SOLLERS Philippe Blog

11 avril 2010

L’infini harmonique

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Tempête 

C’est une chose d’apprendre de loin des tremblements de terre ou des raz de marée sur différents points de la planète, c’en est une autre d’être directement visé par une dévastation imprévue. J’ai donc passé une nuit blanche en pensant à ma maison de l’île de Ré, qui, en principe, aurait dû être ravagée et inondée lors de la récente catastrophe. Petit miracle : presque rien, alors que l’endroit est très exposé et avait été sinistré il y a dix ans. La violence du vent et de la marée a surpris tout le monde, et rien de plus atroce que les pauvres gens des zones inondables noyés, à trois heures du matin, pendant leur sommeil. On leur avait annoncé une alerte rouge, ils se sont enfermés chez eux et seuls quelques-uns ont pu sortir par les toits et être sauvés par des hélicoptères. Personne n’a pu m’expliquer pourquoi cette tempête très étrange (ville de La Rochelle inondée) avait reçu le nom de Xynthia, prénom aussi barbare qu’obscène. Ma nuit blanche n’est pas grand-chose (communications coupées, pas moyen d’avoir le moindre renseignement) si l’on considère le nombre de morts, les digues explosées, la honte et la misère des constructions dans des zones dangereuses. Pendant des heures, on devient pure violence, vent déchaîné, vagues déferlantes, terreur enfantine. Durant quelques jours, l’île a été coupée en trois, ce qui l’a ramenée à ce qu’elle était au XIIe siècle. La Nature a-t-elle des raisons d’être aussi mécontente ?  Il faut croire. En tout cas, on peut souffrir pour un paysage comme pour un deuil injuste et brutal. 

 Pulsions 

Le Jeu de la mort, à la télévision, a été inspiré par l’expérience éblouissante de Milgram, au début des années 1960. Il s’agit de savoir comment des participants abusés par une autorité indiscutable peuvent pousser quelqu’un vers la mort à coups de chocs électriques. Un acteur invisible hurle à chaque décharge, il a tous les défauts du monde, le joueur ou la joueuse qui appuie sur un bouton fait le bien, se distingue par son obéissance, gagne en considération sociale. Ce n’est plus la servitude volontaire, mais la servilité spectaculaire. Milgram avait fait observer (cruelle démonstration pour le discours humaniste) que seule une petite minorité de « joueurs » hésitaient à aller jusqu’au bout. Ces réfractaires au meurtre en faveur du bien étaient très différents les uns des autres, et ne pouvaient former aucune communauté. Leurs motifs étaient divers : malaise physique, croyance religieuse, tympans fragiles, sadisme plus raffiné. La pulsion de mort, en revanche, circulait parfaitement chez les autres par manque d’imagination. 

L’expression « prêtre pédophile » est en passe de devenir courante, et l’Église catholique en paye les frais. Cette vieille et vénérable institution est soudain ravagée par des révélations en cascades, aux États-Unis, en Irlande, en Bavière, en Italie, en France. «  Crime atroce », dit le pape, visiblement accablé par tout ce tam-tam. Mais les faits sont là : les séminaires sont des camps d’entraînement à la perversion sexuelle la plus idiote, ce qui demanderait une analyse en profondeur. Sur l’atmosphère confinée des séminaires catholiques, la meilleure description reste, de loin, Le Rouge et le Noir de Stendhal. « Prêtre pédophile », en un sens, c’est presque aussi surréaliste que « magistrat assassin », « policier gangster », « financier fou », « militaire terroriste » ou « homme politique vertueux ». Je l’avoue bien qu’ayant, comme romancier, beaucoup d’imagination, je n’arrive pas à me mettre dans la tête d’un prêtre pédophile. Je reconnais mes limites, et je dois dire aussi que je n’aurais jamais joué au Jeu de la mort. 

 Élections 

Rien de plus plaisant que le déni apporté par la majorité actuelle aux élections régionales, et rien de plus cocasse que le remaniement opéré par l’Élysée à ce sujet. La France est en rose ? Qu’importe, puisque l’Alsace est en bleu ! L’important, désormais, ce sont les retraites, encore les retraites, toujours les retraites. Cela dit, comme dans toutes les situations au bord du gouffre, ce sont des femmes qui pourront peut-être sauver les meubles. Martine Aubry, Ségolène Royal et, pourquoi pas, Marine Le Pen aidant les socialistes en douce. Dany Cohn-Bendit est au mieux de sa forme bavarde, mais il n’a pas l’air de plaire à la soucieuse Cécile Duflot. Passons sur quelques numéros à la Père Ubu : le populaire Georges Frêche et son vulgaire bagout d’estrade, l’indéboulonnable Le Pen dont la fille atténue déjà les aspects rugueux. Quoi d’autre sur la scène ? Les hommes ont l’air psychiquement fatigués, comme le pays lui-même. J’ai déjà dit ma préférence pour la solide Martine Aubry, cette antipeople absolue.  

 Chine 

Si vous ne devez voir qu’une exposition, ne ratez pas celle consacrée au taoïsme au Grand Palais. C’est un événement dévoilant la Chine la plus profonde, une démonstration de liberté radicale. Rien à voir avec une religion, et surtout pas avec le bouddhisme. Le catalogue est somptueux, et vous pourrez rêver longtemps sur ses images. Une formule ramassée de cette pensée en acte ? Celle-ci : «  L’infini harmonique ». Et puis « Avoir des os d’immortels, monter au ciel en plein jour. » Comme ça. Si vous voulez pousser plus loin votre connaissance de la pensée chinoise, prenez la traduction des Maitres mots de Yang Xiong, qui vient de paraître (1). Ce portrait d’un certain Dongfang Shuo m’enchante :  « Pourquoi le renom de Dongfang Shuo dépasse-t-il ainsi la réalité ? 
 - Son art de la repartie, sa ressource, son franc-parler, sa vertu contournée. Sa repartie ressemble à de l’excellence, ses ressources jamais à court ressemblent à de la sagesse, son franc-parler ressemble à de la droiture, sa vertu contournée ressemble à du retrait. 
- À quoi tient son renom? 
- À une parfaite maîtrise de la plaisanterie. »   
Ou encore : «  Le renom suprême est le renom auquel on n’a pas travaillé. Le renom auquel on a travaillé vient après. » 

   

(1) Yang Xiong, Maitres mots. Introduction, notes et traduction de Béatrice L’Haridon.  Editions Les Belles Lettres, 2010. 

 Philippe Sollers
Mon journal du mois 
Le Journal du Dimanche n° 3298 du dimanche 28 mars 2010 

 

   

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