SOLLERS Philippe Blog

26 janvier 2010

« À l’ombre du Saint-Esprit »

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Il suffit, aujourd’hui encore, de prononcer le mot « jésuite » pour provoquer immédiatement, surtout en France, un préjugé de rejet. Il y a des mots comme ça, « manichéen », « machiavélique », ou encore, autrefois, quand on ne comprenait pas quelque chose, « c’est de l’hébreu » ou « c’est du chinois ». Jésuite veut donc dire, depuis longtemps : faux, dissimulé, hypocrite, diabolique, noir, comploteur, pervers. En comparaison, nous sommes authentiques, vrais, francs, honnêtes, moraux, fraternels, purs. N’allez pas me dire qu’un jésuite a pu être un penseur et un écrivain de génie, et qu’il reste, de nos jours, d’une actualité et d’une modernité brûlantes. C’est impossible, je n’en crois rien. Et pourtant, si. Et le voici : Baltasar Gracián (1601-1658) enfin rassemblé et magnifiquement traduit et annoté par son connaisseur hors pair : Benito Pelegrín. 

Ce que les historiens, après le concile de Trente (1545-1563), appellent la Contre-Réforme catholique ouvrant sur le baroque est en réalité la fondation d’une nouvelle religion qui n’a plus que des rapports lointains avec l’ancien programme doloriste. Les puritains protestants et jansénistes auront réussi ce prodige : susciter une contre-attaque révolutionnaire dont nous sommes encore éblouis. Gracián, par ses traités, participe pleinement de ce débordement fulgurant. Jamais l’espagnol, comme langue, n’est allé à une telle splendeur. Concentration, concision, multiplicité des points de vue, intelligence, spirales, renversements, voltes, tout se passe comme si Dieu, qu’on a voulu cadrer, simplifier, asservir, canaliser, et, en somme, embourgeoiser, ressurgissait dans sa dimension insaisissable, incompréhensible, libre, infinie, aristocratique. Gracián inaugure une religion de l’esprit « à l’ombre du Saint-Esprit ». Le christianisme et son Verbe se transforment en philosophie des Lumières. Ça a l’air extravagant, mais c’est ainsi. 

Contre l’aplatissement et le moutonnement qui menacent (avenir du capitalisme), il s’agit donc de former des singularités irrécupérables. « Que je te désire singulier ! », dit Gracián, en commençant par un coup de maître, à 35 ans : « le Héros ». Suivront « le Politique », « l’Honnête homme » (El Discreto ), « Oracle manuel », « Art et Figures de l’Esprit », tous écrits sous le nom de Lorenzo Gracián (prénom de son frère) pour ne pas trop choquer l’autorité de la Compagnie. On le rappelle à l’ordre ? Il continue de plus belle. Il est aussi insolite qu’insolent, il peut compter sur un mécène éclairé, il touche ses droits d’auteur, il temporise quand il faut, persiste en cavalier seul. À la fin de sa vie, encore un grand roman sous pseudonyme, le « Criticón » mais en même temps, sous son vrai nom de religieux, un « Art de communier », merveille de rhétorique mystique. En somme, une guerre incessante, avec l’énergie du diable au service de Dieu. C’est un Castiglione en plus profond, un Machiavel en plus affirmatif et lyrique. Il va être très lu, pillé, imité dans toute l’Europe. Il inspire les moralistes français (La Rochefoucauld), est traduit par Schopenhauer, trouve, évidemment, l’oreille de Nietzsche. « Les grands hommes ne meurent jamais », dit-il, et c’est vrai : il est là, paradoxalement, comme un auteur d’avenir (on dirait qu’il pense en chinois). Le monde est un néant, le néant est « beaucoup », mais le langage, en lui-même, est plus encore. Regardez, écoutez, ce qui a lieu dans « l’intense profondeur du mot ». « Le style est laconique, et si divinement oraculaire que, comme les écritures les plus sacrées, même dans sa ponctuation, il renferme des mystères. » 

Le Héros n’est pas le Prince, il peut être n’importe qui, vous, moi, quelqu’un d’autre, la porte du Ciel est ouverte, mais le mensonge règne et il faut donc s’armer pour lui échapper. « Que tous te connaissent, que personne ne te comprenne, car, par cette ruse, le peu paraîtra beaucoup, le beaucoup infini, et l’infini plus encore. » Le Héros n’est l’homme d’aucune communauté ni d’aucun parti, il s’exerce, il se protège, il est d’une « audace avisée » ou d’une « intelligente intrépidité ». Le néant du monde est son adversaire, il ne joue donc jamais le coup que ce dernier suppose, et encore moins celui qu’il désire. Qu’est-ce qui domine ? La bêtise, la méchanceté. « Tous ceux qui le paraissent sont des imbéciles, plus la moitié de ceux qui ne le paraissent pas. » Ça fait du monde, avide, acide. Faut-il pour autant se retirer de la scène ? Main non, au contraire. 

