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30 juillet 2009

L’esprit, denrée périssable

Classé sous Non classé — sollers @ 15:2

Qui se soucie encore de Barbey d’Aurevilly (1808 -1889) qui a passé son temps à déranger son époque ? Romancier, nouvelliste, critique, journaliste, il aura pourtant été un des grands réfractaires du XIXe siècle avec Baudelaire et Bloy pour ne citer qu’eux. Il détestait tous les conformismes. Il aurait aujourd’hui fort à faire 

Plus contradictoire et paradoxal, c’est-à-dire libre, difficile à imaginer. Il est catholique ultramontain, tendance Joseph de Maistre (son surnom est alors « le Connétable »), mais en même temps il mène une vie élégante et désordonnée de dandy, multiplie les aventures, boit beaucoup et se drogue au laudanum (on le surnomme alors « roi des ribauds » et « Sardanapale d’Aurevilly »). Il attaque les hypocrisies du parti catholique, mais pourfend sans arrêt le positivisme et le naturalisme. Il croit au péché et respire en lui, mettant ainsi le Diable au service de Dieu, virtuosité des plus rares. 

Ouvrez son livre le plus connu, « les Diaboliques », et lisez la préface de mai 1874 : « La littérature n’exprime pas la moitié des crimes que la société commet mystérieusement et impunément tous les jours, avec une fréquence charmante. » Barbey pense que les confesseurs de son temps en savent beaucoup plus long que la police (notamment sur l’inceste), et que, d’ailleurs, il n’y a pas que des crimes de sang mais des « crimes intellectuels » tout aussi violents et peut-être pires. La société est celle des amis du crime, et la littérature est-elle à la hauteur de l’enjeu ? Là, il faut ouvrir les vingt volumes (l’un d’eux est réédité ces jours-ci) intitulés « les OEuvres et les Hommes ». 

Barbey croit passionnément à la littérature, et on voit ce qui l’intéresse surtout : les correspondances, les Mémoires, les portraits, tout ce qui fait effervescence dans la conversation en passe de devenir impossible. Comme l’écrit très justement Cécile Rumeau, une des présentatrices de ce recueil : « Tout ce qui fonde l’esprit de conversation et, du même coup, le style de la correspondance, a été pour ainsi dire éradiqué de la société post-révolutionnaire. »  L’esprit, denrée périssable. Les grands exemples sont bien sûr Voltaire, Mme Du Deffand et le prince de Ligne, mais où sont-ils passés ? Le XXe siècle a-t-il eu un épistolier de génie ? Oui, Céline. Le combat désespéré de Barbey a lieu, lui, dans les tranchées obscures du XIXe. Il y est pratiquement seul, et c’est beau.
 
Qu’est-ce qu’il aime Barbey ? Balzac et encore Balzac. « Balzac, c’est les Alpes. » Il s’enthousiasme pour l’édition de sa Correspondance, et on est quand même surpris d’apprendre que Balzac, à ce moment-là, avait besoin d’être défendu. « Balzac est un génie écrasant qui a écrasé ceux qui le niaient ou qui voulaient le diminuer. » Il aura été d’une « persévérance enflammée », mais « les hommes n’ont pas assez de générosité intellectuelle pour s’incliner devant l’Esprit pur, réduit à sa seule force ». Mort à 50 ans, Balzac a été « héroïque » (comme le sera Proust). Barbey le place très haut, à côté de Shakespeare. Il a d’ailleurs disparu sans connaître sa gloire, comme le prouve cette remarque de Gautier : « Les envieux de Balzac commençaient à le louer. C’était trop beau, il ne lui restait plus qu’à mourir. » 

Dans la stratégie de Barbey, Balzac est une sorte de contre-Hugo. Mais son autre passion, et là il voit loin, est Stendhal : « Toute sa vie, Stendhal fit une guerre publique et privée à la puissance que les faibles adorent : l’Opinion. »  Stendhal c’est la « noblesse fondamentale » qui « aurait adoré le catholicisme s’il l’avait connu ».  En revanche, Mérimée, « personnalité sèche », est profondément inférieur à Stendhal. Là, Barbey frappe : « Tournez-le, retournez-le vingt fois, vous ne trouverez en lui qu’un morceau de bois, dur en diable… On sent que cet homme sans mollets souffre beaucoup de son indigence plastique. » Et feu aussi sur Michelet, Renan, Zola. Sur George Sand, c’est pire : « odieux baragouin », « ce n’est pas pour la gloire qu’elle se promettait d’écrire et qu’elle a écrit, c’est pour le magot »

 Autre exécution sommaire : Tocqueville, très surestimé, juste capable d’une « pâle élégance » : « C’est le langage d’un homme bien élevé, mais qui ressemble trop au langage de tous les hommes bien élevés. »  Benjamin Constant, lui, a passé sa vie à se faire humilier par madame Récamier. Sainte-Beuve ?  « Il est comme ces femmes qu’on aime en les appelant perfides. »  En 1863, Barbey attaque « la Revue des Deux Mondes » (qui lui fait un procès) et, bien entendu, l’Académie française. En 1874, « les Diaboliques » sont saisis pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs. Barbey ne se bat pas, il laisse tomber.
 
Il laisse tomber, mais la guerre n’en continue pas moins sous d’autres formes. Beaucoup de noms que la société célèbre vont se dissoudre complètement dans l’oubli, et c’est un avertissement pour l’Histoire. Qu’est-ce qui dure, qu’est-ce qui ne s’efface pas ? Les lettres de Mme Du Deffand, par exemple, « cette Sévigné du XVIIIe siècle ».  Elle s’ennuie à mourir, mais elle n’est jamais ennuyeuse, elle est gaie. L’ennui, voilà le grand problème métaphysique des temps modernes (Baudelaire y insiste dès l’ouverture des « Fleurs du Mal »). Ou, pour le dire souverainement comme Pascal : « l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir ». Après la Révolution, l’ennui. Qu’est-ce qui peut être plus ennuyeux que le frénétique spectacle de nos jours ? Mme Du Deffand pense que l’ennui est « l’hydre de la vie, quand on lui coupe la tête il en repousse deux ». Voyez maintenant toutes ces marionnettes. Du Deffand se met à parler comme Jarry : « L’estomac est le centre de l’univers, et le siège de la destinée. »  À quoi aura servi de couper tant de têtes ?  En voici des milliers, grimaçantes, dans l’agitation du bocal.

 Restent les monuments vivants qui sont aussi des juges. Maistre, et ses « Soirées de Saint-Pétersbourg », « ouvrage qui coupe la respiration à force d’idées et d’images venues d’une métaphysique puissante ». Ou bien Saint-Simon : « Tout est beau, style, pensée, jugement sur les hommes et les choses, prodigieuse science historique, étincelante glace de Venise. »  Au poker du temps, Barbey est gagnant. 

Barbey d’Aurevilly,  Œuvre critique IV. Édition de Pierre Glaudes et Catherine Mayaux, Les Belles Lettres, 1140 p., 80 euros. 

Philippe Sollers

Le Nouvel Observateur n°2333 du 23 juillet 2009.
 

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