SOLLERS Philippe Blog

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28 janvier 2010

« On vit divinement »

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Jacob, le père de Freud, à Vienne, a eu douze enfants de deux femmes différentes. Sigmund, lui, est allé jusqu’à six enfants avec la même femme. Ce combat entre père et fils était inégal. Il en est résulté un coup de génie, l’invention de la psychanalyse. Et puis, à partir de sa quarantième année, Sigmund, en automne, s’échappe. Il voyage, il file vers l’Italie. 

Sa femme, Martha, son « cher trésor » devenant peu à peu sa « vieille bien-aimée », l’accompagne un peu au début, mais se fatigue vite. Freud se fait suivre de son frère cadet, Alexandre, puis, de plus en plus, de sa belle-sœur, Minna, dont on ne sait pas très bien si, restant célibataire, elle n’a pas été plus intime dans la vie du génie qu’on ne l’aura dit. Peu importe : Freud veut être tranquille, poursuivre sa passion archéologique, bouger vers le Sud, le plaisir de voir, de se baigner, de manger, de collectionner. 

Il envoie des cartes postales soigneusement choisies, écrit des lettres, poursuit ses découvertes intérieures sans en dire un mot. Fascinant contraste : l’auteur de L’Interprétation du rêve (sans lequel nous croirions encore que rêver relève d’une vision mystique) vit à Venise, en août 1895 un « conte de fées dont aucune photographie ni aucun récit ne saurait rendre compte ». Il est dans « un tourbillon », dit-il, deux jours sont devenus six mois, il voit des « choses incroyables », il n’est ni fatigué ni sérieux, il s’amuse comme un écolier en vacances. 

L’Italie est magique et d’une « harmonie grandiose ». Il est à Padoue, à Bologne, à Ravenne, à Florence, et commence même à être dépassé et écrasé par « une volupté constante ». Dans une cathédrale, il observe plusieurs centaines des plus jolies filles du Frioul pour une messe d’un jour de fête : « La splendeur de l’antique basilique romaine m’a fait du bien au milieu de l’indigence de l’ère moderne. » En pleine descente aux enfers de son propre inconscient (par l’autoanalyse), il croise Dante près d’une forêt de pins ou en visitant des grottes, se laisse imprégner par des fresques, pendant que Minna écrit de lui : « Il a une mine insolemment splendide et il est gai comme un pinson. Evidemment, il ne tient pas en place. » Le voici au bord du lac de Garde, d’une « beauté paradisiaque », et enfin à Rome, en septembre 1901. « C’est incroyable que nous ne soyons pas venus ici pendant des années. »  

Sigmund Freud, donc, gai comme un pinson, plonge sa main dans la Bocca della verità, en jurant de revenir. Le vin rouge lui fait le plus grand bien. « Aujourd’hui, de nouveau, au Vatican, nous avons vu de nouveau les plus belles choses, que l’on quitte comme transporté. » Il décide, fermement, de finir sa vie à Rome, mais l’histoire, on le sait, en décidera autrement, et ce sera en exil, chassé par les nazis, à Londres, en 1939. 

À Naples, il fume, il boit, il mange, il a trop chaud, il se baigne. Il est bientôt à Sorrente, il prend un café « à l’ombre des arbres, entouré d’oranges jaunes et vertes, de grappes de raisins, de palmiers, de pins, de noyers, de figuiers sauvages, de citronniers ». Il y a le Vésuve, les temples, la grotte de la Sibylle, le souvenir de Virgile dont les vers se retrouveront en exergue de L’Interprétation. La splendeur italienne aide à sortir de la confusion des rêves, de la névrose et de l’inhibition de l’indigente ère moderne. « Je comprends tout ce qu’on a pu entendre au sujet de l’effet du Sud sur le caractère et l’énergie. » Pas de doute : le Nord est une erreur, comme Goethe l’a déjà compris. 

