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22 novembre 2009

Crise le l’avant-garde

Classé sous Non classé — sollers @ 13:2

Pour l’intellectuel « avancé » – ou se croyant tel – des dernières années, trois orientations semblaient définitivement fondées :
1. le marxisme comme interprétation générale de l’histoire : marxisme « horizon indépassable de notre temps » (Sartre), philosophie des philosophies, mouvance d’une évolution contradictoire, pleine d’obstacles, de déviations et d’écarts, mais dans son ensemble portant l’avenir d’une « solution globale »;
2. la psychanalyse comme sol interne d’évaluation des déterminations multiples du sujet et secondairement de ses réalisations symboliques ;
3. la tradition de l’avant-garde définie par près d’un siècle d’aventures et d’expérimentations occidentales (emboîtement des « écoles » ou des « mouvements », – futurisme, dadaïsme, surréalisme, etc.), ramifications d’une même volonté d’affranchissement en tous sens.

L’histoire de l’avant-garde peut d’ailleurs se résumer aux débats que la volonté d’innovation formelle du plan 3 entretient avec les plans 1 et 2. Cela donne les controverses des artistes, écrivains et « penseurs » modernes avec le marxisme et la psychanalyse, débats dont il faut bien dire aujourd’hui qu’ils ont tourné invariablement au malentendu complet.

Avant-garde est d’ailleurs une expression qui commence à s’appliquer paradoxalement quand le mythe évolutionniste d’ensemble ne fonctionne plus mais commence à s’appliquer dans le réel comme régression (XXe siècle : fascisme, nazisme, stalinisme). Au fur et à mesure que l’espace totalitaire s’étend en Europe et dans le monde, des symptômes se multiplient un peu partout qui visent à « échapper » à cette emprise mortelle, symptômes plus ou moins opaques ou vivaces d’une aspiration-revendication du sujet pris en tenaille et broyé par la machine étatique-sociale. Il est étrange de constater que l’on continue à interpréter tous ces symptômes en termes de généalogie et finalement de « progrès », alors qu’ils ne font que traduire et manifester une série de combats, de détours, de cris, d’appels incompris ou tragiques.

Ma thèse est la suivante : il n’y a « avant-garde » que tant que l’espace d’interprétation marxo-psychanalytique constitue l’horizon rationnel de la pensée, et en réaction contre cet horizon (comme manifestation d’un « reste » irrationnel inassimilable). La saturation actuelle de l’espace « avant-gardiste » – qui est transformé très rapidement en académisme stéréotypé limité signifie du même coup la fin de cet horizon rationaliste. La « fin » du marxisme est en vue. Celle de la psychanalyse, en revanche, est moins perçue mais n’en est pas moins là – et c’est ce qui explique à mon avis le relâchement de la production avant-gardiste (qui, massivement, n’est plus qu’une « résistance » le plus souvent dérisoire et de plus en plus locale et régionale à l’interprétation analytique).

Cette thèse n’implique nullement un « retour » en deçà du marxisme ou de la psychanalyse – voire en deçà de l’expérimentation d’avant-garde -, mais bien un dépassement simultané de ce nœud.
1. Dépassement du marxisme, par surgissement de l’évidence de ses limites négatives ;
2. dépassement de la psychanalyse comme prise dans un espace de langage désormais débordé ;
3. dépassement de la notion d’avant-garde elle-même comme forme de transition freinant de plus en plus aujourd’hui l’avènement d’un art ou d’une littérature d’après la limite rationnelle ayant provoqué (limite externe : marxisme ; limite interne : psychanalyse) des symptômes à proprement parler dominés par ces limites.

Philippe Sollers, Logique de la fiction et autres textes. Éditions Cécile Defaut, 2006. 
 

Philippe Sollers
Beaubourg, le lundi 12 décembre 1977.

 

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