SOLLERS Philippe Blog

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22 décembre 2010

Transparence

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

D.G. : À l’ère de la transparence, les gens ne savent plus lire.

Ph.S. : À l’ère de la transparence, plus personne ne saura lire… Voilà la très mauvaise nouvelle. Ce sont désormais les choses les plus claires, les plus nettes, les plus faciles à lire qui ne sont pas lues. Voltaire par exemple, c’est épatant. Comme vous le savez, Nietzsche rend hommage à Voltaire en disant que c’est l’homme le plus intelligent qui ait vécu avant lui. Il lui dédie Humain trop humain. Mais Voltaire n’est pas à la mode. C’est clair et c’est pour ça que personne ne semble pouvoir le lire. Et Poésies d’Isidore Ducasse, c’est extrêmement clair. Il y a quatre personnes par génération pour pouvoir le lire : « Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes. » C’es t très clair. « L’homme ne doit pas inventer le malheur dans ses livres. » C’est une chose très simple. Si tout à coup vous dites des choses claires, simples, ça n’intéresse pas. Alors il y a des moments où vous pouvez saisir sur le vif la déraison ambiante, vous dites des choses claires, nettes, basiques, et vous voyez que ça choque la déraison ambiante, le délire ambiant. Il n’y a pas pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre. Et encore une fois, pourquoi la perception semble-t-elle confisquée au sujet par lui-même ? Autrement dit pourquoi se terrorise-t-il, pourquoi a-t-il peur, sans cesse ? On demande du maître, et il n’y en a pas, sinon des maîtres qui sont eux-mêmes des esclaves. La thèse que pose Nietzsche pour finir est la suivante : puisque la plèbe est en haut aussi bien qu’en bas, et ça va continuer de plus belle, il faut une aristocratie d’esprit. Mais en quoi la noblesse consiste-t-elle désormais ?

Philippe Sollers
Entretien avec Anaëlle Lebovits et Damien Guyonnet.
Le Diable probablement, n°2, mars 2007.

 

21 décembre 2010

« Accoucheur du chaos »

Classé sous Non classé — sollers @ 21:2


Oubliez un moment vos prédications morales, destinées, en général, à cacher vos mauvaises actions, et intéressez-vous de plus près à la guerre. Elle a lieu sans arrêt dans tous les domaines, le dernier, brûlant, étant celui des monnaies. Voici donc un nouveau géant qui n’en est qu’à ses débuts : la Chine. Ce n’est pas moral ? Eh non, c’est la guerre.

Contrairement à la croyance américaine dans la toute-puissance du choc militaire frontal (erreur au Vietnam, erreur et enlisement en Irak, prolifération du terrorisme), la stratégie chinoise est comme l’eau : pas de forme fixe, fluidité, ténacité, enveloppements, sinuosités, silence. Ouvrez ce livre magique, magnifiquement illustré, votre bibliothèque l’attendait, il resurgit du fond des âges (Ve siècle avant notre ère), et, sans une ride, il vous montre clairement l’essentiel.

 

Au moins, c’est net : «La guerre repose sur le mensonge. » « Grande affaire des nations, elle est le lieu où se décident la vie ou la mort, elle est la voie de la survie ou de la disparition, on ne saurait donc la traiter à la légère. » Ce « Sun Tzu » (ou Sun Zi) est le plus ancien traité de stratégie connu. Où était le monde occidental à l’époque ? Vous auriez avantage à relire « l’Iliade » et « l’Odyssée ». Mais ici, en passant, parmi ses commentaires inspirés, Jean Levi ne craint pas de citer Mao lui-même comme continuateur de Sun Tzu, notamment dans un texte de 1938, « De la guerre prolongée ». L’actuel président chinois est-il le successeur de Mao dans un sens qui paraît carrément inverse ? Avec les Chinois, tout est possible. Voyez l’impassible Hu Jintao, à Paris, citant Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Hugo et Alexandre Dumas, devant un Sarkozy fasciné par des contrats à milliards. Courtois, ce Chinois indéchiffrable, principal banquier de la planète, n’a pas évoqué « la Princesse de Clèves ». C’est dommage, il aurait dû.

