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6 janvier 2010

Le Muflisme-sarkozisme

Classé sous Non classé — sollers @ 18:2

Paris, le 6 janvier 1998 

Cher Flaubert, 

Vous remarquez d’abord que je ne vous appelle pas Gustave, comme le doué de la famille, Sartre, avait pris l’étrange habitude de le faire. Pas de famille, pas de familiarité. Je ris en voyant que vous vous adressez à George Sand en la traitant de « chère Maître ». Quelle idée ! Comme si la « femme Sand » (c’est Baudelaire qui parle) n’était pas faite pour qu’on « lui jette un bénitier à la tête » ! Vous allez jusqu’à signer « votre vieux troubadour ». C’est pour plaisanter, je sais, mais quand même. Troubadour ! Avec Sand ! Paris n’était pas drôle en 1871, l’année de la naissance de Proust ? Si vous croyez qu’il l’est aujourd’hui ! Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, un grand nombre de massacres ont eu lieu, mais c’est comme si rien ne s’était passé, ça piétine, ça mine, ça rumine. Vous allez écrire un an plus tard, après la Commune : « Je suis exaspéré par la Droite, à me demander si les communards n’avaient pas raison de vouloir brûler Paris, car les fous furieux sont moins abominables que les idiots. Leur règne, d’ailleurs, est toujours moins long.»

Ça se discute. Ce que vous dites n’en est pas moins prophétique : l’évolution de l’Humanité peut se résumer en trois mots, Paganisme, Christianisme, Muflisme. Thèse, Antithèse, Synthèse.  Nous sommes donc, cent vingt-sept ans après votre lettre, dans le plein essor du Muflisme. Deux guerres mondiales avec « meurtres en grand », et ça continue de plus belle, à froid. Nous avons eu le Muflisme-léninisme, le Muflisme-fascisme, le Muflisme-nazisme, et nous en sommes (ouf ! on respire !) à la réalisation planétaire du Muflisme-financiérisme.

L’Art et la Littérature dans tout ça ? Ecume, mon cher, business, moins-que-rien, servilité et dépression générales, monnayage d’impasses, crises d’identité vaseuses, publicité morbide, défaite d’Eros, triomphe de Thanatos. Cher Flaubert, même vous, malgré vos efforts, êtes devenu une image inoffensive. Madame Bovary va bien, elle se démène partout, elle a été clonée, elle a ses vapeurs, ses rougeurs, ses langueurs, ses peurs. Bref, le lamento français, que vous avez inauguré, monte sans cesse comme accompagnement du spectacle. Vous connaissez la rengaine: rien ne va plus, c’est l’apocalypse, Paris est fini, la France est foutue, on meurt de chagrin, de misère, de haine. Mais dites-moi, Flaubert, qui a osé vous ranger dans le rang des « écrivassiers funestes » ? Quel est ce jeune insolent ? Lautréamont, dans ses  Poésies. Ce nom ne vous dit rien ? Dommage. Remarquez qu’aujourd’hui encore il ne dit presque rien à personne. Et Rimbaud, les Illuminations, Une saison en enfer, vous ne connaissez pas non plus ? Dommage, dommage. Voilà quand même deux anti-muflistes radicaux, croyez-moi. Avec votre coïnculpé, traîné en même temps que vous au tribunal pour ses Fleurs du mal, cela fait trois. Relisons-les ensemble, voulez-vous ? Vous m’en direz des nouvelles. 

Je viens de le faire à l’instant, et Paris, aussitôt, me paraît la plus belle ville du monde (elle l’est ! elle l’est toujours !), le XIXe obligatoire a disparu, je ne commémore rien, j’avance, le soleil brille en hiver, l’amour est plus fort que la mort, la liberté n’est pas un vain mot, mes phrases s’écrivent d’elles-mêmes. On va vous libérer, Flaubert ! Des Prussiens, de l’Ennui, de la Bêtise, du Fiel, de Bouvard, de Pécuchet, de Sand, des Goncourt, de Homais ! On arrive du XIIe siècle ! Au moins ! On est réaliste, on tient le coup, on demande ici et maintenant l’impossible. Quel banquet ! Préparez quelques bonnes bouteilles à Croisset !
Votre camarade dans la Résistance, 

Philippe Sollers 
Le Nouvel Obsevateur n°1734 du 29 janvier 1998.

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