SOLLERS Philippe Blog

1 octobre 2010

Joueur à Bordeaux

Classé sous Non classé — sollers @ 21:2

Imaginons Stendhal aujourd’hui : il apprend avec stupeur que sa ville natale, Grenoble, où il s’est supérieurement ennuyé pendant son enfance, est devenue une sorte de capitale de la délinquance provinciale. La France, d’ailleurs, lui paraît dans un drôle d’état : agitation sécuritaire, dépression profonde, crise d’identité, abîme de plus en plus vertigineux entre les riches et les pauvres. Il n’y a plus ni rouge ni noir mais seulement du gris très bavard. Il décide de faire un tour dans ce vieux pays, qui, hélas, n’est jamais arrivé à égaler l’Italie. Il prend quelques romans contemporains pour son voyage, mais ils sont lourds, sombres, pénibles. Il les feuillette un peu et s’endort. 

En réalité, nous sommes en mars 1838, en pleine Restauration réactionnaire, et c’est « Voyage dans le midi de la France », un des plus beaux livres de l’auteur du « Rouge et le Noir ». Je le suis à la trace car j’ai de très bonnes raisons de m’arrêter avec lui dans ce qu’il appelle « la plus belle ville de France » : Bordeaux.

Coup d’oeil immédiat de professionnel : « Ce qui frappe le plus le voyageur qui arrive de Paris, c’est la finesse des traits, et surtout la beauté des sourcils des femmes de Bordeaux. Ici, la finesse est naturelle, les physionomies ont l’air délicat et fier sans le vouloir. Comme en Italie, les femmes ont, sans le vouloir, ce beau sérieux dont il serait si doux de les faire sortir. » Et puis : « J’aime les habitants de Bordeaux et leur vie toute épicurienne, à mille lieues de l’hypocrisie sournoise et ambitieuse de Paris. » Et encore : « Vie toute en dehors, toute physique, de ces aimables Bordelais; genre de vie leste, admirable, dans ce moment où l’hypocrisie souille la vie morale de la France. » Stendhal s’intéresse immédiatement à tout : le souvenir de Montaigne et de Montesquieu, le fleuve rempli de navires, le commerce du vin, les fantômes des Girondins, le spectre du Prince noir anglais qui régnait autrefois sur l’Aquitaine (« les Bordelais, accoutumés au gouvernement anglais, sentirent vivement la perte de leurs privilèges »). 

Bordeaux, ville du XVIIIe siècle, a été punie au XIXe et au XXe, ville noire qui n’a retrouvé que récemment son éclatante blondeur, et son quai magnifique que Stendhal compare à Venise. Et puis, que voulez- vous, « on est dévot à Lyon, on est joueur à Bordeaux ». Mieux : « Il y a de «l’amour» à Bordeaux. » Voyez : « Le bon sens bordelais est vraiment admirable, rien ne lui fait, il ne joue la comédie pour rien, il ne se passionne que pour l’état qui lui donne les moyens de mener joyeuse vie. » Voyez, voyez : « Rien n’a l’air triste, tous les mouvements que vous apercevez, depuis l’homme qui charge sa charrette jusqu’à la jeune fille qui offre des bouquets de violettes, ont quelque chose de rapide et de svelte. »  À la fin de l’année 1838, Stendhal, qui a retrouvé Giulia, son amour ancien et final, va se cloîtrer à Paris pour écrire à toute allure le plus beau roman du monde : « la Chartreuse de Parme ». Le 14 mars, il note au bord de la Garonne : « Ce matin, j’ai oublié la vie pendant deux heures. Je respirais les premières bouffées de l’air doux du printemps sur cet admirable quai… » Pas de doute, la vraie identité nationale se réfugie à Bordeaux, et Stendhal insiste sur le caractère « viveur » des corps qu’il a sous les yeux. Que ce soit une leçon pour ce morne pays actuel est donc clair. « À une époque d’hypocrisie et de tristesse ambitieuse, la «sincérité» et la «franchise» qui accompagnent le caractère «viveur» placent le Bordelais au premier rang parmi les produits intellectuels et moraux de la France. » 
Mais je sens qu’il faut que j’arrête là cet éloge, peut-être exagéré, de mon cas. 

Stendhal, Voyage dans le midi de la France, François Bourin, 2010.

Philippe  Sollers
Le Nouvel Observateur n°2394, du 23 septembre 2010. 

  

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