SOLLERS Philippe Blog

3 décembre 2009

Examen d’identité obligatoire

Classé sous Non classé — sollers @ 13:2

Identité nationale 

Aimez-vous le mot « nation », et l’adjectif « national » ? Ça dépend des moments. Le mot « front » vous laisse froid, sans parler de « front national ». Quant à l’identité, j’espère pour vous qu’elle ne se réduit pas aux papiers du même nom, et que vous avez une vie privée et intérieure pleine de complexité, de soucis, mais aussi de charmes. Vous aimez la France, c’est entendu, même celle qui s’est appelée « royaume », puisque vous êtes, à juste titre, fier de Versailles, de Descartes, de Molière, de Voltaire et même de Mme de Pompadour. Vous trouvez parfois que la République exagère en faisant commencer l’Histoire avec elle, car vous ne crachez pas sur Montaigne, Pascal, Bossuet, Mme de Sévigné, Saint-Simon, Laclos ou Chateaubriand. 

La France, ne cherchez pas une meilleure définition, c’est d’abord sa littérature, la plus riche et la plus variée du monde. Qu’importe si votre pays s’impose au football en trichant un peu ! Vous fermez les yeux, en bon patriote, sur cet incident mineur, vous n’êtes quand même pas quelqu’un pour qui le sport et la télévision occupent l’essentiel des rêves. Vous êtes indulgent pour les jeunes gens qui pensent que la guerre de 1914-1918 est aussi vieille que la guerre de Cent Ans, et qui assistent aux commémorations de la chute du mur de Berlin comme à une cérémonie du Moyen Âge. Si vous êtes progressiste, vous êtes pour les droits de l’homme, la fonction sacrée de l’école, la laïcité stricte, la régularisation des sans-papiers, le mariage homosexuel et les adoptions qui s’ensuivent. Tout en trouvant que l’adjectif « monstrueux » est exagéré pour parler du président actuel, vous pensez qu’un écrivain, surtout s’il a obtenu ce grand prix national qu’est le Goncourt, a le droit de s’exprimer librement sans devoir de réserve (lequel doit s’appliquer aux fonctionnaires d’État). Obtenez-vous ainsi une bonne note à votre examen d’identité obligatoire ? J’espère. 

Panthéon 

La religion républicaine a une manie : déplacer les cercueils ou les cendres des morts, pour les mettre, si l’on peut dire, en perspective. De ce point de vue, le choix opportun de Camus était justifié, et je regretterais que cette apothéose grandiose n’ait pas lieu, Camus était un grand homme de Bien, la Nation se devait de le célébrer comme modèle. Cela dit, la République serait plus claire en établissant aussi un Enfer officiel, une liste d’auteurs non panthéonisables. Dans cette cohorte de noms réprouvés par l’identité nationale, on trouverait pêle-mêle Sade, Baudelaire, Lautréamont. Breton, Bataille, Genet, Céline. Vous imaginez Céline au Panthéon ? Question absurde. À l’extrême limite, Sartre et Beauvoir, mais non, impossible. Alors qui ? Balzac, Stendhal, Proust seraient les bienvenus d’une grande identité nationale, mais, de façon plus modeste, j’aperçois deux candidats qui seraient très « tendance », Gide et Colette. Colette surtout. L’auteur de Chéri au Panthéon, oui! Et avec de splendides discours de Roselyne Bachelot et de Carla Bruni ! 

Céline 

Les éditions Gallimard poursuivent leurs mauvaises actions : après Lautréamont en Pléiade, un volume massif de Lettres (1) de l’épouvantable Céline panthéonisé sur papier bible, à côté de Camus, L’ennuyeux, si vous ouvrez ce volume, c’est que vous êtes immédiatement pris par un talent électrisant. Voyez cette lettre de 1933 à Benjamin Fondane : « Je ne sais au juste qui me pendra. Les militaires ? Les bourgeois ? Les communistes ? Les confrères ? Qui ? L’accord n’est pas fait. Je suis prêt à renier n’importe quoi. Chez les aveugles, pourquoi se faire supplicier pour telle ou telle couleur ? Le bleu plutôt que le vert ? En verront-ils davantage ? Mon mépris pour ces brutes est total, absolu. Je les aime bien comme on aime les chiens, mais je ne parle pas leur langue de haine. Ils me dégoûtent totalement dès qu’ils aboient. Et ils n’arrêtent pas. Qu’ils aillent se faire dresser s’il se peut encore ! Mais je crois qu’ils sont enragés. Et ils minaudent ! » 

Et encore, en 1934, à Élie Faure : « Je suis anarchiste jusqu’aux poils. Je l’ai toujours été, je ne serai jamais rien d’autre… Tout système politique est une entreprise de narcissisme hypocrite qui consiste à rejeter l’ignominie personnelle de ses adhérents sur un système ou sur les « autres ».»  « Narcissisme hypocrite » me semble bien vu. 

Rimbaud 

Même s’il est peu probable qu’il entre jamais au Panthéon, Rimbaud n’en finit pas de surprendre. Grâce à Éric Marty, vous pouvez ainsi lire un livre introuvable depuis 1921, Rimbaud mourant (2), par Isabelle Rimbaud, sa sœur, qui a accompagné son frère jusqu’à la fin . Lecture bouleversante. Ainsi, après l’amputation de sa jambe, le séjour de Rimbaud chez sa famille. Il souffre beaucoup : « Il but des tisanes de pavot et vécut plusieurs jours dans un rêve réel très étrange. La sensibilité cérébrale ou nerveuse étant surexcitée, en l’état de veille les effets opiacés du remède se continuèrent, procurant au malade des sensations atténuées presque agréables extralucidant sa mémoire, provoquant chez lui l’impérieux besoin de confidence. » Isabelle Rimbaud, qui a été si critiquée de façon injuste, est ici un témoin capital : « Une nuit, se figurant ingambe et cherchant à saisir quelque vision imaginaire apparue, puis enfuie, réfugiée peut-être dans un angle de la chambre, il voulut descendre seul de son lit et poursuivre l’illusion. On accourut au bruit de la chute lourde de son grand corps, il était étendu complètement nu sur le tapis .» 
Lisez ce témoignage ultrasensible, et demandez-vous pourquoi il a fallu si longtemps pour le rééditer. C’est du corps même de Rimbaud qu’il s’agit, pas de son image.

1- Céline, Lettres. Éditions Gallimard, la Pléiade, 2009.
2- Isabelle Rimbaud, Rimbaud mourant (Préface de Éric Marty). Éditions
Manucius, 2009.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du dimanche n°3281 du dimanche 29 novembre 2009.

Une Réponse à “Examen d’identité obligatoire”

  1. Basilic22 dit :

    Je suis allée lire votre chronique du JDD.
    Bien aimé votre chronique d’octobre intitulée « L’inquisition » dans le JDD. Bien vu et bien analysé je trouve. L’ironie en plus pour fustiger ce monde hypocrite. Merci.

    Dernière publication sur FICTIONS et FRICTIONS : Bruxelles ciblée, Bruxelle brisée, Bruxelles martyrisée...

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