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7 mars 2010

La tristesse (me) tue

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Casanova 

Le 18 février, entre onze heures et midi, une étrange cérémonie se déroule à Paris, au ministère de la Culture. On signe un contrat de 7,5 millions d’euros pour un manuscrit français du XVIIIe siècle, qui va ainsi rejoindre la Bibliothèque nationale. Quel est ce prodigieux écrivain ? Casanova, Histoire de ma vie. On peut voir, sous vitrine, des feuilles d’une vibrante fraîcheur, couverts d’une fine écriture noire, et l’encre, après deux cent douze ans, a l’air à peine sèche. Le vendeur est allemand, l’acheteur français, le payeur veut rester anonyme. Par les fenêtres, dans les jardins du Palais-Royal, j’aperçois le fantôme de Diderot, rêveur. Les photographes et les cameramen mitraillent le manuscrit exposé. Il a été écrit en Bohême, où ce Vénitien aventureux était réfugié. Douze à treize heures de rédaction par jour pour raconter une existence de plaisir ininterrompu, un scandale. Le plus étonnant est que cet énorme récit soit parvenu jusqu’à nous après des péripéties aussi extravagantes que ce qu’il raconte. 

Casanova écrivain français ? Mais oui,  et l’un des plus grands, à classer parmi Voltaire, Laclos, Stendhal, et bien d’autres. Vous dites qu’il a réellement existé, respiré ? Qu’il n’est pas une légende ou un personnage de film (par exemple, la marionnette mécanique que, par une jalouse vengeance, Fellini a imaginée) ?  Oubliez le cinéma et l’argent, prenez et lisez. « Rien ne pourra faire que je ne me sois amusé. » « En me rappelant les plaisirs que j’ai eus, je les renouvelle, j’en jouis une seconde fois, et je ris des peines que j’ai endurées et que je ne sens plus. Membre de l’univers, je parle à l’air, et je me figure rendre compte de ma gestion, comme un maitre d’hôtel rend à son maître avant de disparaitre. »
J’ai rarement eu autant de joie, autrefois, qu’en écrivant un livre sur Casanova (1). Tout est passionnant, chez lui, et pas seulement sa célèbre évasion de la prison de Venise. Ses amours sont électriques, vives, précises. Toutes les femmes qu’il a connues sont là comme une réfutation endiablée de la pruderie et du conformisme de toutes les époques, y compris, et peut-être surtout, la nôtre. La liberté a donc été une idée neuve en Europe, et elle a parlé cette langue-là. 

Lettres d’amour 

 Voyons maintenant ce qui se passait clandestinement dans le sud-ouest de la France, entre 1783 et 1786. On vient de retrouver aux Archives nationales un tas de lettres d’amour adressées à son cousin par une jeune femme noble de 25 ans, Rose (2). La plupart sont codées pour échapper à la surveillance locale, et elles dorment là, en vrac, avec une mèche de cheveux blonds tressée à un ruban bleu. Vous lisez bien : « Je t’aime depuis que je respire et pour la vie. » Et encore : « Plus l’amour est mystérieux plus il a de charmes. S’il était su, mon bonheur s’affaiblirait. » Et encore : « Il suffit que deux cœurs s’entendent, ils ont mille moyens de communiquer sans le secours de la parole. » Et encore : « Je n’aime pas les gens mélancoliques, je dois aller te voir demain, prépare-toi dès aujourd’hui à me faire gracieuse mine, je veux te voir un visage riant, je te jugerai en entrant et si je n’en suis pas contente, je m’en retournerai aussitôt. » Casanova, dans une lettre à une de ses amies, a le même ton décisif : « Sois gaie, la tristesse me tue. » 

Chopin 

Vous croyez connaître Chopin, que la lourde George Sand faisait semblant d’aimer sans l’entendre. Sa tombe, au Père-Lachaise, est sans cesse couverte de fleurs venues du monde entier. Son corps est enterré là, mais son cœur ? Voici (3) : « Au moment de l’autopsie, on préleva son cœur, selon le vœu exprimé par le mourant. Il fut plongé dans un vase de cristal rempli de cognac, placé dans une urne, et celle-ci, rapatriée à Varsovie par sa sœur Ludwika, fut enfermée dans un double coffre d’ébène et de chêne, et déposée dans les catacombes de l’église Sainte-Croix. En 1878, le neveu de Chopin obtint que l’urne fût transférée dans la nef de l’église où elle fut scellée dans un pilier. Elle y est toujours. » Des chercheurs ont demandé, paraît-il, à pratiquer sur ce cœur un test ADN pour savoir de quelle maladie cardiaque Chopin était mort. Mais l’ordre des Lazaristes auquel appartient l’église Sainte-Croix s’y est opposé en disant que les morts doivent pouvoir reposer en paix. Évidemment.
Le cœur musical de Chopin bat dans un pilier d’église. On oublie trop que c’est un cœur polonais révolutionnaire, exilé à Paris en 1830, après la sanglante  répression russe contre la Pologne, pays martyr. 

Modiano 

Les romans de Modiano sont toujours minutieusement composés, et forment maintenant un monde magique. C’est un drôle de voyageur du temps et de la mémoire, comme on peut le vérifier, à nouveau, dans son dernier livre, émouvant et profond, L’Horizon (4). Intensité de la vie perdue, intensité des surgissements : « Dehors, il demeura encore quelques instants devant la façade. Du soleil. La rue était silencieuse. Il avait la certitude, à ces instants-là, qu’il suffisait de rester immobile sur le trottoir et l’on franchissait doucement un mur invisible. Et pourtant, on était toujours à la même place. La rue serait encore plus silencieuse et plus ensoleillée. Ce qui avait lieu une fois se répétait à l’infini. » Les noms, les adresses, ceux et celles qui se sentent harcelés par la folie sociale, voilà les nouveaux mystères de Paris, à mi-voix, dans l’ombre. On ne dit pas assez que Modiano est un écrivain politique. De façon indirecte et douce, c’est pourtant le cas. 

(1) Philippe Sollers, Casanova l’admirable. Ed. Plon 1998, Folio n° 3318.
(2) Une correspondance amoureuse du XVIIIe siècle. Ed. Bayard, 2010.
(3) Pascale Fautrier, Chopin. Folio biographies, inédit, 2010.
(4) Patrick Modiano, L’Horizon. Ed. Gallimard, 2010. 

Philippe Sollers,
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n°3294  du dimanche 28 février 2010.

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