécutive.

Doté d’un montant de 10 000 euros grâce à l’initiative de Jean-Claude Meyer, président du Cercle de la BnF, ce prix récompense pour l’ensemble de son œuvre un auteur vivant de langue française ayant publié dans les trois années précédentes, quelle que soit sa discipline.

Le prix est en outre assorti d’une bourse de recherche de 5 000 euros (pas encore attribuée),
consacrée à un travail “de haut niveau” concernant l’œuvre lauréate.

Le jury, présidé par Bruno Racine (président de la BNF) pour la durée de son mandat, est composé de neuf autres membres : Jean-Claude Meyer, vice-président ; Laure Adler ; Jean-Claude Casanova ; Antoine Compagnon ; Marc Fumaroli ; Edouard Glissant ; Colette Kerber ; Julia Kristeva ; Alberto Manguel.

11 juin 2009

Banlieues

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On peut souhaiter aux hommes politiques, aux professionnels des médias, aux responsables religieux ou philosophiques, de consulter attentivement ce livre. Ils y découvriront autre chose que des discours abstraits sur la situation en France dans les banlieues ou les grandes concentrations urbaines. Chiffres et sociologie ? Non. Affrontements idéologiques ? Non plus. En revanche, des événements d’existence immédiate, d’une poésie verticale. Cela tient au talent des photographes, bien sûr, mais pas seulement. Comme quoi les éloignés ou les exclus du « centre » (beaux quartiers historiques et palais des pouvoirs) ont la vie dure. C’est cela, l’étonnant, partout, malgré les contraintes : la vie spontanée qui continue, sent, pense, rêve, se tient. 

Tout est relatif : ces habitants expérimentaux sont privilégiés par rapport au milliard de personnes qui tentent de subsister aujourd’hui avec moins d’un dollar par jour (estimation de la misère par la Banque mondiale). Ils sont plus proches – et de beaucoup – d’un bourgeois de la nomenklatura parisienne que d’un paysan encadré chinois, d’un citadin surveillé cubain, d’un Palestinien jeteur de pierres, ou d’un Africain en train de mourir de faim. Et pourtant quelle réalité bétonnée, quelle perspective lourde. Pas la pauvreté, non : le vivable collectif, notre avenir. 

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Roland Laboye

Villes ? Grands villages, plutôt, comme pour un projet de villes impossibles. On regroupe, on case, on superpose, on entasse, chacun dans le même espace avec – retour du sacré dans le profane technique uniforme – reconstitution de chapelles privées. On est ensemblisé par la géométrie, mais quand même chez soi au milieu des fétiches et du kitsch familial ou traditionnel. Et puis, de nouveau, le brassage anonyme reprend à travers le bombardement liturgique des radios et des télévisions (autrement dit de la publicité). Ainsi, avec des mémoires différentes ou des cultures qui s’ignorent les unes des autres, se fait le mixage des communautés nouvelles. 

Abandonnons les vieux clichés superficiels et d’ailleurs réactionnaires : ruches, termitières, casernes, casemates. Je constate, au contraire, que l’individu, toujours plus fort que ce qui le regroupe, persiste, ici comme ailleurs, à souffrir, végéter, s’amuser, s’ennuyer, aimer. Les photographes l’ont senti d’instinct (et c’est là leur hommage, même non voulu, à la démocratie) : le « grand ensemble » affirme plus que jamais la personnalité de chacun malgré l’égalisation architecturale (d’ailleurs souvent belle). Surgissent alors, dans une lumière jamais vue, hyperréaliste, des éléments que nous ne savons plus voir : un banc, un arbre, une mariée en blanc, un chien près d’un supermarché au crépuscule, un rocher, du sable, une tête de passant au milieu des blocs, un matelas porté dans la rue. Que viennent faire, dans le même axe, les inscriptions contradictoires suivantes (panneaux indicateurs composant un poème de Prévert) : salle des fêtes George Duhamel (voilà au moins un académicien sauvé par là de l’oubli), hôtel de ville, préfecture, maison des arts, centre commercial, église Saint-Michel, service des Mines, Trésorerie principale, centre social Kennedy ? De jeunes Martiniquais semblent posés là, au carrefour, comme des oiseaux. Trésorerie principale ou maison des arts ? Telle est la question, sans doute insoluble.

