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12 juillet 2009

DRAME

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

[…] Drame ne peut manquer de provoquer des résistances de lecture car la structure absolument régulière des fonctions narratives (un héros, une quête, des forces bénéfiques et des forces ennemies) n’est pas prise en charge par un discours « logique », c’est-à-dire chronologique ; le lecteur doit chercher l’assise dramatique du récit dans la mise en question même du récit. Autrement dit, le code narratif de Drame est régulier, mais son code d’exposition ne l’est pas, et dans cette rupture passe précisément le « problème » ou encore le « drame », et par là-même la résistance du lecteur. On peut exprimer cette résistance d’une autre façon : les fonctions cardinales de Drame, qui sont celles de tout récit (sujet/objet, adjuvant/opposant), ne sont valides qu’à l’intérieur d’un seul univers, qui est celui du langage (il faut entendre ici univers au sens fort : une cosmogonie de la parole) : le langage est une véritable planète qui émet ses héros, ses histoires, son bien, son mal (1). C’est le parti que Sollers a tenu avec une rigueur irréprochable (mais non pas irréprochée). Or, rien ne provoque plus de résistance que la mise à jour des codes de la littérature (on se rappelle la méfiance de Delécluze devant la Vita Nova de Dante) ; on dirait que ces codes doivent à tout prix rester inconscients, exactement comme est le code de la langue ; aucune œuvre courante n’est jamais langage sur le langage (sauf dans le cas de certains relais classiques), au point que l’absence de niveau méta-linguistique est peut-être le critère sûr qui permet de définir l’œuvre de masse (ou apparentée) : faire du langage un sujet, et cela à travers le langage même, constitue encore un tabou très fort (dont l’écrivain serait le sorcier) (2) : la société semble limiter également la parole sur le sexe et la parole sur la parole. Cette censure rencontre une paresse (ou s’exprime à travers elle) : nous ne lisons bien, ordinairement, que l’œuvre dans laquelle nous pouvons nous projeter. Freud, reprenant Léonard de Vinci, opposait la peinture (et la suggestion), qui procède per via di porre, à la sculpture (et à l’analyse), qui procède per via di levare (3); nous pensons toujours que les œuvres sont des peintures et que nous devons les lire comme nous croyons qu’elles ont été faites, c’est-à-dire en nous y ajoutant nous-mêmes. À ce compte-là, seul l’écrivain peut se projeter dans Drame, seul l’écrivain peut lire Drame. On peut cependant imaginer, espérer une autre lecture. Cette lecture nouvelle, à quoi nous invite Drame, n’essaierait pas d’établir entre l’œuvre et le lecteur un rapport analogique, mais, si l’on peut dire, homologique. Lorsqu’un artiste lutte avec la matière, toile, bois, son, mots, bien que cette lutte produise, chemin faisant, des imitations précieuses sur lesquelles nous pouvons réfléchir sans fin, c’est tout de même cette lutte et cette lutte seule qu’en dernière instance il nous dit : c’est là sa première et sa dernière parole. Or cette lutte reproduit « en abyme » toutes les luttes du monde ; cette fonction symbolique de l’artiste est très ancienne, donnée à lire beaucoup plus clairement qu’aujourd’hui dans des œuvres d’autrefois, où l’aède, le poète, était chargé de représenter au monde, non seulement ses drames, mais aussi son propre drame, l’événement même de sa parole : les contraintes de la poésie, si actives dans des genres très populaires et dont la maîtrise a toujours suscité une vive admiration collective, ne peuvent être que l’image homologique d’un certain rapport au monde : il n’y a jamais qu’un seul côté de la lutte, il n’y a jamais qu’une seule victoire. Ce symbole s’est atténué dans la modernité, mais l’écrivain est précisément là pour le réveiller sans cesse et quoi qu’il lui en coûte : c’est ainsi qu’à l’exemple de Sollers il est de ce côté-ci du monde.

 1 – « Le livre ne doit pas rester pris au piège qu’il se tend à lui-même, mais se placer dans un espace qui n’appartient qu’à lui » (Ph. Sollers, Tel Quel, n°6, 1961).
2 – C’est ce tabou que Dante – entre autres – a secoué, lorsqu’il a fait de ses poèmes et de leur commentaire technique une seule œuvre (La Vita Nova), et plus précisément encore lorsque, dans ce livre, s’adressant à sa ballade (Ballade, va trouver Amour…), il repousse l’objection selon laquelle on ne saurait à qui il parle sous prétexte que « la ballade n’est rien d’autre que ce que j’en dis ».
3 – La Technique psychanalytique, p.13.

Roland Barthes,
Drame, Poème, Roman.
Théorie d’ensemble. Éditions du Seuil, Collection « Tel Quel ». 1968.

 

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