Allons plus loin, jusqu’en Grèce. On aime cette phrase de Freud en 1904 : « J’écris à côté d’un cheval d’une frise de Phidias. » Il envoie à Martha et aux siens, avec ses pensées affectueuses et en signant non plus « Sigi » mais « Papa », une reproduction d’un trône de Dionysos. Il envisage d’écrire un essai sur le caractère sexuel de l’architecture antique. Il ne le fera pas, dommage. Et le revoici à Rome : « Les femmes, dans la foule, sont très belles, dans la mesure où elles ne sont pas étrangères. Les Romaines, bizarrement, sont belles même lorsqu’elles sont laides et, en fait, il y en a peu qui le soient parmi elles. » C’est dit entre une visite dans les catacombes et la découverte de la Gradiva au Vatican. 

Humour ou pudeur de Freud devant L’Amour sacré et l’amour profane de Titien (une femme richement habillée, une autre nue) : « Le nom qu’on a donné à ce tableau n’a aucun sens et on ne sait d’ailleurs quel nom lui donner ; il suffit qu’il soit très beau. » En réalité, sa vraie rencontre est avec le Moïse de Michel-Ange dans l’église Saint-Pierre-aux-Liens, ce qui permet à Elisabeth Roudinesco, dans sa préface, de dire : « Rome est à Freud ce qu’Israël est à Moïse. » Sans doute, mais Freud, lui, est entré dans Rome qui, d’ailleurs, on le verra de plus en plus, ne demandait que ça. 

À Londres, au British Museum, une overdose d’antiquités égyptiennes. Et puis c’est le fameux voyage en Amérique en 1909, et le succès à New York. C’est très important pour la cause de la psychanalyse, pourtant le malaise est là : « L’Amérique a été une machine folle. Je suis heureux d’en être sorti, plus, de ne pas devoir y rester. » Et aussi : « C’est tout de même très agréable de se retrouver de nouveau en Europe ; j’apprécie à présent ce petit continent. » En 1925, Freud sera encore plus catégorique : « J’ai toujours dit que l’Amérique n’est bonne qu’à procurer de l’argent. » 

Le voici maintenant en Hollande, avec ses deux fils, Ernest et Oliver. Il analyse en une après-midi Gustav Mahler qui a des ennuis avec sa femme, et, toujours rigoureux, réclame, après la mort du musicien, 300 couronnes à son exécuteur testamentaire pour une consultation de plusieurs heures. Mais enfin, retour au Sud, Rome, Naples, Sicile, merveilles sur merveilles : « La splendeur et le parfum des fleurs dans les parcs font oublier qu’on est en automne. » Temples de Ségeste et de Sélinonte, évocation d’un air de Mozart. « Il m’est très naturel de me retrouver à Rome, pas l’ombre d’une impression d’être un étranger ici. » Et aussi : « Je ne me suis jamais autant soigné ni n’ai vécu dans une telle oisiveté au gré de mes désirs et de mes caprices. »Il s’offre sa fleur préférée, le gardénia. 

Portrait de Sigmund Freud en dandy avec gardénia. « On vit divinement », dit-il. Il sera de nouveau à Rome en 1923 avec sa fille cadette Anna, mais là, déjà malade de son cancer à la mâchoire. Au total, il sera venu sept fois dans cette ville, la sienne, finalement, puisqu’il confie alors à Ernest Jones que Rome lui plaît chaque année un peu plus. A vrai dire, il faut prendre tout à fait au sérieux sa lettre de septembre 1910, depuis Palerme, « lieu de délices inouïes ». Il s’excuse auprès de Martha et de sa famille de ne pas leur faire partager ses joies faute de moyens, et ajoute : « Il n’aurait pas fallu devenir psychiatre et prétendu fondateur d’une nouvelle tendance en psychologie, mais fabricant de quelque objet de genre courant comme du papier hygiénique, des allumettes ou des boutons de bottines. Il est beaucoup trop tard maintenant pour changer de profession, si bien que je continue – égoïstement mais en principe avec regrets – à jouir seul de tout. »
Résumons : Freud, en effet, a travers une vie extraordinairement travailleuse, a joui seul de tout. 


Sigmund Freud
,
  Notre coeur tend vers le sud (Correspondance de voyage, 1895-1923). Traduit de l’allemand par Jean-Claude Capèle, préface d’Elisabeth Roudinesco. Editions Fayard, 2005,422 p., 23 €. 

Philippe Sollers, Discours Parfait. Editions Gallimard, 2010.