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Marc Riboud 

Dans un monde de l’uniformité aménagée (informations comprises) mais libre (oui, libre quand même), on se rend compte à quel point l’écriture apparaît dans sa force génétique. Puisque c’est ainsi, que rien ne peut changer et que les gouvernants, ma foi, sont très satisfaits d’eux-mêmes, il reste à détourner et à signer la situation pour la surplomber, comme si l’on était un Martien masqué. C’est le sens du tag qui est tout autre chose que le slogan, le graffiti ou l’entaille de commémoration sentimentalo-narcissique. Bomber, taguer, n’est pas envoyer un message déchiffrable, mais élaborer et tracer un tatouage rapide venant « d’ailleurs ». L’acte a pris naissance à New York, surtout dans la métro, vous l’avez vu de plus en plus dans Paris, il s’épanouit sur les surfaces périphériques, partout, toujours sophistiqué et crypté, ainsi Ptah ou Toth (clin d’œil égyptien) ou, ici, Sac, Shogun, Boso. Une des plus touchantes photos de ce livre est bien cette patineuse-danseuse au sommet d’une marelle de paraphes extraterrestres. Elle a l’air en bout de piste, prête à un décollage vers un autre monde, oui, mais lequel ? Et qui sont, d’ailleurs, ces écrivains de l’ombre ? Que veulent-ils dire exactement ? Qu’échangent-ils entre eux à travers les murs et les sols ? Ce qui m’intéresse, là, c’est le graphisme irrécupérable, inenfermable dans une maison de la culture ou des arts, cette révolte sèche contre le dedans-dehors du spectacle. Projection, pseudonyme, bombe : nous passons, nous ne sommes pas là. Rien à voir avec « le socialisme ou la mort », « libérez X », ni même avec « l’imagination au pouvoir » (formule très récupérable par la logique de la marchandise). Non : une distance et une indifférence beaucoup plus inquiétantes et qui devraient alerter les surveillants psychiques ou sociaux.

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Roland Laboye

De toute façon, il y a conflit entre l’image publicitaire installée, fonctionnelle (langage des maîtres) et cette intervention obscure et mythique. Voyez ce qu’en pense cette fille sombre et sans illusions, attendant son autobus devant l’affiche « Imagine ta place au soleil ». Ou bien cet étonnant frère missionnaire qui, à défaut d’ordonner des âmes, pourrait faire un peu d’ordre dans la confusion de son appartement, reflet probable des difficultés de son ministère. Mais enfin, voici les familles : séries à bout portant, père, mère, enfants ; éternels points fixes des nébuleuses humaines ; cellules des cellules ; petites villes à elles seules. Les acteurs sont ouvriers ou cadres moyens, blancs, noirs, asiatiques. Ils posent devant leurs rideaux, leur reproduction de tapisserie Louis XV, serrés les uns contre les autres, volontaires, dynamiques, parfois amers. La famille, c’est : il faut. Déracinée, transplantée, peut-être, mais soudée, solidaire, compacte. Une famille est un rang. Essayer de sortir du rang, telle est l’aventure enfantine ou adolescente, rencontres près d’arbres récemment plantés, vagues terrains de jeux, places rendues plus désertes par quelques gadgets mécaniques sur lesquels l’imagination pourra fonctionner malgré tout. Les enfants, les adolescents, sont les particules lumineuses de ces centrales nucléaires. D’où la beauté insolite – comme un écho du Déjeuner dans l’atelier, de Manet – de ce jeune homme au panier, sorti d’on ne sait quel passé campagnard et de fête. D’où, aussi, l’émotion devant cet éclair rapide révélant cet enfant patineur, à la kipa brodée, passager de la grande Egypte moderne, fragile fleur du texte au cœur du béton. Nous le laisserons, ce messager discret, en face d’une fenêtre ouverte sur des arbres, le soir. En bombant quand même pour lui un fragment des Psaumes : 