Il peut y avoir un art de paraître, souterrainement allié à la plus lucide solitude. Pas d’ascèse, de l’entraînement ; pas de martyre, l’écart. Tout est, autour de vous, manœuvres d’intérêts sur fond de jalousie, de ressentiment, de vengeance ? Aucune importance : vous saurez « détourner, en la nourrissant, la malveillance. » Faites travailler vos ennemis, ils ne demandent que ça. Mais soyez sur vos gardes : « Peu importe d’avoir raison avec un visage qui a tort. » Heureusement, grâce à l’acuité de votre esprit (agudeza, le grand mot de Gracián, qui évoque la pointe de l’épée et le piqué de l’aigle), vous ne craindrez pas le hasard ; « Que l’esprit peut être grand dans les occasions subites ! » L’esprit est une chance, un éclair, une allusion au royaume des anges. C’est la raison pour laquelle ce disciple de Loyola peut aller jusqu’à dire : « Il faut user des moyens humains comme s’il n’y en avait pas de divins, et des divins comme s’il n’y en avait pas d’humains. » Là, évidemment, tout le monde crie au cynisme, alors qu’il s’agit simplement de la division des pouvoirs. De toute façon, vous savez à quoi vous en tenir sur la puissance et la gloire : « La gloire ne consiste pas à être le premier dans le temps mais dans la qualité. » 

Gracián a toujours insisté pour que ses livres soient publiés en format de poche. Vous vous baladez avec lui, vous le lisez, vous le relisez, comme Nietzsche ou Tchouang-tseu. Vous tombez sur : « Tout doit être double, et plus encore les sources de profit, de faveur, de plaisir. » Ou bien : « Comprendre était autrefois l’art des arts. Cela ne suffit plus, il faut deviner. » Ou bien : « N’attendez rien d’un visage triste. » Ou bien : « Le malheur est d’ordinaire un effet de la bêtise, et il n’y a pas de maladie plus contagieuse. » L’esprit, lui, est « ambidextre », il parle toujours sur deux versants à la fois, avec deux qualités principales : l’aisance, le goût. « On mesure la hauteur d’une capacité à l’élévation de son goût. » Ce que vous devez faire ? « Jouir, lentement ; agir, vite. » Vous êtes à la recherche du temps perdu ? « On doit cheminer à travers les espaces du temps jusqu’au cœur de l’occasion. » Et ce, inattendu, fabuleux, extrême : « En résumé, être saint, car c’est tout dire en un seul mot. » Vous ne vous attendiez pas à cette nouvelle définition de la sainteté, je suppose. 

C’est que vous n’avez pas encore compris la nouvelle anatomie : « regarder les choses en dedans ». Voyez comme font les saints : « Ils savent grandement déchiffrer les intentions et les fins, car ils possèdent en permanence le judicieux contre-chiffre. L’imposture ne peut se vanter que de rares victoires sur eux, et l’ignorance encore moins. » Mieux, quand Gracián veut faire son propre panégyrique, voici comment il parle d’un prince napolitain : « Rien n’égalait la maîtrise dont il faisait preuve dans les situations les plus désespérées, son imperturbable raisonnement, son brio d’exécution, l’aisance de son procédé, la rapidité de ses succès. Là où d’autres pliaient le dos, lui plongeait la main dans la pâte. Sa vigilance ne connaissait pas l’imprévu, ni sa vivacité la confusion, dans une surenchère d’ingéniosité et de sagesse. Il put perdre les faveurs de la fortune, fors l’honneur. » 

Baltasar Gracián,  Traités politiques, esthétiques, éthiques, traduit de l’espagnol, introduit et annoté par Benito Pelegrín. Editions du Seuil, 2005. 940 p., 33 euros. 

Philippe Sollers, Discours Parfait. Éditions Gallimard, 2010.

3 Réponses à “« À l’ombre du Saint-Esprit »”

  1. Barbara dit :

    Dieu n’existe pas, Dieu n’existe pas… Je vois ce slogan repris partout…

    Dieu est

    et c’est tout de même là une autre affaire

    Ce dont tout témoigne (et dans les commentaires ici semble-t-il), mais il est vrai que la distinction de l’existence et de l’être est une subtilité difficile à tenir lorsqu’il s’agit de Dieu ; il faut entendre notre exister ordinaire et humain, en un temps et en un lieu, pour négligeable à la considération de l’Être, qui se suffira de ne pas paraitre, mais de souffler, de murmurer, de signifier à travers mille indices indiquant son état de pure stationner dans les intervalles de nos existences et de nos réalités concrètes. Mais ces termes mêmes sont-ils déjà inadéquats, et notre langage nous commet-il à cette confusion sans cesse: Dieu ne se tient, ne stationne. Il est, au delà de quoi il ne saurait être rien ajouté qualitativement. C’est d’ailleurs pourquoi il est difficile de méprendre la discrétion ordinaire pour celle de cette absence (ou présence – le langage nous trompe sans cesse à ce sujet), et de se prendre pour Dieu avec sérieux : si discret qu’il soit, l’humain sera encore trop voyant, trop bruissant, trop tangible pour ce mode de furtivité que représente l’être de Dieu.