27 janvier 2010

« Perfection chrétienne »

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Mgr Slawomir Oder, postulateur de la cause de béatification du pape polonais, publie un livre expliquant notamment que Jean-Paul II se livrait à des pratiques de mortifications.

C’est en présence du cardinal José Saraiva Martins, préfet émérite de la Congrégation des causes des saints, que Mgr Slawomir Oder, postulateur de la cause de béatification du pape polonais, a présenté mercredi 27 janvier à Rome son livre « Pourquoi il est saint, le vrai Jean-Paul II « (1), rédigé avec le journaliste Saverio Gaeta, rédacteur en chef de Famiglia Cristiana.L’ouvrage est construit à partir de 114 témoignages issus des enquêtes diocésaines. Il contient peu de véritables révélations, mais de nombreux témoignages et documents inédits.

On y apprend qu’en février 1989 et en 1994 (à l’approche de ses 75 ans), Jean-Paul II avait envisagé de démissionner en cas d’empêchement majeur d’exercer sa fonction de pape. Ces deux documents, jusqu’ici inédits, s’inspirent d’un texte identique signé par Paul VI le 2 février 1965. Ils n’ont pas été suivis d’effets. 

Mgr Oder révèle également que les services secrets italiens avaient averti le Vatican, avant l’attentat de 1981, d’un projet d’enlèvement du pape par les Brigades rouges. Il divulgue aussi une lettre ouverte à Ali Agça, jamais publiée, dans laquelle Jean-Paul II expliquait que son pardon n’était pas simplement une démarche « émotive », mais un « don de Dieu » au titre son ministère pontifical.Enfin, quelques lignes du livre dévoilent les pratiques de mortification dont Jean-Paul II était coutumier, notamment pendant le Carême, pratiquant strictement le jeûne et l’abstinence.

Selon des témoignages recueillis auprès de son proche entourage, le pape polonais portait un cilice. Il lui arrivait de dormir à même le sol et de se flageller, mettant ainsi en pratique, écrit Mgr Oder, ces paroles de saint Paul (Col, 1, 24) : « Ce qui manque aux souffrances du Christ, je l’achève en ma chair, pour son corps, qui est l’Église. »

(1) Éditions Rizzoli, 200 p., 18 €.

Frédéric MOUNIER (à Rome)
La Croix, le 27 janvier 2010.

26 janvier 2010

« À l’ombre du Saint-Esprit »

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Il suffit, aujourd’hui encore, de prononcer le mot « jésuite » pour provoquer immédiatement, surtout en France, un préjugé de rejet. Il y a des mots comme ça, « manichéen », « machiavélique », ou encore, autrefois, quand on ne comprenait pas quelque chose, « c’est de l’hébreu » ou « c’est du chinois ». Jésuite veut donc dire, depuis longtemps : faux, dissimulé, hypocrite, diabolique, noir, comploteur, pervers. En comparaison, nous sommes authentiques, vrais, francs, honnêtes, moraux, fraternels, purs. N’allez pas me dire qu’un jésuite a pu être un penseur et un écrivain de génie, et qu’il reste, de nos jours, d’une actualité et d’une modernité brûlantes. C’est impossible, je n’en crois rien. Et pourtant, si. Et le voici : Baltasar Gracián (1601-1658) enfin rassemblé et magnifiquement traduit et annoté par son connaisseur hors pair : Benito Pelegrín. 

Ce que les historiens, après le concile de Trente (1545-1563), appellent la Contre-Réforme catholique ouvrant sur le baroque est en réalité la fondation d’une nouvelle religion qui n’a plus que des rapports lointains avec l’ancien programme doloriste. Les puritains protestants et jansénistes auront réussi ce prodige : susciter une contre-attaque révolutionnaire dont nous sommes encore éblouis. Gracián, par ses traités, participe pleinement de ce débordement fulgurant. Jamais l’espagnol, comme langue, n’est allé à une telle splendeur. Concentration, concision, multiplicité des points de vue, intelligence, spirales, renversements, voltes, tout se passe comme si Dieu, qu’on a voulu cadrer, simplifier, asservir, canaliser, et, en somme, embourgeoiser, ressurgissait dans sa dimension insaisissable, incompréhensible, libre, infinie, aristocratique. Gracián inaugure une religion de l’esprit « à l’ombre du Saint-Esprit ». Le christianisme et son Verbe se transforment en philosophie des Lumières. Ça a l’air extravagant, mais c’est ainsi. 