 

« L’Art de la guerre » a été dix mille fois lu et relu, il le reste, sauf par les intellectuels enfermés dans leurs préjugés. C’est un livre immoral (comme Machiavel, après tout), mais d’une éthique très stricte. Ecoutez Shang Yang : « Gouverner, c’est détruire, détruire les parasites, détruire ses propres troupes, détruire l’ennemi » Ici, le général est supérieur au souverain, il agit selon les situations, c’est un « accoucheur du chaos » (Levi), un vrai situationniste. Il est secret, impénétrable, léger, profond, insaisissable. Il connaît parfaitement le terrain, les points forts et les points faibles de l’adversaire. Il se connaît lui-même, surtout, mais cette connaissance échappe à ses ennemis : « Je sais tout de l’autre, parce qu’il ignore tout de moi. » Et voici quelques conseils : « Capable, passez pour incapable ; prêt au combat, ne le laissez pas voir; proche, semblez donc loin ; loin, semblez donc proche; attirez l’adversaire par la promesse d’un avantage ; prenez-le au piège en feignant le désordre ; s’il se concentre, défendez-vous ; s’il est fort, évitez-le ; coléreux, provoquez-le ; méprisant, excitez sa morgue ; dispos, fatiguez-le ; uni, semez la discorde. »

 

Vous avez le vertige ? Moi aussi. L’armée chinoise est partout et nulle part, elle est à la fois très structurée (hiérarchisation, sanctions) et informe, car « le sans-forme domine l’ayant-forme ». « J’oblige l’ennemi à dévoiler ses formations sans jamais trahir ma forme. Je concentre mes forces, l’ennemi disperse ses hommes ; je forme un corps unique, il est fractionné en dix endroits ; attaquant à dix contre un, je me trouve toujours en supériorité numérique. » Bref, j’attaque là où l’adversaire ne m’attend pas, je surgis toujours à l’improviste. J’utilise une tactique de harassement, méthode qui consiste à user l’ennemi jusqu’à épuisement total pour l’anéantir ensuite. Tout cela n’est pas « bien »,« Une armée doit être preste comme le vent, majestueuse comme la forêt, dévorante comme la flamme, inébranlable comme la montagne. Insaisissable comme une ombre, elle frappe avec la soudaineté de la foudre. » mais les embarras à ce sujet conduisent automatiquement au désastre.

 

Tout repose sur le général, qui devient, en exposant sa vie, un personnage métaphysique. « Le grand général est dépositaire d’un art dont nul discours ne saurait rendre compte, aussi est-il mystérieux comme les dieux ; il voit ce qui échappe à la vue des autres, aussi est-il infiniment clairvoyant. Qui sait l’art de se rendre invisible et de tout voir ne rencontrera pas d’ennemis dans les campagnes ni de pays pour se dresser en face de lui. » Je ne peux pas être deviné puisque je suis capable de faire passer le vide pour le plein et le plein pour le vide. Je m’appuie sur les mouvements de l’adversaire, il travaille pour moi à son insu, ma force ne se présente que sous les dehors de la faiblesse, elle est féminine (le masculin étant trop voyant), je me propulse en avant en me tenant en retrait. Comme la guerre a lieu à chaque instant partout, vous pouvez appliquer ce comportement insolite en affaires, en politique, en littérature, en amour.

 

Le chapitre 13 du « Sun Tzu » est le plus important. Il traite du renseignement et de l’espionnage, autrement dit des agents secrets. « Il existe cinq sortes d’agents : les agents indigènes, les agents intérieurs, les agents retournés, les agents sacrifiés, les agents préservés. Lorsque ces cinq sortes d’espions sont simultanément à l’oeuvre sans éveiller les soupçons, le souverain a tissé un filet magique, lequel constitue le plus précieux de ses trésors. » Un agent « sacrifié » est chargé de transmettre de faux renseignements aux services ennemis : il sera donc démasqué tôt ou tard, la pratique de la désinformation ayant ses limites. Quant aux agents doubles, ils doivent être d’une «intelligence supérieure», ce sont les «intimes» du commandement.

