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21 juin 2009

« Monsieur Van Gogh, vous délirez »

Classé sous Non classé — sollers @ 20:2

Regardez cet autoportrait de Van Gogh daté de janvier 1889, tête bandée à l’oreille coupée, bonnet de fourrure et pipe. Regardez bien ce regard. Il faut être aveugle comme un universitaire, qui plus est allemand, pour ne pas voir que Van Gogh célèbre ici une grande victoire sur tout le monde et lui-même. Vouloir que cet épisode sanglant soit le résultat d’une rixe avec Gauguin, lequel aurait blessé son camarade agité d’un coup de sabre, en dit long sur les fantasmes qui agitent les esprits lorsqu’il est question de Vincent. Cette toile sur fond rouge traverse le temps. Compte tenu de l’extravagant conformisme de notre époque, on devrait la retoucher, enlever la pipe, par exemple, et rajouter une oreille entière. Et surtout oublier que ce peintre, à jamais mémorable, est allé offrir son morceau de chair fraîche à une prostituée de bordel.

« L’œil écoute », disait Claudel. L’oreille voit, dit Van Gogh, avant de verser son sang dans les blés, par un coup de revolver tiré sur tous les corbeaux de mauvais augure. « Suicidé de la société », dit Artaud, dans son fulgurant petit livre. Otage du Spectacle généralisé, doit-on maintenant ajouter. Cette histoire d’oreille ou de lobe tranché, dit encore Artaud, c’est « de la logique directe ». Mais la logique directe échappe au somnambulisme des spectateurs. Ils sont sourds, ils ne voient rien, ils jouent des rôles.

Prenons donc Van Gogh en 1881, à 28 ans, en Hollande. Il a une amitié de cinq ans avec un peintre local, Van Rappard. Il lui écrit beaucoup, il veut le sortir de l’académisme ambiant, le convaincre que la peinture conduit les hommes vers le large, qu’elle doit pourtant rester proche de la réalité la plus populaire, se méfier des « femmes de marbre » ou des « vipères glacées », bref aller humblement, avec ténacité et amour, vers la seule maîtresse possible : la nature. Correspondance passionnante, malgré les obstacles d’époque, aussi intéressante que les célèbres lettres à Théo. « Les pasteurs disent que nous sommes des pécheurs, conçus et nés dans le péché. Bah ! je trouve que ce sont de sacrées bêtises. » Seulement voilà : la bêtise est un monstre qui pourrait conduire au découragement et à la résignation. La résignation, dit Vincent, est ma « bête noire ». Le remède ? Aimer ce que l’on aime. « Un homme qui se soucie peu d’aimer ce qu’il aime se coule lui-même .» C’est très simple : vous n’aimez pas ce que vous aimez, donc vous coulez. Il y a d’ailleurs deux sortes de morts : celle, lente et pénible, de l’académisme (qui aura raison de Van Rappard); et une autre, que l’on ne subit pas mais que l’on se donne, « en se pendant royalement à l’aide d’un noeud coulant ».

Vincent n’est pas commode, il a des colères violentes : « Je déteste le scepticisme autant que la sentimentalité. » Pourtant, il a une conviction : les peintres doivent se soutenir les uns les autres, former une sorte de détachement militaire pour éclairer le réel. Il y aurait une histoire à écrire des amitiés contrastées de guerre entre artistes : Van Gogh-Gauguin, bien sûr, mais aussi Monet-Cézanne ou Picasso-Braque. Ils sont seuls, les clichés règnent, le vrai est pourtant là, à portée de la main. Les ennemis, on les connaît : les marchands, d’abord, les mauvais artistes ensuite (ils sont légion). « Je préfère m’absorber dans la nature que dans le calcul des prix. » « Evidemment, les riches marchands sont des gens braves, honnêtes, francs, loyaux et délicats, tandis que nous, pauvres bougres, qui dessinons à la campagne, dans la rue ou dans l’atelier, tantôt de grand matin, tantôt tard dans la nuit, tantôt sous le soleil brûlant, tantôt sous la neige, nous sommes des types sans délicatesse, sans bon sens pratique, sans bonnes manières. » Au passage, cette notation extraordinaire : « Ce qui subsistera en moi, c’est un peu de la poésie austère de la bruyère véritable. » Avis à la foire arrogante de l’art contemporain qui n’en finit pas de vouloir saborder Venise : « Dans une époque de décadence, pas d’ornementations, je vous prie; il vaut mieux alors rechercher la communion intime avec « les vieux de la vieille » et ignorer le présent. »