Contre l’aplatissement et le moutonnement qui menacent (avenir du capitalisme), il s’agit donc de former des singularités irrécupérables. « Que je te désire singulier ! », dit Gracián, en commençant par un coup de maître, à 35 ans : « le Héros ». Suivront « le Politique », « l’Honnête homme » (El Discreto ), « Oracle manuel », « Art et Figures de l’Esprit », tous écrits sous le nom de Lorenzo Gracián (prénom de son frère) pour ne pas trop choquer l’autorité de la Compagnie. On le rappelle à l’ordre ? Il continue de plus belle. Il est aussi insolite qu’insolent, il peut compter sur un mécène éclairé, il touche ses droits d’auteur, il temporise quand il faut, persiste en cavalier seul. À la fin de sa vie, encore un grand roman sous pseudonyme, le « Criticón » mais en même temps, sous son vrai nom de religieux, un « Art de communier », merveille de rhétorique mystique. En somme, une guerre incessante, avec l’énergie du diable au service de Dieu. C’est un Castiglione en plus profond, un Machiavel en plus affirmatif et lyrique. Il va être très lu, pillé, imité dans toute l’Europe. Il inspire les moralistes français (La Rochefoucauld), est traduit par Schopenhauer, trouve, évidemment, l’oreille de Nietzsche. « Les grands hommes ne meurent jamais », dit-il, et c’est vrai : il est là, paradoxalement, comme un auteur d’avenir (on dirait qu’il pense en chinois). Le monde est un néant, le néant est « beaucoup », mais le langage, en lui-même, est plus encore. Regardez, écoutez, ce qui a lieu dans « l’intense profondeur du mot ». « Le style est laconique, et si divinement oraculaire que, comme les écritures les plus sacrées, même dans sa ponctuation, il renferme des mystères. » 

Le Héros n’est pas le Prince, il peut être n’importe qui, vous, moi, quelqu’un d’autre, la porte du Ciel est ouverte, mais le mensonge règne et il faut donc s’armer pour lui échapper. « Que tous te connaissent, que personne ne te comprenne, car, par cette ruse, le peu paraîtra beaucoup, le beaucoup infini, et l’infini plus encore. » Le Héros n’est l’homme d’aucune communauté ni d’aucun parti, il s’exerce, il se protège, il est d’une « audace avisée » ou d’une « intelligente intrépidité ». Le néant du monde est son adversaire, il ne joue donc jamais le coup que ce dernier suppose, et encore moins celui qu’il désire. Qu’est-ce qui domine ? La bêtise, la méchanceté. « Tous ceux qui le paraissent sont des imbéciles, plus la moitié de ceux qui ne le paraissent pas. » Ça fait du monde, avide, acide. Faut-il pour autant se retirer de la scène ? Main non, au contraire. 

Il peut y avoir un art de paraître, souterrainement allié à la plus lucide solitude. Pas d’ascèse, de l’entraînement ; pas de martyre, l’écart. Tout est, autour de vous, manœuvres d’intérêts sur fond de jalousie, de ressentiment, de vengeance ? Aucune importance : vous saurez « détourner, en la nourrissant, la malveillance. » Faites travailler vos ennemis, ils ne demandent que ça. Mais soyez sur vos gardes : « Peu importe d’avoir raison avec un visage qui a tort. » Heureusement, grâce à l’acuité de votre esprit (agudeza, le grand mot de Gracián, qui évoque la pointe de l’épée et le piqué de l’aigle), vous ne craindrez pas le hasard ; « Que l’esprit peut être grand dans les occasions subites ! » L’esprit est une chance, un éclair, une allusion au royaume des anges. C’est la raison pour laquelle ce disciple de Loyola peut aller jusqu’à dire : « Il faut user des moyens humains comme s’il n’y en avait pas de divins, et des divins comme s’il n’y en avait pas d’humains. » Là, évidemment, tout le monde crie au cynisme, alors qu’il s’agit simplement de la division des pouvoirs. De toute façon, vous savez à quoi vous en tenir sur la puissance et la gloire : « La gloire ne consiste pas à être le premier dans le temps mais dans la qualité. » 

