SOLLERS Philippe Blog

4 octobre 2009

Bonne humeur

Classé sous Non classé — sollers @ 18:2

Darkstream 

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais cette affaire Clearstream me paraît de plus en plus obscure. Ce n’est plus Clearstream mais « Darkstream », autrement dit un combat confus d’éléphants dans un long tunnel ténébreux sous la Manche.On sent que tout le monde finit par être gêné d’avoir monté en épingle judiciaire une bagatelle pareille. Des faux listings ? Et alors ? Pendre un responsable à un croc de boucher pour si peu, alors qu’une corruption énorme arrose la planète ?  Autant s’alarmer des élections truquées un peu partout, du bourrage des urnes et des crânes, que l’on soit socialiste, afghan ou gabonais. L’obstination de Sarkozy dans cette voie sans issue est aussi pénible que la grandiloquence de Villepin.

Une seule façon d’y voir clair : un bon vieux duel à l’ancienne, à l’arme blanche, dans le parc de Versailles, par exemple, séquence étourdissante relayée, à une heure de grande écoute, par TF1 et les télévisions mondiales. Dieu se prononcera, c’est lui qui rendra la justice. Nos deux héros se surpasseront, l’un pensant à Napoléon, l’autre à Bonaparte. Avant ce grand show (tellement mieux qu’un misérable procès), je me permets de donner un conseil au président de la République française : qu’il cesse de lire, comme je viens de l’apprendre, À la recherche du temps perdu, de Proust. Les conseils de Carla, là, sont pernicieux. Ce livre est profondément délétère, malsain, peu viril. Pour se battre à mort, il faut autre chose.

Pendant qu’on y est, pourquoi pas un match de catch, dans la boue, entre Martine Aubry et Ségolène Royal ? Je sais qu’on va trouver cette proposition dégoûtante et primaire, mais enfin, il faut ce qu’il faut, et l’idéal socialiste le veut. Le spectacle a de temps en temps besoin de ces coups de fouet, sinon il stagne.

Giscard 

Voilà un président qui, au moins, ne s’est pas ennuyé, comme le prouve son dernier roman (1) racontant sa liaison secrète et torride avec Lady Di. C’est l’histoire d’amour de la rentrée, et au diable les listings, les liftings, la colorisation de la Seconde Guerre mondiale à la télévision (quoique tout jeune spectateur, profondément ignorant, ait été content de voir Staline et Hitler « en vrai », c’est-à-dire en pleine forme). La « masterisation » des Beatles ? Très bien. La colorisation intensive de l’Histoire ? Encore mieux. Pour la vraie couleur, à Paris, en ce moment, vous avez Titien, Tintoret, Véronèse et Renoir, ces voluptueux hors-concours.

Mais revenons à Giscard et à son style inimitable : « J’ai monté les marches du perron, la tête en feu, le cœur étincelant de bonheur. » C’est un membre de l’Académie française qui vous parle d’une princesse, laquelle sera bientôt dans ses bras (je vais me précipiter sur les passages érotiques). Une chose, en tout cas, est sûre : Giscard, sauf injustice grave, doit, cette année, obtenir le Goncourt.

Lautréamont 

Je sais ce qui vient de me mettre de si bonne humeur : la nouvelle Pléiade consacrée aux Œuvres complètes (2) de Lautréamont, ce génie plus que jamais flamboyant, avec des textes passionnants écrits au cours du temps sur cet auteur capital (on trouve là Léon Bloy, Breton, Aragon, Gracq, Blanchot et bien d’autres).

Voyez, dans Les Chants de Maldoror, la lutte acharnée entre l’aigle et le dragon (Chant troisième, strophe 3). C’est ce passage que le Président doit lire avant son duel :  « Le dragon a beau user de la ruse et de la force, je m’aperçois que l’aigle, collé à lui par tous ses membres, comme une sangsue, enfonce de plus en plus son bec, malgré de nouvelles blessures qu’il reçoit, jusqu’à la racine du cou, dans le ventre du dragon. On ne lui voit que le corps. Il paraît être à l’aise, il ne se presse pas d’en sortir. Il cherche sans doute quelque chose, tandis que le dragon, à la tête de tigre, pousse des beuglements qui réveillent les forêts. » Voilà qui est quand même plus tonique que les langueurs narcissiques de À l’ombre des jeunes filles en fleurs ou que La Princesse de Clèves ! Attention ! Villepin, lui, relit déjà ce morceau ! N’oublions pas qu’il a été voleur de feu dans une autre vie ! Que l’aigle se déploie ! Que le dragon rugisse ! Nous avons besoin de ces cris, pas de plaidoiries.

Philip Roth 

Cet écrivain américain est, de loin, le meilleur de son pays. Son dernier roman, Exit le fantôme(3), est un des plus réussis. Roth, tout en racontant ses histoires, toujours dérangeantes et subtiles, a l’art de glisser, ici et là, son diagnostic sur la décadence de son temps. Ainsi cette lettre envoyée par un de ses personnages au Times : « Il fut un temps où les gens intelligents se servaient de la littérature pour réfléchir. Ce temps ne sera bientôt plus. Pendant les années de la guerre froide, en Union soviétique et dans ses satellites d’Europe de l’Est, ce furent les écrivains dignes de ce nom qui furent proscrits ; aujourd’hui en Amérique, c’est la littérature qui est proscrite, comme capable d’exercer une influence effective sur la façon qu’on a d’appréhender la vie. L’utilisation qu’on fait couramment de nos jours dans les pages culturelles des journaux éclairés et dans les facultés des lettres est tellement en contradiction avec les objectifs de la création littéraire, aussi bien qu’avec les bienfaits que peut offrir la littérature à un lecteur dépourvu de préjugés, que mieux vaudrait que la littérature cesse désormais de jouer le moindre rôle dans la société. »

Suit une critique implacable des pages culturelles du Times et de leur « charabia » réducteur. Le personnage de Roth va jusqu’à préconiser d’interdire toute discussion publique sur la littérature dans les journaux, les magazines et les revues spécialisées, ainsi que son enseignement. « Je mettrais sous surveillance les libraires pour vérifier qu’aucun vendeur ne parle de livres, et que les clients n’osent pas se parler entre eux. Je laisserais les lecteurs seuls avec les livres, pour qu’ils puissent en faire ce qu’ils veulent en toute liberté. » Tout en ayant beaucoup de succès, Roth sait de quoi il parle.

(1) Valéry Giscard d’Estaing, La Princesse et le Président. Editions de Fallois.
(2) Lautréamont, Œuvres complètes. Nouvelle édition établie par Jean-Luc Steinmetz. Gallimard, coll. « 
Bibliothèque de la Pléiade » n° 218, 848 p. 39 €.
(3) Philip Roth, Exit le fantôme. Editions Gallimard. Traduction Marie-Claire
Pasquier.  

Philippe Sollers,
Mon journal du mois
Le Journal du dimanche n° 3272 du dimanche 27 septembre 2009. 

2 Réponses à “Bonne humeur”

  1. Basilic22 dit :

    D’accord avec Roth sur toute la ligne…assez de cuistrerie et de business.
    Laissons la littérature à ceux qui la savourent vraiment, c’est à dire aux amoureux, pas aux marchands!

    Dernière publication sur FICTIONS et FRICTIONS : Bruxelles ciblée, Bruxelle brisée, Bruxelles martyrisée...

  2. voor dit :

    Hors-champs
    par Laure Adler
    émission du lundi 5 octobre 2009
    Julia Kristeva

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