SOLLERS Philippe Blog

19 mars 2010

Un innocent dans un monde coupable

Classé sous Non classé — sollers @ 20:2


Dieu étant devenu inaudible, la présence dérobée du Diable en littérature mériterait une étude à part. De ce point de vue, Herman Melville (1819-1891) a droit à une mention spéciale. « Moby Dick » est un énorme roman « diabolique », et le capitaine Achab aux prises avec sa baleine blanche n’a pas fini de hanter les imaginations. Pourtant, en profondeur, deux brefs récits se détachent : « Bartleby le scribe » et « Billy Budd, marin ». Ce sont des chefs-d’oeuvre. 

Melville a beaucoup souffert de l’Amérique, qui, après lui avoir concédé quelques succès pour ses romans « maritimes », l’a vite trouvé fou. Echecs sur échecs, refus de ses poèmes, fin de vie comme employé aux douanes du port de New York, mais création obstinée et souvent fulgurante. Tout semble opposer Bartleby et Billy : pourtant, dans les deux cas, vous éprouvez bien l’action d’un mal incompréhensible. Si vous n’êtes pas inquiet et profondément ému, vous avez tort. Folie calme et négative d’un côté, crime contre la beauté de l’autre. 

Bartleby est un simple copiste dans un cabinet d’avoués de New York. Soudain, il ne veut plus copier ni rien faire. À  toute demande de son employeur, d’ailleurs fasciné par cette « silhouette livide et soignée, pitoyablement respectable, incurablement abandonnée », il répond, avec une « blafarde hauteur » et une « austère réserve », par une phrase appelée à devenir célèbre : « I would prefer not to. » Vous pouvez traduire, comme dans la Pléiade, par « je ne préférerais pas », ou, si vous voulez insister, par « je préférerais ne pas ». Imaginez cette scène aujourd’hui dans n’importe quel bureau d’une mégapole. Un type de ce genre, irréprochable, croise les bras devant son ordinateur et répète mécaniquement, d’une « voix singulièrement douce et ferme », la même phrase. L’employeur le renvoie-t-il sur-le-champ ? Mais non, il est pris d’une étrange fascination pour ce héros de la négation, lequel finit par squatter son bureau et en faire son habitation. Cet esprit qui toujours nie n’a rien de faustien : c’est un pauvre diable qui déserte le camp du diable social. Il ne préfère pas, c’est tout. Il interrompt la comédie, ne mange plus, finit à la prison des Tombes, tourné contre un mur, et meurt tranquillement dans l’herbe de la cour où on le laisse à son destin immobile. D’où venait ce spectre réfractaire ? D’un emploi aux lettres de rebut à la poste de Washington (ce sont les dead letters brûlées périodiquement). Bartleby est devenu lui-même une lettre morte. Le très religieux Melville vous fait signe à travers saint Paul : « La lettre tue, l’esprit vivifie. » Le Diable tue dans l’attachement servile à la lettre, et Bartleby est un martyr, qui, sans rien dire, a tout compris. 

Nous passons maintenant sur un navire de guerre anglais en 1797. Trois personnages principaux : un commandant lettré et réservé, un capitaine d’armes extrêmement bizarre (c’est un policier possédé), et enfin la vedette inoubliable : Billy le « Beau Marin », un « joyau », un « pur-sang », un innocent incapable de discerner le mal, « essentiellement ignorant de la vie factice ». Billy a 21 ans, c’est « la force alliée à la beauté », il a des yeux « célestes » et surtout une « bonté essentielle ». Il n’a qu’un seul défaut : quand il est très ému, il se met à bégayer, il ne peut plus parler. Sans quoi, bien qu’illettré, il chante en inventant sa chanson « comme un rossignol ». Billy gabier de misaine, vit dans les hauteurs du bateau comme un « joyeux Hypérion », et d’ailleurs ces marins du ciel sont des « dieux nonchalants » enviés des rampants des ponts du navire. Billy Budd a vite un surnom : c’est « Bébé Budd », membre lumineux d’un « club aérien ». Il a été enrôlé de force, c’est un adolescent plein de grâce et de vérité, aux allures parfois féminines en contraste avec sa nature athlétique. Bref, la séduction même, d’autant plus irritante qu’elle semble inconsciente d’elle-même. Voilà : le Diable n’a plus qu’à se manifester. 