Gracián a toujours insisté pour que ses livres soient publiés en format de poche. Vous vous baladez avec lui, vous le lisez, vous le relisez, comme Nietzsche ou Tchouang-tseu. Vous tombez sur : « Tout doit être double, et plus encore les sources de profit, de faveur, de plaisir. » Ou bien : « Comprendre était autrefois l’art des arts. Cela ne suffit plus, il faut deviner. » Ou bien : « N’attendez rien d’un visage triste. » Ou bien : « Le malheur est d’ordinaire un effet de la bêtise, et il n’y a pas de maladie plus contagieuse. » L’esprit, lui, est « ambidextre », il parle toujours sur deux versants à la fois, avec deux qualités principales : l’aisance, le goût. « On mesure la hauteur d’une capacité à l’élévation de son goût. » Ce que vous devez faire ? « Jouir, lentement ; agir, vite. » Vous êtes à la recherche du temps perdu ? « On doit cheminer à travers les espaces du temps jusqu’au cœur de l’occasion. » Et ce, inattendu, fabuleux, extrême : « En résumé, être saint, car c’est tout dire en un seul mot. » Vous ne vous attendiez pas à cette nouvelle définition de la sainteté, je suppose. 

C’est que vous n’avez pas encore compris la nouvelle anatomie : « regarder les choses en dedans ». Voyez comme font les saints : « Ils savent grandement déchiffrer les intentions et les fins, car ils possèdent en permanence le judicieux contre-chiffre. L’imposture ne peut se vanter que de rares victoires sur eux, et l’ignorance encore moins. » Mieux, quand Gracián veut faire son propre panégyrique, voici comment il parle d’un prince napolitain : « Rien n’égalait la maîtrise dont il faisait preuve dans les situations les plus désespérées, son imperturbable raisonnement, son brio d’exécution, l’aisance de son procédé, la rapidité de ses succès. Là où d’autres pliaient le dos, lui plongeait la main dans la pâte. Sa vigilance ne connaissait pas l’imprévu, ni sa vivacité la confusion, dans une surenchère d’ingéniosité et de sagesse. Il put perdre les faveurs de la fortune, fors l’honneur. » 

Baltasar Gracián,  Traités politiques, esthétiques, éthiques, traduit de l’espagnol, introduit et annoté par Benito Pelegrín. Editions du Seuil, 2005. 940 p., 33 euros. 

Philippe Sollers, Discours Parfait. Éditions Gallimard, 2010.

18 janvier 2010

Barthes et Lanzmann

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Semaine du 18 au 22 janvier 2010  
                           sur FRANCE CULTURE de 10h à 11h
Barthes et Lanzmann rb005.vignette Les nouveaux chemins de la connaissance
 par Raphaël Enthoven
 Roland Barthes


 

Mecredi 20 janvier 2010 sur ARTE à 20h35
Shoah
(France, 1985, 262mn)
Réalisateur : Claude Lanzmann

À l’occasion du 65e anniversaire de la libération d’Auschwitz, le 27 janvier 1945, ARTE rediffuse intégralement, en deux fois, l’oeuvre monumentale de Claude Lanzmann.

« L’action commence de nos jours à Chelmno-sur-Ner, en Pologne. À 80 kilomètres au nord-ouest de Lodz, au coeur d’une région autrefois à fort peuplement juif, Chelmno fut en Pologne le site de la première extermination de juifs par le gaz. Elle débuta le 7 décembre 1941. Quatre cent mille juifs y furent assassinés en deux périodes distinctes : décembre 1941-printemps 1943, juin 1944-janvier 1945.
Le mode d’administration de la mort demeurera jusqu’à la fin identique : les camions à gaz. Sur les quatre cent mille hommes, femmes et enfants qui parvinrent en ce lieu, on compte deux rescapés : Mikael Podchlebnik et Simon Srebnik. Celui-ci, survivant de la dernière période, avait alors 13 ans et demi : son père avait été abattu sous ses yeux, au ghetto de Lodz, sa mère asphyxiée dans les camions de Chelmno. Les SS l’enrôlèrent dans un des commandos de « juifs au travail » qui assuraient la maintenance des camps d’extermination et étaient eux-mêmes promis à la mort… »
(Extrait du texte d’introduction diffusé au début du film) 