« Tu les caches au secret de ta face,
Loin des intrigues des hommes, 
Tu les mets à couvert sous la tente, 

Loin de la guerre des langues. » 

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Patrick Zachmann

Philippe Sollers
Banlieues. Éditions Denoël, 1990
Photos de Marc Riboud, Patrick Zachmann, Roland Laboye.

Exposition : Ma proche banlieue. Photos de P.Zachmann
Du 26 mai au 11 octobre 2009.
Cité nationale de l’histoire de l’immigration
Palais de la Porte Dorée
293, avenue Daumesnil 75012 Paris

7 juin 2009

 » La situation est excellente. Ce n’est pas le moment de perdre courage. »

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« Chouchou » 

Si j’étais Sarkozy, je commencerais à m’inquiéter de mon ouverture. Une séquence comme celle de son apparition au milieu des rédactrices de Femme actuelle, ponctuée du mot maternel de Carla à son égard, « courage Chouchou ! », me paraît profondément dangereuse. Joséphine avait l’habitude de faire ce genre de blague à Bonaparte devant ses généraux, il avait l’air de le prendre bien, mais au fond, devenu Napoléon, il a fini par en avoir marre.

Le spectacle, c’est bien, mais trop, c’est trop. Regardez le sinistre Festival de Cannes, la mine renfrognée et désenchantée d’Isabelle Huppert dans sa robe blanche de mal mariée, la pénible obésité d’Isabelle Adjani, les contorsions inutiles de l’innocente Charlotte Gainsbourg dans Antichrist, le flop de Johnny, bref le festival de trop avec des stars de moins en moins actuelles, le tout sur fond de mécontentement et de désespoir social, d’université décomposée et de gauche tétanisée et vous comprendrez ce que je veux dire.

« Courage Chouchou ! » c’est trop, c’est beaucoup trop. Malgré ses prestations constantes d’un bout à l’autre de la planète, on souffre ici pour la virilité bafouée du chef de l’Etat. Vous me direz que Nice Brother Obama, avec sa bonne volonté évidente, incarne lui aussi le fils convenable de son épouse. Mais enfin, même si ce « chouchou » attendrit toutes les mères de famille, il serait étonnant qu’il déclenche un vote massif aux prochaines élections européennes, dont, d’ailleurs, tout le monde se fout.


« Papounet » 

Et voilà Berlusconi, réélu trois fois (comme le souligne Sarkozy avec admiration), empêtré dans une histoire bizarre avec une jeune fille blonde, une mineure, ce qui provoque la demande de divorce de sa femme, et une campagne de presse dévote, toutes tendances confondues. La mineure en question a l’air plutôt débile, mais chacun ses goûts. En tout cas, elle n’appelle pas son beau président « Chouchou » mais, paraît-il, « Papounet ».

Les Italiens vont-ils s’énerver et trouver qu’il s’agit là d’un événement politique ? C’est peu probable, et ce complot moral contre le pauvre Papounet le rendrait plutôt sympathique malgré sa vulgarité ébouriffante, parfaitement synchrone de la basse époque qu’on nous oblige à respirer. Sarkozy a encore un peu de temps avant de passer de « Chouchou » à « Papounet », mais sait-on jamais.

En tout cas ces sobriquets sont préférables à « petit père des peuples » dont on a abusé du temps des sanglants abus de pouvoir. Il y a eu « Tonton », remarquez, et il avait ses frasques. « Chouchou », « Papounet », « Tonton », c’est familial, condescendant, rassurant, vaguement gâteux, beaucoup mieux que « Sa Sainteté », par exemple.