Le Diable, c’est le capitaine d’armes, Claggart, surnommé « Jim Lamouche ». Il est bizarrement discret, celui-là, il fait régner l’ordre, il est très raisonnable, mais dissimulé. D’emblée, sans rien laisser paraître, il a repéré l’ange Billy ce pur et virginal Adam d’avant la Chute. Sous ses airs policés, il est atteint, dit Melville, d’une « dépravation naturelle », d’une « perversion congénitale et innée ». Ne dites pas tout de suite « homosexualité », ce serait trop simple. Il n’y a, chez Claggart, « rien de sordide ni de sensuel ». Le mal est beaucoup plus profond, et la « sexualité » n’est qu’une conséquence latérale d’un principe spirituel cachant une folie froide et un « orgueil phénoménal » sous une raison apparente. Ce serpent, hypnotisé par une rose (bud, bouton de fleur), est du « diabolisme incarné ». Melville écrit : « Incapable d’annuler en lui un mal élémentaire, percevant le bien, mais impuissant à y participer », il est comme un scorpion « surchargé d’énergie ». Cette énergie démesurée est l’Envie (comme catégorie du mal absolu). L’envie, passion diabolique par excellence, veut tuer, c’est une négativité pure. 

L’envie veut la mort. Satan, selon Milton, n’est que « pâle colère, envie, désespoir ». Melville, par petites touches bibliques et évangéliques (le « mystère d’iniquité » évoqué par saint Paul), fait du navire en pleine mer un lieu cosmique et métaphysique. 

Inutile de dire que Billy Budd, malgré quelques avertissements donnés sur un ton oraculaire par un vieux marin, ne s’aperçoit de rien et ne comprend rien. À partir de là, tout va très vite : le Diable accuse l’ange de préparer une mutinerie à bord. Billy bouleversé d’émotion par ce mensonge et devenu aphasique, le frappe à mort, et le commandant, tout en le sachant innocent, est obligé de le condamner à être pendu. L’aumônier du navire renonce vite à préparer le condamné à son exécution : c’est un enfant qui écoute poliment son sermon sans réagir. Au petit matin, l’agneau Billy Budd est pendu à la grande vergue devant l’équipage rassemblé. Il bénit, avant de mourir sans la moindre convulsion, le commandant. Le jour se lève, et c’est une apothéose en rose envahie de mouettes. Un innocent meurt dans un monde coupable : un de plus, mais un pour toujours. 

J’ai toujours lu et relu « Billy Budd » la gorge serrée. Ce petit livre inachevé (Melville y a travaillé jusqu’à sa mort) n’a été publié qu’en 1924. C’est du très grand art de marin connaissant tous les nœuds de la tragédie humaine, un requiem chantant une extraordinaire noblesse disparue. Sans illusions sur ses bouteilles jetées à la mer, Melville a quand même écrit ce qui suit : « Dans certaines dispositions, aucun homme ne peut peser ce monde sans jeter quelque chose comme le Péché originel dans la balance pour rétablir l’équilibre. » 


Herman Melville, Bartleby le scribe, Billy Budd, marin, et autres romans. OEuvres, IV. Édition de Philippe Jaworski, avec David Lapoujade et Hershel Parker, Gallimard, la Pléiade, 1424 p., 62,50 euros. 


 
Philippe Sollers

Le Nouvel Observateur n°2366 du 11 mars 2010. 
    

7 mars 2010

La tristesse (me) tue

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Casanova 

Le 18 février, entre onze heures et midi, une étrange cérémonie se déroule à Paris, au ministère de la Culture. On signe un contrat de 7,5 millions d’euros pour un manuscrit français du XVIIIe siècle, qui va ainsi rejoindre la Bibliothèque nationale. Quel est ce prodigieux écrivain ? Casanova, Histoire de ma vie. On peut voir, sous vitrine, des feuilles d’une vibrante fraîcheur, couverts d’une fine écriture noire, et l’encre, après deux cent douze ans, a l’air à peine sèche. Le vendeur est allemand, l’acheteur français, le payeur veut rester anonyme. Par les fenêtres, dans les jardins du Palais-Royal, j’aperçois le fantôme de Diderot, rêveur. Les photographes et les cameramen mitraillent le manuscrit exposé. Il a été écrit en Bohême, où ce Vénitien aventureux était réfugié. Douze à treize heures de rédaction par jour pour raconter une existence de plaisir ininterrompu, un scandale. Le plus étonnant est que cet énorme récit soit parvenu jusqu’à nous après des péripéties aussi extravagantes que ce qu’il raconte. 