La mémoire au présent 
Claude Lanzmann a retrouvé des rescapés juifs des camps d’extermination. Il a traqué les nazis qui se cachaient et réussi à les filmer clandestinement. Il est retourné sur les lieux, dans les villages limitrophes de Chelmno, Ponari, Treblinka, Sobibor, Auschwitz, pour interroger les témoins polonais.
Ni fiction – tous les protagonistes ont été en contact direct avec les camps -, ni documentaire – il ne s’agit pas d’une compilation de souvenirs -, Shoah est avant tout un film de la mémoire (Claude Lanzmann parle, lui, d’ immémorial ) qui abolit la distance entre le passé et le présent. Sans recourir aux documents d’archives – il n’y a pas un cadavre dans cette oeuvre pétrie de mort – ni aux  « images chocs », Shoah ( « anéantissement », « destruction », en hébreu) démonte les rouages de la  « solution finale ».
« Nous avons lu, après la guerre, quantité de témoignages sur les ghettos, sur les camps d’extermination ; nous étions bouleversés, écrivait Simone de Beauvoir en 1985. Mais, en voyant aujourd’hui l’extraordinaire film de Claude Lanzmann, nous nous apercevons que nous n’avons rien vu. Malgré toutes nos connaissances, l’affreuse expérience restait à distance de nous. Pour la première fois, nous la vivons dans notre tête, notre coeur, notre chair. (…) Jamais je n’aurais imaginé une pareille alliance de l’horreur et de la beauté. »

6 janvier 2010

Le Muflisme-sarkozisme

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Paris, le 6 janvier 1998 

Cher Flaubert, 

Vous remarquez d’abord que je ne vous appelle pas Gustave, comme le doué de la famille, Sartre, avait pris l’étrange habitude de le faire. Pas de famille, pas de familiarité. Je ris en voyant que vous vous adressez à George Sand en la traitant de « chère Maître ». Quelle idée ! Comme si la « femme Sand » (c’est Baudelaire qui parle) n’était pas faite pour qu’on « lui jette un bénitier à la tête » ! Vous allez jusqu’à signer « votre vieux troubadour ». C’est pour plaisanter, je sais, mais quand même. Troubadour ! Avec Sand ! Paris n’était pas drôle en 1871, l’année de la naissance de Proust ? Si vous croyez qu’il l’est aujourd’hui ! Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, un grand nombre de massacres ont eu lieu, mais c’est comme si rien ne s’était passé, ça piétine, ça mine, ça rumine. Vous allez écrire un an plus tard, après la Commune : « Je suis exaspéré par la Droite, à me demander si les communards n’avaient pas raison de vouloir brûler Paris, car les fous furieux sont moins abominables que les idiots. Leur règne, d’ailleurs, est toujours moins long.»

Ça se discute. Ce que vous dites n’en est pas moins prophétique : l’évolution de l’Humanité peut se résumer en trois mots, Paganisme, Christianisme, Muflisme. Thèse, Antithèse, Synthèse.  Nous sommes donc, cent vingt-sept ans après votre lettre, dans le plein essor du Muflisme. Deux guerres mondiales avec « meurtres en grand », et ça continue de plus belle, à froid. Nous avons eu le Muflisme-léninisme, le Muflisme-fascisme, le Muflisme-nazisme, et nous en sommes (ouf ! on respire !) à la réalisation planétaire du Muflisme-financiérisme.