A propos du pape (que je trouve intellectuellement très supérieur à Berlusconi), mes conseils pour la visite en Israël n’ont pas été écoutés. J’avais préconisé de l’émotion, encore de l’émotion, toujours plus d’émotion, et même, pourquoi pas, une crise de larmes. Rien à faire, Benoît XVI ne sait pas surjouer.

Le Monde

Vous avez échappé à la grippe A, vous avez eu, j’espère, une pensée compassionnelle pour l’abattage massif des porcs en Egypte, vous vous êtes demandé pourquoi l’Université tenait tant à mourir, vous avez été intrigués par la décision d’Etat nommant Guy Debord, quinze ans après sa mort, « trésor national » (comme quoi la radicalité mène à tout), vous avez eu raison de continuer à lire la vieille presse écrite, et votre quotidien de référence, Le Monde. Certains articles de critiques littéraires vous ont comblés.

Voici, par exemple, la présentation, sous une plume féminine, d’un roman féminin anglo-saxon : « Ce roman déconcertant se place sous le signe du pénis. Le pénis instrument de plaisir ? Pas du tout. De triomphe ? Encore moins. Il s’agit d’un motif incongru et plutôt répugnant. » Conclusion : « Le sexe ne mène nulle part, et la mort est la sœur aînée du sexe. » Comme quoi, message peu réconfortant, chagrin de sexe dure toute la vie.

Vous avez quand même repris espoir en lisant les Lettres à Albert Paraz, de Céline (1), écrivain génial qui n’a rien à voir avec les assis ou les assises du roman. « La magie n’est pas dans les mots, elle est dans leur juste touche. » Et voilà le chant et la danse intimes, le contraire de « la prose-prose des arriérés naturalistes américains ou français », bref la langue vraiment vivante.

Julien Coupat 

Mais c’est bel et bien dans Le Monde (2) que vous avez appris qu’un écrivain de premier ordre était détenu à la Santé sous prétexte de « terrorisme ». On le salue ici en le faisant entendre : « Heureusement, le ramassis d’escrocs, d’imposteurs, d’industriels, de financiers et de filles, toute cette cour de Mazarin sous neuroleptiques, de Louis Napoléon en version Disney, de Fouché du dimanche qui pour l’heure tient le pays, manque du plus élémentaire sens dialectique. Chaque pas qu’ils font vers le contrôle de tout les rapproche de leur perte. Chaque nouvelle « victoire » dont ils se flattent répand un peu plus vastement le désir de les voir à leur tour vaincus. Chaque manoeuvre par quoi ils se figurent conforter leur pouvoir achève de le rendre haïssable. En d’autres termes : la situation est excellente. Ce n’est pas le moment de perdre courage. »

Comme on voit, ce détenu très libre est très cultivé. Il se donne même les gants de citer Hegel, et on aura reconnu, dans sa rhétorique, à la fois Lautréamont et Debord, textes peu lus par la police. Un peu de Céline pour finir (même si celui-ci prend la précaution de préciser que les anarchistes sont « terriblement noyautés par les flics depuis toujours ») : « Vive l’Anarchie, nom de Dieu. Pour être sûr d’être un bon anarchiste, il faut avoir tenu bon en tôle, impeccablement, avec une boussole personnelle, indéréglable. » Autre chose qu’une Rolex !

(1) Gallimard
(2) Le Monde, 26 mai 2009. (Julien Coupat a été libéré jeudi 28 mai 2009 vers 17h30)

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n°3255 du dimanche 31 mai 2009.

 

1 juin 2009

Cioran vivant ! Trop vivant !

