SOLLERS Philippe Blog

15 octobre 2010

Pensée secrète

Classé sous Non classé — sollers @ 15:2

Pour moi, l’épicurisme est une pensée de la liberté maximale. Épicure est le penseur anti-religieux par excellence, célébré par Lucrèce comme le premier Grec qui osa défier les dieux. Cet enseignement, unique, a été combattu partout. Il me semble important d’insister d’emblée sur la falsification, le rejet, dont cette pensée a été l’objet, sur la réprobation, universelle et constante, qu’elle a subie et qui est d’essence religieuse. Comme l’on n’en est pas sorti – tout le prouve aujourd’hui –, Épicure ma parait extrêmement actuel.

Cette inscription épicurienne en latin, si étrange, par laquelle le mort prend la parole NF.F.NS.NC., NON FUI. FUI. NON SUM. NON CURO ; et que je commente au début de mon livre La Fête à Venise (1), me semble essentielle : «  Je n’ai pas été, j’ai été, je ne suis pas, je ne m’en soucie pas. »  C’est une critique de toutes les conceptions religieuses qui font de la mort leur grand levier d’intervention. C’est la raison pour laquelle cette philosophie a toujours été combattue, assimilée à une porcherie, rejetée avec une extrême violence comme créant des individus libres, asociaux… Le fait de construire des situations de retrait, idylliques, asociales, est considéré comme un blasphème fondamental. À chaque fois, pour cela, il faut subir une réprobation très forte du clergé, religieux ou philosophique – voir Platon voulant détruire tous les ouvrages de Démocrite.

Ce puritanisme insensé va aussi bien dans le sens d’une valorisation absurde de la sexualité que dans celui de son refoulement total, les deux positions étant strictement symétriques. L’épicurisme est cette pensée de la liberté qui permet d’échapper à ces deux extrêmes : Épicure est le contraire de toute pornographie publicitaire, comme de toute emprise destructrice, névrotique, sur les corps. Insister sur le plaisir sans excès, sur le fait que la pensée s’accompagne toujours d’une réalisation physique, est extrêmement nécessaire puisqu’on vit aujourd’hui une évacuation brutale, une expropriation des corps. Il y a quelque chose dans l’humanité qui sécrète un rejet de l’accent mis sur le plaisir : prime à la souffrance, à la dépression, à la mélancolie, à la psychologie, etc.

Au fond, l’épicurisme est une pensée qui doit rester secrète. Bien qu’elle soit démocratique, ouverte à tous, aux femmes notamment, c’est paradoxalement une pensée très aristocratique, donc en danger. Je ne pense pas qu’il puisse y avoir une société fondée dur la pensée d’Épicure. Ça a toujours fait peur, c’est pour cela d’ailleurs qu’on en parle encore aujourd’hui. Contrairement à ce qu’on en dit, c’est une pensée très difficile d’accès, qui met en mouvement ce que peut – ou pas – le corps humain. Là, j’aimerais citer Spinoza : « Qui a un corps apte au plus grand nombre d’actions, a un esprit dont la plus grande partie est éternelle ». (2)

La question de la mort est essentielle : la mort n’est rien, mais pas du tout dans le sens actuel d’un violent déni de la mort. La pensée d’Épicure ne consiste jamais dans ce nihilisme-là : il est bien évident qu’oser dire que la mort n’est rien revient à y penser sans cesse. Ce n’est pas un refus ou une dénégation : au contraire, c’est à partir de là que le plaisir, en tant qu’il est un élément de la pensée elle-même, peut trouver son juste accord. Le plaisir s’enlève ainsi sur fond de précarité extrême de l’existence. C’est pour cela que, la vie étant courte, le Jardin est préférable à tout autre lieu. Je trouve cela sublime, les jardins… Il y a ceux qui sont en bons termes et ceux qui sont en mauvais termes avec les jardins… Cette pensée est une porte ouverte sur une poésie grandiose, une poésie de la nature, qui, en s’employant à débarrasser l’homme de la terreur et à démasquer le mensonge social dans ses racines mêmes, a eu affaire à une entreprise permanente de terrorisation.

1 - La Fête à Venise, Editions Gallimard, 1994. Folio n°2463. 
2 - Spinoza, L’éthique. Cinquième partie : De la puissance de l’entendement ou de la liberté humaine, Proposition XXXIX. 

Philippe Sollers
Magazine Littéraire n°425, novembre 2003
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