En voici un, extraordinaire : le jésuite italien Giuseppe Castiglione, dont vous pouvez admirer le rouleau parfaitement chinois de 1759. Les jésuites avaient tout compris très tôt, ils n’ont pas été suivis par Rome, grosse erreur géopolitique. La tombe du plus célèbre d’entre eux, Matteo Ricci, est aujourd’hui très bien entretenue à Pékin. Qui a le meilleur service de renseignement du monde ? La grande multinationale qu’est le Vatican. La récente parution du dictionnaire chinois-français, le «Ricci», avant toute publication en anglais, en est la preuve : sept gros volumes venant de Taipei, plus d’un siècle de travail, patience et longueur de temps, guerre prolongée dans l’ombre. Un improbable écrivain français de l’avenir le consultera.

La première chose que Mao a demandée à Malraux, lors de la reconnaissance de la Chine par la France, en 1964, a été de lui parler de Napoléon (donc de Clausewitz). On oublie trop souvent cette initiative de De Gaulle, mettant fin au cordon sanitaire occidental établi autour de l’Empire du Milieu. Bien entendu, la cause des droits de l’homme doit être sans cesse rappelée aux Chinois, mais un peu de respect, et moins d’ignorance, pour cette admirable civilisation millénaire serait souhaitable. On rêve donc du toast qu’aurait pu porter le président de la République française, en réponse aux noms de Montesquieu et de Voltaire prononcés par son homologue chinois : « À Sun Tzu, à l’art de la guerre ! »

 

 Sun Tzu,  L’Art de la guerre, traduit du chinois et commenté par Jean Levi, illustrations choisies et commentées par Alain Thote. Nouveau Monde Editions, 256 p., 49 euros.

 

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n° 2404, du 2 décembre 2010.

5 décembre 2010

Freud aime Picasso

Classé sous Non classé — sollers @ 14:2

Remaniement

Je suppose que vous êtes comme moi ; à force de gesticulations, vous n’arrivez plus à prendre au sérieux le spectacle politique. Se prend-il lui-même au sérieux dans sa fuite en avant ? C’est probable, sur fond de vertige. Le plus troublant, dans cette roue permanente de la fortune, c’est l’impression d’immobilité lourde, contraire à son mouvement. Que certains acteurs partent, que d’autres arrivent ou fassent semblant d’arriver, vous êtes priés d’attendre la suite, laquelle, d’ailleurs, ne saurait tarder. À quoi bon citer les noms? Le tourbillon les emporte, les bouscule, les aspire, les dévore.

À part les banques, quelle fonction résiste à ce tsunami ? Je n’en vois qu’une: le FMI, le Fond de Manipulation International. Le gouverneur souriant, DSK, est plus que jamais le souverain caché de la réalité qui vous hante. Et, là, surprise : DSK vient de rappeler qu’il était « de gauche », et que, par conséquent, au cas où vous auriez de nouveaux sacrifices à faire, mieux vaudrait les lui confier pour l’avenir. Si vous devez renoncer, un jour, pour le bien général, à un ou deux mois de salaire, sachez qu’une vision socialiste mondiale saura vous remercier de votre compréhension. Ne vous crispez pas, vous êtes mondialisés par décret. Le bon vieux temps, celui où la France « s’ennuyait », est loin, très loin, et disons-le carrément sans exagérer : la France, désormais, s’emmerde. Les médias ont beau tourner à plein régime, un seul candidat émerge de cette bouillie : Mediator. Je le prends comme tranquillisant, tant pis pour les effets secondaires.

 

Bordeaux

On l’aura remarqué : quand la France s’effondre, elle se replie sur Bordeaux. C’est pourquoi l’embarrassante affaire Woerth-Bettencourt vient d’être « dépaysée » dans cette ville. Mieux : si on ne se dépayse pas à Bordeaux, Bordeaux monte à Paris, et je veux saluer ici un homme qui a trop souffert au Canada, le maire de Bordeaux, Alain Juppé, nommé au ministère de la Défense. Juppé sait se taire, il est sérieux et coriace, il évitera, espérons-le, tout gâchis à Karachi. Ce contrôle bordelais de l’armée française me rassure. Bien que Juppé soit originaire des Landes, c’est-à-dire d’une région mélancolique, il s’est bonifié à Bordeaux, et on doit rappeler ici le jugement très sûr de Stendhal: « À une époque d’hypocrisie et de tristesse ambitieuse, la « sincérité » et la « franchise » qui accompagnent le caractère « viveur » placent le Bordelais au premier rang parmi les produits intellectuels et moraux de la France. »