Classé sous Non classé — sollers @ 13:2

La scène se passe en Roumanie dans les années 1930 du xxe siècle, c’est-à-dire nulle part. Il y a là un fils de pope particulièrement brillant et agité : Cioran. Il souffre, il déteste son pays, il suffoque, il n’ en peut plus, il rêve d’un grand chambardement révolutionnaire, il est mordu de métaphysique mais son corps le gêne, il désire de toutes ses forces un violent orage. Le voici : c’est Hitler. À partir de là, crise radicale : Cioran appelle son pays à une totale transfiguration. Il a 22 ans à Berlin, la fascination a lieu, il s’engage : « Celui qui, entre 20 et 30 ans, ne souscrit pas en fanatique, à la fureur et à la démesure, est un imbécile. On n’est libéral que par fatigue.» 

Le ton est donné, et l’embêtant est que cet enragé très cultivé est plein de talent. Il a besoin de folie, dit-il, et d’une folie agissante. Il fait donc l’éloge de l’irrationnel et de l’insensé, il a envie de faire sauter les cimetières, il nie, en Oedipe furieux, le christianisme mou de son curé de père, il prend le parti de sa mère, pas croyante, mais qui fait semblant. On se frotte les yeux en lisant aujourd’hui les articles de Cioran dans «Vremea», journal roumain de l’époque : « Aucun homme politique dans le monde actuel ne m’inspire autant de sympathie et d’admiration que Hitler. » La transposition locale s’appelle la Garde de Fer, sa brutalité, son antisémitisme rabique, ses assassinats crapuleux. Comment cet admirateur futur de Beckett, bourré de lectures théologiques et mystiques, a-t-il pu avaler la pire propagande fasciste (la terre, l’effort, la communauté de sang, etc.) ?  En 1940 encore, Cioran fait l’éloge du sinistre Codreanu, dit « le Capitaine » (qui vient d’être liquidé), en parlant de son héroïsme de « paysan écartelé dans l’absolu » et se laisse aller à cette énormité : « À l’exception de Jésus, aucun mort n’a été plus vivant parmi les vivants.» On comprend que longtemps après sa fugue magistrale en France, ayant rompu avec ce passé délirant, il ait été surveillé par la grotesque police secrète communiste roumaine, la Securitate, avec des comptes rendus dignes du Père Ubu. 

Aucun doute, Cioran a été messianique, et il va d’ailleurs le rester, de façon inversée, dans le désespoir. Sa conversion éblouissante à la langue française va lui permettre cette métamorphose. Dès le « Précis de décomposition » (1949), ne voulant plus être le complice de qui que ce soit, il devient un intégriste du scepticisme, un terroriste du doute, un dévot de l’amertume, un fanatique du néant. En grand styliste de la négation, et avec une intelligence d’acier, il sait où frapper. Son « De la France » annonce parfaitement son projet. La France, écrit-il, s’enfonce dans une décadence inexorable, elle est exténuée, elle agonise, et je vous le prouve, moi, Cioran, en écrivant mieux qu’aucun Français, et en procédant à la dissection d’un cadavre. « Les temps qui viennent seront ceux d’un vaste désert ; le temps français sera lui-même le déploiement du vide. La France est atteinte par le cafard de l’agonie. » Ou encore : « Lorsque l’Europe sera drapée d’ombre, la France demeurera son tombeau le plus vivant. » Étrangement, les Français vont beaucoup aimer ces oraisons funèbres, alors que si un Français leur dit, pour les ranimer, qu’ils sont moisis, ils le prennent très mal. Cioran est extrêmement conscient de son rôle de vampire intellectuel, mais comme il souffre comme un martyr du simple fait d’être né (alors que, dans la vie, c’était le plus gai des convives), on le plaint, on l’adore. C’est entendu, tout est foutu, l’homme devrait disparaître, et je me souviens de sa charmante dédicace à mon sujet, qui valait condamnation définitive : « Vivant ! Trop vivant ! » 

Dans un passionnant entretien de 1987 avec Laurence Tacou (Cahier de l’Herne), Cioran multiplie les prophéties : « Dans cinquante ans, dit-il, Notre-Dame sera une mosquée.» Un seul espoir : la relève de l’Amérique latine. Il va même jusqu’à cette considération gnostique, ou plus exactement manichéenne : « Je crois que l’histoire universelle, l’histoire de l’homme, est inimaginable sans la pensée diabolique, sans un dessein démoniaque...» En somme, il ne croit pas en Dieu, mais au diable, ce qui l’empêche d’adhérer au bouddhisme, on a eu chaud. Ne pas oublier quand même que tout cela est interrompu par de nombreux rires, la seule solution de calme pour lui, après des nuits blanches torturantes, étant le bricolage et la réparation de robinets. 