Vincent suit sa route, Bacon l’a parfaitement compris en le peignant en chemin. Il le répète : il n’a pas la moindre envie d’exposer, il faut que les choses se fassent sans bruit, comme d’elles-mêmes. Il n’a plus de relations avec les artistes, il se compare à Robinson Crusoé. « Je passe pour un maniaque et un vilain drôle, à plus d’un point de vue. » « Aujourd’hui, les peintres se plient à des considérations d’honorabilité que, pour ma part, je ne comprends pas très bien. » Farouche, donc, comme Cézanne, mais avec une tendresse particulière pour l’une de ses modèles, Sien, prostituée qu’il recueille chez lui avec ses deux enfants. « Elle n’a rien d’extraordinaire, c’est une simple femme du peuple qui personnifie pour moi quelque chose de sublime; l’homme qui aime une femme tout à fait ordinaire et qui est aimé par elle est heureux, malgré le côté sombre de la vie » (Lettre à Théo). Quant à l’enfant qui vient de naître, il est « très agréable, on dirait un « rayon d’en haut » descendu dans ma maison ». Ce n’est pas Van Gogh qui est inhumain ou fou, mais la société tout entière. Imagine-t-on Vincent, aujourd’hui, allant à l’inauguration d’un bazar d’art, se mêlant ainsi à une foule de banquiers et de faux artistes, accompagné d’une prostituée femme du peuple ?

 Vincent insiste, l’époque lui paraît « fade ».  « On ne fait plus grande attention à des objets de grande valeur, on les regarde dédaigneusement, du haut de sa grandeur, comme si c’était du fatras, des immondices, des papiers de rebut. » Cela me fait penser à Vivant Denon ramassant sur le trottoir le « Gilles » de Watteau après la Révolution, et le gardant précieusement chez lui, malgré l’avis négatif de David. Au fond, personne n’accorde la moindre importance à l’étrange peinture de monsieur Van Gogh. Il vaut très cher aujourd’hui mais, qui sait, il est peut-être « dépassé » ? Je ne peux m’empêcher encore de revoir cette puritaine éditrice américaine, à Francfort, feuilletant mon livre sur Picasso : « Picasso ? Old fashion ! » Vincent : « Ce n’est que chez les initiés superficiels comme les marchands (sans aucune exception) qu’on est sûr de ne trouver ni sentiment, ni foi, ni confiance, mais uniquement et éternellement des vieilles scies : jugements superficiels, généralités, critique conventionnelle. » Ainsi va le monde : refoulement, ignorance, indifférence, puis achat, sacralisation, rentabilisation, appropriation distraite. Vincent, dans ces années-là, aime beaucoup lire Dickens, ne sait pas que Baudelaire a eu lieu, trouve Manet « très fort », pense que Zola a des connaissances insuffisantes en matière de peinture et est plein de préjugés : « Zola a ceci de commun avec Balzac qu’il ne comprend pas grand-chose à la peinture. » 

C’est en 1947 qu’Antonin Artaud, dans « Van Gogh le suicidé de la société », met les choses au point. Contre « l’inertie bourgeoise » et la médiocrité toxique de la psychiatrie, il parle de la « force tournante » de la peinture de Vincent, de son « oreille ouverte », de sa force musicale, comme s’il était « l’organiste d’une tempête arrêtée ». Van Gogh contre la société du « crime organisé » ? On l’a vue à l’œuvre au XXe siècle, cette société, mais, sous de multiples travestissements falsificateurs, elle n’en continue pas moins d’exister.

Vincent Van Gogh,  Lettres à Van Rappard, Ed. Grasset, coll « les Cahiers rouge ».
Kunst Museum de Bâle, exposition « Entre terre et ciel : les paysages » du 26 avril au 27 septembre 2009. 


Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2328 du 18 juin 2009.
 

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