Reprenons courage : n’est-ce pas le président chinois Hu Jintao qui, dans un toast porté à l’Élysée, a déclaré que la France n’était pas seulement le pays de l’Airbus et du TGV, mais aussi celui de Montesquieu, de Voltaire, de Rousseau, de Hugo, d’Alexandre Dumas ? On a fait boire, ce soir-là, à cet honorable banquier chinois, un bordeaux 1942, date de sa naissance. S’il y avait eu un second toast, nul doute, il aurait fini par citer mon nom. Comme l’a dit le président Mao : « L’avenir est radieux, mais le chemin est tortueux. » Décision : j’arrête le Mediator, et je reprends du margaux.

 

Goncourt

Souvenez-vous : la puissante lauréate du prix Goncourt de l’année dernière (1) avait fait sensation en déclarant qu’elle ne voulait plus vivre dans la France de Sarkozy et que, donc, elle s’installait à Berlin (où, c’est vrai, on s’amuse plutôt ces temps-ci). Cette année, la revanche de Sarkozy est totale : Michel Houellebecq (2), après son triomphe attendu, est allé dîner à l’Élysée en petit comité sympathique. Le Président est un grand admirateur de Houellebecq depuis ses débuts, il sait par cœur des passages entiers d’Extension du domaine de la lutte (3). J’imagine qu’il a félicité Houellebecq pour le courage qu’il a eu en attaquant Picasso, peintre laid, stupide, malfaisant, inférieur à bien d’autres artistes, comme le propre père, peintre, du Président. Dans une de ses dernières interventions, le nouveau Goncourt a répété qu’il préférait Chagall à Picasso, en quoi on vérifie que c’est un grand sentimental. Faut-il en déduire que les jurés Goncourt, résolument subversifs, ont refusé de décerner leur prix à Picasso ? Je regarde leurs têtes et je les retrouve aussitôt dans Daumier, posant, en académiciens, dans une redoutable posture de notables.

 

 Préservatif

Pauvre pape ! Il va à Barcelone pour consacrer l’impressionnante basilique du génial Gaudi (mort en 1926), mais, sur son chemin, sa papamobile est obligée de passer à travers des couples d’homosexuels et de lesbiennes s’embrassant à pleine bouche pour défier Sa Sainteté. Le contraste est d’un surréalisme parfait, et on peut ainsi constater que l’Eglise catholique, avec ses prêtres pédophiles et ses multiples secrets, aimante encore tous les fantasmes érotiques. Par ailleurs, le chrétien est devenu une cible privilégiée pour les tueurs d’Al-Qaïda, lesquels ne semblent pas avoir de problèmes sexuels.

Enfin, bon, voici la grande nouvelle : le pape autorise le préservatif en cas de transmission mortelle du sida, notamment en Afrique. On se souvient peut-être qu’ici même j’avais préconisé la distribution par le Vatican de préservatifs préalablement exorcisés. Ce sont les plus sûrs, les plus résistants, les plus performants. Ai-je été écouté ? Je le pense. Tout cela n’est qu’un mince début (le pape n’en fera jamais assez), mais il est quand même extraordinaire d’attendre du clergé ou du pape des prescriptions ou des conseils sur l’usage libidinal de son propre corps.

Mieux vaut relire, malgré Michel Onfray, quelques textes de Freud, par exemple La Morale sexuelle civilisée et la maladie nerveuse des temps modernes, datant de 1908. Exemple : « Un artiste abstinent ce n’est guère possible; un jeune savant abstinent ce n’est certainement pas rare. Le dernier peut par sa continence libérer des forces pour ses études, le premier verra probablement son efficience créatrice fortement stimulée par son expérience sexuelle. D’une façon générale, je n’ai pas acquis l’impression que l’abstinence sexuelle aide à former des hommes d’action énergiques et indépendants ou des penseurs originaux ou des libérateurs ou des réformateurs avisés…» Sacré Freud : on dirait qu’il annonce Picasso et sa liberté débordante.

 

1 – Marie NDiaye, Trois femmes puissantes, Éditions Gallimard, 2009.
2 – Michel Houellebecq, La carte et le territoire, Éditions Flammarion, 2010.

3 – Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte. Éditions Maurice Nadaud, 1994.


Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n°3333, du dimanche 28 novembre 2010.

 

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