Casanova écrivain français ? Mais oui,  et l’un des plus grands, à classer parmi Voltaire, Laclos, Stendhal, et bien d’autres. Vous dites qu’il a réellement existé, respiré ? Qu’il n’est pas une légende ou un personnage de film (par exemple, la marionnette mécanique que, par une jalouse vengeance, Fellini a imaginée) ?  Oubliez le cinéma et l’argent, prenez et lisez. « Rien ne pourra faire que je ne me sois amusé. » « En me rappelant les plaisirs que j’ai eus, je les renouvelle, j’en jouis une seconde fois, et je ris des peines que j’ai endurées et que je ne sens plus. Membre de l’univers, je parle à l’air, et je me figure rendre compte de ma gestion, comme un maitre d’hôtel rend à son maître avant de disparaitre. »
J’ai rarement eu autant de joie, autrefois, qu’en écrivant un livre sur Casanova (1). Tout est passionnant, chez lui, et pas seulement sa célèbre évasion de la prison de Venise. Ses amours sont électriques, vives, précises. Toutes les femmes qu’il a connues sont là comme une réfutation endiablée de la pruderie et du conformisme de toutes les époques, y compris, et peut-être surtout, la nôtre. La liberté a donc été une idée neuve en Europe, et elle a parlé cette langue-là. 

Lettres d’amour 

 Voyons maintenant ce qui se passait clandestinement dans le sud-ouest de la France, entre 1783 et 1786. On vient de retrouver aux Archives nationales un tas de lettres d’amour adressées à son cousin par une jeune femme noble de 25 ans, Rose (2). La plupart sont codées pour échapper à la surveillance locale, et elles dorment là, en vrac, avec une mèche de cheveux blonds tressée à un ruban bleu. Vous lisez bien : « Je t’aime depuis que je respire et pour la vie. » Et encore : « Plus l’amour est mystérieux plus il a de charmes. S’il était su, mon bonheur s’affaiblirait. » Et encore : « Il suffit que deux cœurs s’entendent, ils ont mille moyens de communiquer sans le secours de la parole. » Et encore : « Je n’aime pas les gens mélancoliques, je dois aller te voir demain, prépare-toi dès aujourd’hui à me faire gracieuse mine, je veux te voir un visage riant, je te jugerai en entrant et si je n’en suis pas contente, je m’en retournerai aussitôt. » Casanova, dans une lettre à une de ses amies, a le même ton décisif : « Sois gaie, la tristesse me tue. » 

Chopin 

Vous croyez connaître Chopin, que la lourde George Sand faisait semblant d’aimer sans l’entendre. Sa tombe, au Père-Lachaise, est sans cesse couverte de fleurs venues du monde entier. Son corps est enterré là, mais son cœur ? Voici (3) : « Au moment de l’autopsie, on préleva son cœur, selon le vœu exprimé par le mourant. Il fut plongé dans un vase de cristal rempli de cognac, placé dans une urne, et celle-ci, rapatriée à Varsovie par sa sœur Ludwika, fut enfermée dans un double coffre d’ébène et de chêne, et déposée dans les catacombes de l’église Sainte-Croix. En 1878, le neveu de Chopin obtint que l’urne fût transférée dans la nef de l’église où elle fut scellée dans un pilier. Elle y est toujours. » Des chercheurs ont demandé, paraît-il, à pratiquer sur ce cœur un test ADN pour savoir de quelle maladie cardiaque Chopin était mort. Mais l’ordre des Lazaristes auquel appartient l’église Sainte-Croix s’y est opposé en disant que les morts doivent pouvoir reposer en paix. Évidemment.
Le cœur musical de Chopin bat dans un pilier d’église. On oublie trop que c’est un cœur polonais révolutionnaire, exilé à Paris en 1830, après la sanglante  répression russe contre la Pologne, pays martyr. 

Modiano 

Les romans de Modiano sont toujours minutieusement composés, et forment maintenant un monde magique. C’est un drôle de voyageur du temps et de la mémoire, comme on peut le vérifier, à nouveau, dans son dernier livre, émouvant et profond, L’Horizon (4). Intensité de la vie perdue, intensité des surgissements : « Dehors, il demeura encore quelques instants devant la façade. Du soleil. La rue était silencieuse. Il avait la certitude, à ces instants-là, qu’il suffisait de rester immobile sur le trottoir et l’on franchissait doucement un mur invisible. Et pourtant, on était toujours à la même place. La rue serait encore plus silencieuse et plus ensoleillée. Ce qui avait lieu une fois se répétait à l’infini. » Les noms, les adresses, ceux et celles qui se sentent harcelés par la folie sociale, voilà les nouveaux mystères de Paris, à mi-voix, dans l’ombre. On ne dit pas assez que Modiano est un écrivain politique. De façon indirecte et douce, c’est pourtant le cas. 

(1) Philippe Sollers, Casanova l’admirable. Ed. Plon 1998, Folio n° 3318.
(2) Une correspondance amoureuse du XVIIIe siècle. Ed. Bayard, 2010.
(3) Pascale Fautrier, Chopin. Folio biographies, inédit, 2010.
(4) Patrick Modiano, L’Horizon. Ed. Gallimard, 2010. 

Philippe Sollers,
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n°3294  du dimanche 28 février 2010.

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