SOLLERS Philippe Blog

17 février 2010

« Concision énergique »

Classé sous Non classé — sollers @ 17:2

Tout est étrange dans la vie de Chamfort (1740-1794). Sa naissance reste enveloppée d’obscurité : il est peut-être le fils naturel d’une mère noble et d’un chanoine, ou bien d’une dame de compagnie et d’un père inconnu, ou simplement d’une paysanne qui le confie, pour remplacer un enfant mort, à un épicier. Il s’appelle Sébastien Roch Nicolas de Chamfort, mais si vous dites « Chamfort », quelques esprits cultivés vous diront aussitôt qu’il est un des moralistes français les plus célèbres, et que, malgré les critiques moralisantes de Sainte-Beuve ou de Camus, ses admirateurs, au cours du temps, ont pour noms Schlegel, Nietzsche, Stendhal. Les causes et les circonstances de son suicide pendant la Terreur demeurent peu connues, voire ténébreuses. Enfin, son oeuvre principale, écrite dans le secret, n’a vu le jour qu’en 1795, un an après sa disparition.

D’où l’événement que constituent aujourd’hui ses « Œuvres complètes » en deux volumes, grâce à un lecteur inspiré, Lionel Dax, et à une petite maison d’édition courageuse. On apprend beaucoup en lisant ces livres. De quoi éclairer, mieux que jamais, pourquoi la France vit, de plus en plus, une crise d’identité.

Il paraît que l’enfant Chamfort était brillant, fantasque et fugueur. En tout cas, sous l’Ancien Régime (comme disent les professeurs), il a une brillante carrière devant lui, dont témoignent ses écrits de jeunesse. Ce sont des vers faciles, des comédies, des éloges de La Fontaine et de Molière. Il parle bien, éblouit les salons, devient secrétaire de la soeur de Louis XVI, se retrouve franc-maçon en 1778 (même loge que celle où est reçu Voltaire juste avant sa mort, en 1778), entre à l’Académie française, mais décide brusquement, en 1784, autre bizarrerie remarquable, de ne rien publier. Ce que nous connaissons de lui de plus mémorable (ses Maximes, ses Anecdotes) a été tiré, par un de ses amis, de tas de papiers entassés chaque jour dans des cartons. Ce sont, dit-il, des « productions qui m’échappent involontairement, et par un besoin naturel de mon âme ». Ça ne regarde que lui, et pas « les gens de lettres ruant et se mordant devant un râtelier vide ».

Chamfort a une oreille très fine : il sent venir la Révolution, à laquelle il adhère avec enthousiasme. Il est l’ami de Mirabeau, il est là au serment du Jeu de paume, il sera nommé à la Bibliothèque nationale par le ministre Roland (ce qui le conduira à sa perte). Il se fait jacobin, sentant peut-être qu’on va lui reprocher son passé aristocratique et léger, par exemple ce poème intitulé « l’Heureux Temps » : « Temps heureux où chacun ne s’occupait en France /Que de vers, de romans, de musique, de danse, /Des prestiges des arts, des douceurs de l’amour !/ Le seul soin qu’on connût était celui de plaire, /On dormait deux la nuit, on riait tout le jour, / Varier ses plaisirs était l’unique affaire. » À l’époque, on allait à la guillotine pour moins que ça. Chamfort est déjà suspect, il est dénoncé, son zèle révolutionnaire ne trompe personne, on l’emprisonne, on le libère, on vient de nouveau l’arrêter. Or il s’est juré de ne pas retourner vivant en prison, là où il a été obligé « de satisfaire aux besoins de la nature en présence et en commun avec trente personnes ». Il se tire donc une balle dans la tête qui lui arrache l’oeil droit, mais ne le tue pas. Il tente alors de se trancher la gorge avec un rasoir, n’y arrive pas, continue de se taillader les jambes et les cuisses, et s’effondre dans une mare de sang. Il ne mourra que quelques mois plus tard dans une dépression profonde : « Il faut que le coeur se brise ou se bronze. »

Revenons à ses papiers, quintessence de l’esprit français, c’est-à-dire de la « concision énergique ». « Les Grecs les plus subtils, dit Nietzsche, auraient été forcés d’approuver cet art. » Qu’est-ce qu’un philosophe ? Réponse rapide : « C’est un homme qui oppose la nature à la loi, la raison à l’usage, sa conscience à l’opinion et son jugement à l’erreur. » Il doit « suivre hardiment son caractère », rester indépendant, ne rien vouloir de ce qui « met un rôle à la place d’un homme ». Pensée plus que jamais urgente : « Ne tenir dans la main de personne, être l’homme de son coeur, de ses principes, de ses sentiments. » C’est possible, mais c’est très rare, puisqu’un tel individu n’a presque plus rien de commun avec une société de vanités et de calculs. Partout des rôles, des clichés, des préjugés, or « qui a détruit un préjugé, un seul préjugé, est un bienfaiteur de l’humanité ».

