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20 juin 2010

« Rire dans l’âme »

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Liberté incroyable et intacte : c’est ainsi qu’apparaît Molière près de 350 ans après sa mort. Ouvrez ces deux nouvelles Pléiades et leur album (1) : vous entrez immédiatement dans un château enchanté, vous pouvez vous déplacer, en pleine lumière, d’une pièce à l’autre, les phrases, les cris, les répliques vous sautent au visage, c’est dix fois plus concentré que les meilleurs romans. Tout le théâtre de la vie est à vous, pas besoin de se demander, une fois de plus, qui sera demain le meilleur acteur dans « l’Avare » ou « le Malade imaginaire ». Le vrai roi-soleil de Versailles est Molière, et Louis XIV le savait bien. Cet auteur comédien était son complice, son rêve, son impromptu permanent, son espion, son génie protecteur, son meilleur messager sur scène. Avec lui, au moins, on pouvait rire de tout et danser.

Toutes les variétés du rire, c’est-à-dire de l’énergie enfantine, vous accueillent, du plus guignol au plus subtil. Un contemporain note que ce genre nouveau de comédies « divertissent, attachent, et font continuellement rire dans l’âme ». Ce « rire dans l’âme » traverse le temps, change d’habits, ne vieillit jamais. Il est sombre, gai, lucide, contradictoire, philosophique en diable contre toute philosophie du sérieux. Tout y passe : les précieuses ridicules, -les femmes savantes, les mauvais poètes, les pères archaïques, les mères autoritaires, les maris pénibles, les hypocrites, les faux dévots, les médecins grotesques et, surtout et partout, l’argent. Le monde humain est une comédie qui a enfin trouvé la langue qui la révèle : la française. Demandez-vous d’où viennent l’Ubu de Jarry, la Mme Verdurin de Proust ou le Professeur Y de Céline. De Molière, bien sûr, qui sait renaître au moment où il faut. Une seule positivité dans ce jeu de massacre : l’amour inné, spontané, jeune, se jouant de tous les obstacles et de tous les complots. L’amour est le seul grand médecin, son bon sens est la chose du monde la plus certaine.

 

Je viens d’avoir dix fous rires en relisant « le Bourgeois gentilhomme » et « l’École des femmes ». Cette dernière pièce, dix jours après sa représentation au Palais-Royal, a été donnée au Louvre pour le jour des Rois, le 6 janvier 1663. Somptueux souper où la troupe de Molière, raconte un gazetier, « fit rire Leurs Majestés jusqu’à s’en tenir les côtés ». Louis XIV ne se lasse pas de ce rire, même s’il sera obligé, en pleine crise janséniste, de faire semblant, pendant un temps, d’interdire « Tartuffe ». Rien de plus faux que de décrire Molière en opposition à la cour. Le danger, selon lui, vient plutôt des bourgeois qui se veulent aristocrates, des provinciaux attardés, des « fâcheux » en tout genre, des pères qui veulent diriger leurs filles, des mères atrabilaires, des médecins fous, des prudes précieuses qui veulent régenter le langage (« Nous sommes par nos Lois les Juges des Ouvrages / Par nos Lois, Prose et Vers, tout nous sera soumis »).

Mine de rien, il s’agit d’une vraie bataille philosophique et politique entre idéalisme et matérialisme. Le premier, à travers les précieuses, mène un combat sans merci contre le corps et sa « bestialité », et veut même interdire jusqu’aux « syllabes sales » (« con », par exemple). Regardez Bélise : « Aimez-moi, souriez, brûlez pour mes appas / Mais qu’il me soit permis de ne le savoir pas. » Le pauvre mari, destitué de toute autorité, se voit reprocher de tenir à son corps, qui n’est qu’une « guenille » par rapport au pur esprit. D’où ces vers célèbres : « Oui, mon Corps est moi-même, et j’en veux prendre soin, / Guenille si l’on veut, ma guenille m’est chère. » Les prudes, c’est connu, n’ont pas de corps, elles adorent les faux savants et les pédants, elles repèrent partout des allusions sexuelles intolérables, des « saletés », des obscénités. Pas de meilleur allié pour elles que le trompeur dévot à l’affût, qui, lui au moins, sait ce qu’il veut : la femme de son hôte illusionné et sa fortune. Là-dessus, la fausse conversion de Don Juan ne laisse aucun doute : « L’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertu. » Ce qui ne veut pas dire que la vraie vertu et sa manie morale soit un bien : même Alceste, misanthrope, reste désarmé devant sa Célimène coquette. Molière est blanc, il est aussi très noir, comme le prouve ce propos de Purgon abandonnant son malade parce que celui-ci s’est permis de refuser un clystère : « Je vous abandonne à votre méchante constitution, à l’intempérie de votre tempérament, et à la féculence de vos humeurs. » Le patient doit mourir, dûment saigné et purgé, de la main de son médecin, sans quoi il est hérétique par rapport à la science. Encore plus noirs, les derniers mots de Sganarelle après que son maître, Don Juan, a été foudroyé par le Commandeur : « Ah! mes gages, mes gages ! voilà par sa mort un chacun satisfait : Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content. Il n’y a que moi seul de malheureux. Mes gages, mes gages, mes gages ! »

 

Comment oublier les noms de ces merveilleuses marionnettes que vous retrouvez aujourd’hui dans la vie courante ? Les voici tous et toutes : Trissotin, Vadius, Purgon, Diafoirus, Jourdain, Dandin, Philaminte, Bélise, Arsinoë, Oronte, Célimène, Toinette, Agnès, Mascarille, Scapin… Molière est dans chaque personnage : ridicule, rusé, abusé, indigné, jaloux, intrigant, révolté, réveillé. C’est aussi un expert en autopublicité, ses parades sont instantanées, ses improvisations sont fulgurantes, et il tient les comptes de ses succès : « C’est une chose étrange de vous autres Messieurs les poètes, que vous condamniez toujours les pièces où tout le monde court, et ne disiez jamais que du bien que de celles où personne ne va. »

 

Reste le problème de sa vie intime, sa relation avec la charmante Madeleine Béjart, âme de la troupe. On chuchote que sa fille, Armande, non moins charmante, est en réalité la fille de Molière. Quand celui-ci l’épouse, la rumeur, relayée par le rival Racine, monte jusqu’à Versailles. Réplique du roi : il décide d’être le parrain de leur premier enfant, Louis, baptisé à Saint-Germain l’Auxerrois. Bénédiction d’un inceste ? On peut le penser, ce qui ferait de Molière le premier anarchiste français couronné. La marraine n’est pas non plus n’importe qui puisqu’il s’agit de Madame, femme du frère du roi, dite Henriette d’Angleterre. On voit qu’avant de devenir dévot sous l’influence de la Maintenon, Louis XIV n’avait pas froid aux yeux dans la comédie française.

Et maintenant amusons-nous un peu en essayant de deviner les pièces que Molière écrirait de nos jours. Voici quelques suggestions : le Président gentilhomme, l’École des mannequins, les Précieux ridicules, le Banquier fou, Tartuffe ou le Philosophe imposteur, l’Avare milliardaire, le Philanthrope hypocrite, le Pédophile archevêque, la Féministe dévote, les Musulmanes savantes, le Névrosé imaginaire, le Psychanalyste malgré lui, l’Artiste ignorant, le Trader cocu, les Plaisirs du dalaï-lama, l’Écrivain inculte… Si ça vous chante, vous êtes libre d’allonger la liste.


(1) « Album Molière », iconographie choisie et commentée par François Rey, Editions Gallimard, la Pléiade, 320 p.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2377, du 27 mai 2010.

 

 

 

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