SOLLERS Philippe Blog

31 décembre 2009

« Les dieux sont là »

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

La Salute

Je suis resté là, souvent, dans la nuit, assis sur les marches du grand escalier. Le quai élargi est grandiose. En face, au loin, le Grand Canal, ses hôtels, ses dîneurs, son bruit humain. À droite, la pointe de la Dogana. Nous sommes ici dans l’autre Venise. L’église de la santé vous salue.C’est le 22 novembre 1630 que le Sénat de Venise décide de remercier la Vierge (encore elle) d’avoir arrêté l’épidémie de peste. La première pierre est posée le 1er avril 1631.Il faut imaginer ce chantier s’élevant par-dessus la désolation et l’amoncellement des cadavres. Une église au-dessus de la pourriture ? C’est le style de l’endroit.

L’architecte est ambitieux. Il a trente-deux ans, et il est révolutionnaire (avant Bernin et Borromini). Il s’appelle Baldassare Longhena (1598-1682). Nouvelle synthèse : antiquité tardive, Moyen Âge byzantin, Palladio, alternative au baroque romain du XVIIe siècle. Longhena a aussi construit les palais Ca’ Rezzonico et Ca’ Pesaro. Wittkower écrit de lui qu’il « représente le triomphe absolu dans le sculpturalité, la monumentalité baroque et la richesse des jeux de lumière ».

C’était simple et très compliqué : en face de Saint-Marc, sur l’autre rive, quoi ? Par rapport à Palladio, de l’autre côté de la Giudecca, quoi ? Il faut faire le poids sur la gauche (masse énorme), et ne pas être ridicule sur la droite. Voici un octogone, idée de génie.

Les roues de la Salute autour de la coupole, et l’ensemble des corniches à statues sont aussi des idées de génie. Deux coupoles, deux campaniles, mais l’église est ronde, elle tourne sur elle-même à l’intérieur, alors qu’à l’extérieur elle donne l’impression d’atterrir puissamment, comme le char céleste d’une divinité.

La Salute a ses œuvres d’art (Titien, Tintoret), mais, bizarrement, n’en a pas besoin. Elle se suffit à elle-même (grand lustre comme un pendule d’observatoire).

C’est le seul monument vénitien qu’on peut admirer pour lui-même et son vide. Congé à la peste, mais d’une certaine façon, congé aussi au psychisme. J’ai cru remarquer que la Salute gêne les névrosés et pétrifie les hystériques. C’est un test.

Le 21 novembre, ici, procession en hommage à l’intercession de la Vierge lors de la grande peste de 1630. Pont de bateaux sur le Grand Canal vers ce magnifique hôpital désert. Tout ce qui se passe la nuit derrière la Salute, jardins invisibles, terrasses devinées, sotoporteghos à peine éclairés, coudes brusques vers les Zattere, murs, silence, eau noire, est indéfinissable, léger, frais, suspendu, secret. Je me surprends souvent à Venise, au détour d’un coup de soleil dans les mâts, en fin d’après-midi, à penser « les dieux sont là ». Et en effet, ils sont là.

Philippe Sollers,
Dictionnaire amoureux de Venise, Éditions Plon, 2004. Dessins d’Alain Bouldouyre.

3 Réponses à “« Les dieux sont là »”

  1. legranddedallage dit :

    Bon anniversaire à ce jour divin …
    je m’en vais d’ici peu à cet endroit même me prendre un coup de mât dans ce grand soleil !
    ET je penserai à vous, et aux dieux de là
    Salute !

  2. Basilic22 dit :

    Invitation au voyage…

    Dernière publication sur FICTIONS et FRICTIONS : Bruxelles ciblée, Bruxelle brisée, Bruxelles martyrisée...

  3. M. dit :

    Biennale de 199? Dix jours de rêve à arpenter les ruelles souvent seul. La Salute? Oui. Nous visitons en groupe le reste du temps la ville. Sensation de liberté grandiose, et depuis la lecture de Baffo entre autres, sensation de physicalité intense de la ville, malgré la fermeture très tôt des échoppes. Auberge de jeunesse aux fresques, quintettes de Mozart en tête. Café sur la place le petit matin, lecture des journaux locaux, presque une installation. Le roman de Fleischer il y a deux ans je crois. Depuis, dans la ville ici il existe un passage, nous l’appelons Venise. Nous y sommes pour certaines entrées dans la ville qui brûla en 1730, et notre lieu le lieu du départ du feu, un clocher disparu, où celui d’ilouella où le tableau montre comment Marie sauva l’enfant.

    Le chiffre deux. Nous sommes le trente-et-un, cela promet!

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