    Certes, ce mode nous semblera un peu fantomatique comme idée de se tenir là à nos côtés, mais nous ne saisissons pas l’ubiquité et l’éternité sous les espèces de la réalité, car nous sommes êtres de chair et de pensée : nous n’en dégageons qu’un concept, lequel nous rapportons à notre exister : selon ce critère, Dieu n’existe pas – tandis qu’Il se contente peut-être d’en abstraire même le concept dans un amour sans souci de se manifester hors de soi.

  2. ilouella dit :

    Car Dieu n’existe pas. Ma vie durant je suis celui qui aura été l’inlassable questionneur du ciel, celui qui aura contracté une si grande dette envers Lui, à mener des batailles spirituelles en son nom et non sectairement au nom d’une partie de son nom, que je devrais un jour en répondre à n’en pas désespérer. Je suis responsable devant l’Introuvable de mes engagements, moi le fidèle des causes perdues, le promeneur incessant arpenteur de la vie dans les moeurs, et rien ne pourra me distraire, lors que la distraction aura passé le chemin de mon égarement de naguère, de questionner le mémorial dans le ciel. Dieu est d’abord ce narrateur omniscient du roman que personne n’écrit, non pas de ne pas en oser l’esquisse, mais de ne pas pouvoir en tenir les extrémités, que tu entrevoies par bribes dans tes rêves, que parfois tu ressens telle la nécessité qui gravite pour les attirer au sol, les objets lourds que tu vois là-bas, ces rochers immuables, que tu souffles dans un demi sommeil à ta mémoire barrée de l’impossibilité cursive de noter tous les pans de cette figure innombrable de la mathématique universelle des choses, et tant que tu suis la trace de cette impossible épanchement d’encre sur le papier, tu es Sa quête comme Son environ, tu es Sa nuée, l’assurance qu’il se tient sous ton ombre et sur la tête de ta tête ne te quitte plus, Il formule tel une force sans fin qui s’instruit de tes échecs, de tes doutes, de tes éclaircissements. Tu trembles? C’est le thermostat de Dieu qui se règle à ton image. Tu aimes? et c’est Lui qui ronronne, tel un gros chat dans tes râles, animé du seul être de se tenir sous ton front. Tu pleures? Il a raison de mouvoir ton esprit car le monde est navré bien davantage que toi, il est bel et bien que tu songes à recueillir les âmes en leur tribulation. Mais voici que tu maudis? c’est le grand livre qui s’ouvre, et le style qui te note un destin à venir, dont tu ne sais rien mais que tu peux craindre tant que tu n’as pas repris le sens de cette Présence et la nécessité de te taire, dans le bain de ton agir, à une dimension qui ne se cache plus même, une composante de ton ordonnancement dans ce monde, pour le monde, à la faveur de ce dernier. Encore est-il possible de dire que cet Être te sera un frisson, un souffle de voix qui t’appellera et que tu n’entendras pas tant que tu t’assourdiras les tympans des chants de sirènes; Il est une heure de repos dans le silence méditatif de l’attention à ce qui vient, il est dans ce pas de danse là que tu entreprends le coeur léger, il est dans ce droit qui jamais ne te quitte, toujours t’autorise de la confrontation avec le devoir – et loin les folies des actions qui dérangent les humains: il faut respecter tout, y compris la vie des mouches et des blattes – il est ce lien qui tisse ton nom au travers les significations humaines, vers un appel constant et plus haut aux meilleures heures du jour, la considération de toutes choses ou des éclats de cette lumière qui est noire et qui s’entend dans le temps, échos, réminiscences, hélation.
    Marche une heure et observe comme ils ne se tiennent que dans la matière qui les agrippe comme une glaise; tends l’oreille, qu’entends-tu? De mauvaises intentions en récits calamiteux, des êtres éperdument impudiques et sauvages, au plus distant de ta proximité à la langue, au rivage dont tu es le roseau, emportés qu’ils se trouvent par le tourbillon de limon vers le fond de l’eau, avant que d’être nés, les voici tenus noyés dans ce qu’ils assument pour la civilisation — et toi qui espère la clémence des Eléments à ton acharnement de les prendre à témoin, vois combien tu n’as que peu à craindre: tu es l’élu du coeur de celle qui voyait Dieu dans le rire de vos heures abstraitement charnelles, et qui sait qui se cacha oncques sous les cheveux magnifiques de cette femme?

  3. Basilic22 dit :

    Je suis plongée dans votre Casanova, et dans Discours Parfait à la fois… noyée dans Sollers jusqu’au cou, et c’est un vrai plaisir. Plaisir du style. Vous êtes le style! Et l’esprit de finesse. Le texte baroque comme je l’aime…on se balade/ »ballade » comme en dansant donc…et on pense, on sourit, on se retrouve complice.
    Et puis, j’apprends encore tant de choses…pas encore lu Gracian dans le texte…à faire.
    Je vais arrêter là sous peine de passer pour une vile flatteuse, mais c’est dit. Je vous souhaite le bon jour!

    Que de travail en perspective. Je ne suis pas arrivée comme on dit…

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