Comme Montaigne, Pascal, La Bruyère, La Rochefoucauld, Voltaire, Vauvenargues, Chamfort voit, observe, écoute, ramasse et tranche, avec une gaieté mêlée de mépris. « La plus perdue de toutes les journées est celle où l’on n’a pas ri. » Il a bien connu ce Paris d’avant la Révolution, « cette ville d’amusements, de plaisirs, etc., où les quatre cinquièmes des habitants meurent de chagrin ». Et quel chagrin supplémentaire de voir le grand souffle révolutionnaire sombrer dans le fanatisme terroriste, c’est-à-dire la négation de l’esprit. Oui, un changement radical était nécessaire : « Les pauvres sont les nègres de l’Europe. » Ou bien ce sarcasme : « Les pauvres, on a beau ne rien leur donner, ils n’arrêtent pas de demander. » C’est Chamfort qui a dit : « Quand on veut plaire dans le monde, il faut se résoudre à apprendre beaucoup de choses qu’on sait par des gens qui les ignorent. » Et aussi : « Quand on a raison vingt-quatre heures avant tout le monde, on passe pour un fou pendant vingt-quatre heures. »Raccourci, éveil, désinvolture : « Les femmes n’ont de bon que ce qu’elles ont de meilleur. » Ou bien : « Sans le Gouvernement, on ne rirait plus en France. » Ou encore : « Ce que j’ai appris, je ne le sais plus, le peu que je sais encore, je l’ai deviné. » Impressionnante liberté : « Vivre est une maladie, la mort est le remède. » Et ceci, carrément sublime, à propos de l’amour (ça sonne comme du Stendhal) : « Quand un homme et une femme ont l’un pour l’autre une passion violente, il me semble toujours que, quels que soient les obstacles qui les séparent, un mari, des parents, etc., les deux amants sont l’un à l’autre de par la nature, qu’ils s’appartiennent de droit divin, malgré les lois et les conventions humaines. »

Étrange et secret Chamfort dans des temps sanglants d’une folie sombre. « La pensée console de tout et remédie à tout. Si quelquefois elle vous fait du mal, demandez-lui le remède du mal qu’elle vous fait, elle vous le donnera. » C’est au sujet de ce libre penseur, en tout cas, que Voltaire a écrit ce blasphème salubre : « La nation n’est sortie de la barbarie que parce qu’il s’est trouvé trois ou quatre personnes à qui la nature avait donné du génie et du goût, qu’elle refusait à tout le reste. » Français, encore un effort…

Nicolas Chamfort, OEuvres complètes. Editions du Sandre, présentation de Lionel Dax, (2 volumes : 696 p. et 654 p., 36 € chacun.)

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2361 du 4 février 2010.

4 Réponses à “« Concision énergique »”

  1. fredrich dit :

    T’as de l’atour Cunéconde pour poigner un si bel horizon du rire Vite vite Chamfort Éditez cher Ami

  2. ilouella dit :

    Le rire en effet est une politesse remarquable, et il est bien dommage que l’on ne puisse pas toujours rire de tout avec n’importe qui.
    Mais attention, il s’agit du rire vrai, celui dont on parle et que l’on ne rencontre que trop peu dans les occasions mondaines, où quelque chose de forcé, de pincé, de snob ou de nasal emporte toujours les zygomatiques dans une dérive d’emprunt, pour la bienséance, pour la galerie ou pour le sport, bref toujours pour de mauvaises raisons.

    Le rire est un orage qui préfigure l’orgasme, il faut rire avec ses partenaires comme si l’on devait en mourir, irrépressiblement, sans limite sauf celle du cœur qui romprait si une tendresse ne venait le relever de regards sincères et profonds comme d’une reconnaissance soudaine quand, par-delà les apparences vous et moi comprenons que sans doute le visage que nous nous présentons l’un à l’autre est une connaissance vieille de centaines, de milliers d’années, offerte à la retrouvaille au hasard des rencontres.

    Méfiez-vous des rieurs que vous ne reconnaissez pas comme des amis de toujours, il se peut que ce rire ne soit qu’une coquetterie vaine et non le signe certain, sans question possible, vertigineux d’un amour défiant les évidences de la psychologie.

    Vous riez lorsque je ne ne ris pas? Otez-vous donc de mon chemin, nous n’avons rien à voir de commun. Mais si vous riez avec moi à cœur fendre, rions davantage et plus encore, allons donc jusqu’à la syncope, jusqu’à l’arrêt dans un spasme préfigurateur de nos joies à venir, allons ensemble mourir de rire, je vous l’assure, mieux qu’un steak, cet exercice d’une gratuité scandaleuse, nous offrira le salut, et de nos baisers demain la réussite sublime: voyez-vous ces larmes de rire qui nous dévalent des joues au mépris de la bonne tenue dans ces assemblées de sérieux? Elles nous indiquent le nord que nous trouverons à jouir ensemble, allons, venez, nous avons mieux à faire de concert qu’à nous manger les yeux de nous reconnaître amis de jamais, venez, vous dis-je, je connais des bosquets délicats et discrets dans ce parc, et des chatouilles dont vous me direz le plus grand bien.

  3. Basilic22 dit :

    Chamfort… sublime et nécessaire en ces temps obscurs… Merci monsieur Sollers de rappeler le souvenir de ce grand styliste.

    Dernière publication sur FICTIONS et FRICTIONS : Bruxelles ciblée, Bruxelle brisée, Bruxelles martyrisée...

  4. Kate dit :

    Michaël Jackson, encensé par… le pape Benoît XVI !

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