L’Art et la Littérature dans tout ça ? Ecume, mon cher, business, moins-que-rien, servilité et dépression générales, monnayage d’impasses, crises d’identité vaseuses, publicité morbide, défaite d’Eros, triomphe de Thanatos. Cher Flaubert, même vous, malgré vos efforts, êtes devenu une image inoffensive. Madame Bovary va bien, elle se démène partout, elle a été clonée, elle a ses vapeurs, ses rougeurs, ses langueurs, ses peurs. Bref, le lamento français, que vous avez inauguré, monte sans cesse comme accompagnement du spectacle. Vous connaissez la rengaine: rien ne va plus, c’est l’apocalypse, Paris est fini, la France est foutue, on meurt de chagrin, de misère, de haine. Mais dites-moi, Flaubert, qui a osé vous ranger dans le rang des « écrivassiers funestes » ? Quel est ce jeune insolent ? Lautréamont, dans ses  Poésies. Ce nom ne vous dit rien ? Dommage. Remarquez qu’aujourd’hui encore il ne dit presque rien à personne. Et Rimbaud, les Illuminations, Une saison en enfer, vous ne connaissez pas non plus ? Dommage, dommage. Voilà quand même deux anti-muflistes radicaux, croyez-moi. Avec votre coïnculpé, traîné en même temps que vous au tribunal pour ses Fleurs du mal, cela fait trois. Relisons-les ensemble, voulez-vous ? Vous m’en direz des nouvelles. 

Je viens de le faire à l’instant, et Paris, aussitôt, me paraît la plus belle ville du monde (elle l’est ! elle l’est toujours !), le XIXe obligatoire a disparu, je ne commémore rien, j’avance, le soleil brille en hiver, l’amour est plus fort que la mort, la liberté n’est pas un vain mot, mes phrases s’écrivent d’elles-mêmes. On va vous libérer, Flaubert ! Des Prussiens, de l’Ennui, de la Bêtise, du Fiel, de Bouvard, de Pécuchet, de Sand, des Goncourt, de Homais ! On arrive du XIIe siècle ! Au moins ! On est réaliste, on tient le coup, on demande ici et maintenant l’impossible. Quel banquet ! Préparez quelques bonnes bouteilles à Croisset !
Votre camarade dans la Résistance, 

Philippe Sollers 
Le Nouvel Obsevateur n°1734 du 29 janvier 1998.

3 janvier 2010

« Sans la musique, 2010 serait une erreur »

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Climat 

Vous rêvez, Dieu sait pourquoi, que vous êtes un ours blanc en perdition sur une banquise fondante. Une voix énervée vous demande soudain votre identité nationale. Vous avez beau faire des efforts, vous l’avez oubliée. Vous vous sentez mondial, planétaire, terrien, océanique, l’échec de Copenhague vous a fortement ébranlé, votre vaccination attend toujours, l’époque vous semble de plus en plus hostile et confuse. Ce cauchemar s’accentue : vous avez perdu vos papiers, vous irez dormir dans la rue, vous ne savez plus de quel emploi vous êtes capable. Par bonheur, vous vous réveillez, la mémoire vous revient, vous êtes ébloui d’être français.

La France, aucun doute, est une région de la mappemonde dont tout indique qu’elle est en voie de réorganisation globale. Serez-vous intéressé par les élections régionales ? Pas sûr. La désignation de Strauss-Kahn comme sauveur en  » imam caché «  vous fait-elle rire ? Un peu. Avez-vous confiance dans les socialistes ? De temps en temps, vous avez toujours eu un faible pour Martine Aubry, son air épanoui, son courage 35 heures sur 35. Avez-vous suivi avec passion les ennuis de santé de Johnny Hallyday ? Par moments. L’effondrement de Dubai vous concerne-t-il ? À peine. L’envoi de nouvelles troupes en Afghanistan pour fêter le prix Nobel de la paix à Obama vous paraît-il nécessaire ? On le dit. Le règne de Sarkozy est-il en danger ? Oui, si Carla Bruni devient franchement démodée. Avez-vous été bloqué dans l’Eurostar ? Au dernier moment, bien joué, vous avez renoncé à aller à Londres. Approuvez-vous la béatification de Pie XII ? Non, bien sûr, votre banquier y est très opposé. Ce n’est pourtant pas lui qui a commandité la passionnée qui s’est jetée sur Benoît XVI à la messe de minuit à Rome.