Ce misanthrope absolu a réussi à vivre pauvrement, refusant les honneurs et les prix, éternel étudiant, saint sans religion, parasite inspiré, parfois ascète au beurre, et, de plus, aimé jusqu’à sa fin terrible (maladie d’Alzheimer) par une compagne lumineuse, Simone Boué (il faut lire ici le témoignage émouvant de Fernando Savater). Ce nihiliste ultra-lucide ne rend les armes que devant la musique de Bach qui lui ferait presque croire en Dieu. Mais enfin, qui aura célébré comme lui la langue française ? « On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela, et rien d’autre. » En réalité, il a poussé le français au noir, mais sans pathos, dans des fragments dont beaucoup sont inoubliables. Le catastrophisme roumain est toujours là, mais surmonté par l’impeccable clarté française. Cioran a raconté sa conversion au français, après avoir sué sang et eau sur une traduction de Mallarmé. Il s’est réveillé du côté de Pascal et de La Rochefoucauld, et il est parmi les très rares auteurs (avec Baudelaire) à avoir compris le génie de Joseph de Maistre. Pas de Sade, chez lui, aucune dérive sexuelle (ce qui, par les temps qui courent, produit un effet d’air frais). On peut ouvrir ses livres au hasard, et méditer sur deux ou trois pensées, ce que je viens de faire avec « Aveux et Anathèmes » : le spectacle social vole aussitôt en éclats, un acide guérisseur agit. 

Cioran, on le voit sur des photos, a été un très beau bébé. Son père, en habits ecclésiastiques, n’a pas l’air à la fête. Sa mère, Elvira, est énergique et belle. « J’ai hérité de ses maux, de sa mélancolie, de ses contradictions, de tout. Tout ce qu’elle était s’est aggravé et exaspéré en moi. Je suis sa réussite et sa défaite. » Humain, trop humain… Exemple : « Ce matin, après avoir entendu un astronome parler de milliards de soleils, j’ai renoncé à faire ma toilette : à quoi bon se laver encore ?» 

La consommation de Cioran doit se faire à petites doses. Deux ou trois fragments sont régénérants, davantage est vite lassant, on entend tourner le disque. Rien de plus tonique que dix minutes de désespoir et de poison nihiliste. Personnellement, les milliards de soleils m’excitent, et la musique de Bach, comme Cioran le reconnaissait lui-même, est une réfutation de tous ses anathèmes. Quel type extraordinaire, tout de même, qui voulait écrire sur sa porte les avertissements suivants : « Toute visite est une agression, ou J’en veux à qui veut me voir, ou N’entrez pas, soyez charitable, ou Tout visage me dérange, ou Je n’y suis jamais, ou Maudit soit qui sonne, ou Je ne connais personne, ou Fou dangereux. »

Laurence Tacou et Vincent Piednoir, Cioran,  Cahier de l’Herne n° 90, 544 p., 39 euros (comporte 60 textes inédits ou rares de Cioran lui-même, mais aussi de nombreux documents sur Cioran signés par Edward Said, François Mauriac, Peter Sloterdijk, Michel Onfray ou Clément Rosset…).
Emil Cioran, De la France. Ed. Carnets de l’Herne, 80 p., 9,50 euros.
Emil Cioran, Transfiguration de la Roumanie. Traduit du roumain par Alain Paruit, Ed. L’Herne, 344 p. 19 euros. 

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2323 du 14 mai 2009.

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