Minarets 

Seriez-vous vraiment gêné par l’éclosion de centaines de minarets en France ? Vous pesez-le pour et le contre. Vous vous méfiez des Suisses, et on ne peut pas vous en vouloir, vous ne pouvez pas vous empêcher de vous interroger sur ce que la Suisse cache. Vous n’allez tout de même pas me dire que vous préférez Mahomet à Calvin ? Non, mais les minarets peuvent être décoratifs et même élégants, alors que vous constatez chaque jour la laide lourdeur de tas de tours accablantes. Et la burqa ? L’enfermement des femmes ? Cet obscurantisme rampant ? Là, vous prendrez position, j’espère ? Pas de problème : laïcité stricte, ce miracle français. Noël à la rigueur, le Père Noël, les enfants, les sapins, les cadeaux, les fêtes, les messes tolérées, et d’ailleurs utiles pour accroître en douceur le taux de fécondité. On ne va quand même pas demander à quelle identité nationale appartiennent les crèches ! Clochers, minarets, synagogues, temples bouddhiques, tout cela est un petit problème d’urbanisme à gérer. Les Suisses ont peur, ils ont tort, ils ont quelque chose à dissimuler. Dernière question : êtes-vous pour ou contre l’enseignement de l’Histoire dans les terminales scientifiques ? Oh, écoutez, l’Histoire, c’est peut-être intéressant, mais ça crée sans cesse des histoires. Pourquoi s’encombrer de toutes ces vieilleries ? Le passé est culpabilisant, l’avenir incertain, seul le présent est sûr.

Cognac 

Comme on pouvait s’y attendre, les surprises viennent de plus en plus de Chine. Ce continent en pleine ébullition est, certes, peu regardant sur les droits de l’homme, mais la crise du Tibet semble loin, les contrats sont les contrats, au diable les écharpes blanches du dalaï-lama. Mieux : les milliardaires chinois, désormais, pullulent, il y en a autant qu’aux États-Unis, 125 millions de consommateurs devraient être assez riches pour s’offrir des produits de luxe en 2010.

Et voici la grande vedette inattendue : le cognac français le plus raffiné, le plus cher, le plus historique : le Louis XIII ! Oui, vous avez bien lu : le Louis XIII, et vive, donc, Alexandre Dumas. La carafe Baccarat de cognac Louis XIIl se vend, dans les restaurants de luxe en Chine, entre 1.500 et 2.000 €. Vous imaginez ici une scène rétrospective: Mao, en train de lever son verre de Louis XIII à la santé du peuple français et l’un de ses rois les plus populaires ! Le père de Louis XIV ! Les mousquetaires ! Le Louvre ! Versailles ! Le Sud-Ouest ! Soyons réalistes : sur 125 millions de Chinois élevés au cognac, il y en aura bien un million pour s’intéresser à la littérature française.

Céline imaginait les Chinois à Cognac, c’est fait, mais en sens inverse. Le Louis XIII envahit les palais chinois. Je préfère le vin de Bordeaux au cognac, mais j’ai confiance, mes lecteurs et mes lectrices futurs sont déjà là, impatients de me découvrir.

Cecilia Bartoli 

Offrez-vous, pour l’année nouvelle, un étourdissant cognac musical: l’album de Cecilia Bartoli Sacrificium. Elle a enregistré des pièces composées pour les castrats du XVIIIe siècle, et c’est tout simplement bouleversant de virtuosité et de sensibilité.

Vive, angélique, inspirée, profonde, éblouissante aussi bien dans la vitesse que dans la lenteur, Cecilia est un génie. Voici ce qu’elle dit : « Je voulais faire comprendre que le monde des castrats est constitué de vélocité et d’expression. Ils n’étaient pas seulement ceux qui provoquaient des feux d’artifice avec leur voix, mais aussi ceux qui parvenaient à faire pleurer leur public. C’est l’essence même de l’art baroque : la profondeur dans l’artifice. Et c’est aujourd’hui ce que je recherche avec ma voix. Je travaille moins la technique pour me concentrer sur les émotions. »

Une femme de génie, simple, enjouée, merveilleusement douée pour la vie, c’est rare. Elle est aussi extraordinaire dans Vivaldi que dans Haendel, Haydn ou Mozart. Elle reconnaît elle-même qu’elle n’aurait jamais pu ni voulu chanter du Wagner. De là où il est, Nietzsche, cet anti-wagnérien farouche, la bénit, lui qui est allé jusqu’à dire : « Sans la musique, la vie serait une erreur. »


Philippe Sollers

Mon journal du mois
Le Journal du dimanche n° 3285 du 27 décembre 2009. 

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