SOLLERS Philippe Blog

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5 janvier 2011

Grand bonheur

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Bonne année !

L’année 2010 vous a paru longue et confuse. En 2011, vous ne devriez pas être déçus en longueur et en confusion. Vous serez sans cesse priés d’attendre 2012, d’être spectateurs de cette attente interminable, vous aurez l’impression d’être pris en otages, avant que les vedettes politiques aient pris leur décision pour la présidentielle. Sur le mode de l’anesthésie, vous constaterez que la France, en moins tragi-comique, ressemble à la Côte d’Ivoire, avec deux présidents : l’un, élu, Sarkozy ; l’autre, virtuel, DSK. Entre l’agitation de l’un et la réserve mystérieuse de l’autre, vous aurez tout le temps d’apprécier le film qui vous plonge déjà dans un ennui profond. Attendez, attendez, on finira par vous dire. Après tout, vous êtes de grands enfants, et vous pouvez déjà savourer les fêtes de fin d’année. Circulez, circulez, attendez: les déclarations parentales viendront, les parents savent ce qu’il vous faut, ils sont d’un cynisme inébranlable.

Transparence

Saluons le héros d’une vraie nouveauté : le génie du piratage informatique, Julien Assange. WikiLeaks, voilà l’avenir. J’aime apprendre ces secrets d’Etat, ces commentaires américains des coulisses, et je trouve stupéfiant que des intellectuels aient protesté contre des révélations si peu diplomatiques. Il paraît, en écoutant certains, que tout se savait déjà, qu’il y aurait danger de balancer, même avec filtre, des confidences d’ambassades. Je suis désolé, mais ces messages de l’ombre m’amusent. Berlusconi ? « Il est incapable et vaniteux, épuisé par de trop fréquentes fêtes. » L’Afghanistan de Karzai ? Une corruption à tous les étages, un trafic de drogue permanent. « Sarko l’américain ? » Il est venu se confesser aux Américains, avant de le dire aux Français, sur son plan d’occuper le trône de la République pendant dix ans. C’était en 2005, et voilà donc les Américains tranquilles jusqu’en 2017. L’horizon, c’est 2017. Faut-il sortir de l’euro ? Impossible. Faut-il avoir peur de Marine Le Pen ? Attendons les nouvelles fuites de l’ordinateur central. Pourra-t-il nous renseigner sur les relations idylliques entre Berlusconi et Poutine, c’est-à-dire sur un pan non négligeable de la mafia planétaire ? Le mot mafia n’apparaît jamais dans les rapports, et c’est très étrange. Quand il est entré en prison, avant d’en ressortir avec un bracelet électronique, le sympathique Julien Assange a déclaré : « L’avantage, en prison, c’est que je pourrai enfin lire un livre. » Un pirate de cette nature ne peut pas être foncièrement mauvais.

Picasso

Un vieil électricien qui a travaillé il y a longtemps chez Picasso se retrouve avec des cartons pleins d’œuvres exceptionnelles (estimation : 80 millions d’euros). Naïvement, puisque les œuvres ne sont pas signées, il demande aux héritiers de Picasso de les authentifier, en prétendant qu’elles lui ont été données par Picasso lui-même ou sa veuve. Il est aussitôt accusé de vol ou de recel. Les tableaux et les dessins sont authentiques, Picasso déménageait souvent et aurait laissé derrière lui ces réserves, notamment un splendide papier collé capable de désespérer Houellebecq. On n’insistera jamais assez sur l’inventivité des papiers collés de Picasso: science, élégance, découverte d’un nouvel espace musical, jeu subtil sur les mots, « jour » pour « journal », appel aux cinq sens, « vin », « tabac », « vieux marc »… J’ai devant moi une reproduction d’un Violon et feuille de musique, daté de 1912, papiers de couleur et partition musicale collés sur carton, gouache, qui, si je lève les yeux, fait immédiatement mon bonheur. Grande liberté de Picasso, grand bonheur.

Stendhal

Julien Assange nous renseigne sur ses lectures : le poète latin Horace, Mark Twain, Soljenitsyne. Voilà, en tout cas, un virtuose de l’informatique qui croit encore au livre. Malgré les prophéties sur sa disparition remplacée par le numérique et Google, le livre papier résiste et résistera. Un conseil au pirate: il serait temps, en prison ou pas, qu’il se mette à Stendhal, dont on vient de rééditer le Journal en livre de poche (1). Le voici en juillet 1801 (il a 18 ans) : « Hâtons-nous de jouir, nos moments nous sont comptés, l’heure que j’ai passée à m’affliger ne m’en a pas moins rapproché de la mort. Travaillons, car le travail est le père du plaisir, mais ne nous affligeons jamais. Réfléchissons sainement avant de prendre un parti; une fois décidé, ne changeons jamais. Avec l’opiniâtreté, on vient à bout de tout. Donnons-nous des talents; un jour, je regretterais le temps perdu. »

En 1811, le voilà à Milan, avec Angela, une des femmes qu’il a le plus aimées : « Sans doute la femme la plus belle que j’ai eue, et peut-être que j’ai vue, c’est Angela telle qu’elle me paraissait ce soir en me promenant avec elle dans les rues, à la lueur des lumières des boutiques… Elle venait de prendre un café avec moi dans une arrière-boutique solitaire ; ses yeux étaient brillants ; sa figure demi-éclairée avait une harmonie suave, et cependant était terrible de beauté surnaturelle. On eût dit un être supérieur qui avait pris la beauté parce que ce déguisement lui convenait mieux qu’un autre, et qui, avec ses yeux pénétrants, lisait au fond de votre âme. Cette figure aurait fait une sibylle sublime. »  Stendhal, qui était amoureux de l’amour, a écrit ceci : « L’amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires, ou plutôt la seule. » D’où les personnages féminins de ses romans inoubliables, dans Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme. Un de ses amis lui dit que le caractère des femmes est « un désir insatiable de plaire, et que, par conséquent, on ne saurait trop les louer ». Cet ami (peut-être Stendhal lui-même) « a vu la louange produire des miracles ». Ainsi  « une femme disait d’un homme dont la figure était presque hideuse, “Quel monstre ! il me fait mal aux yeux.” Le monstre la loua, parvint à lui plaire et enfin à coucher avec elle. »

En juillet 1815, Stendhal est à Venise : « Mon bonheur consiste à être solitaire au milieu d’une grande ville, et à passer toutes les soirées avec une maîtresse. Venise remplit parfaitement les conditions. » C’est précisément, deux siècles après, le sujet de mon nouveau roman qui paraît ces jours-ci (2) : je vais l’envoyer au pirate.

 

(1) Stendhal,  Journal. Éditions Folio classique n°5082.
(2) Philippe Sollers, Trésor d’Amour. Éditions  Gallimard, 2011.

Philippe Sollers                                              
Mon journal du mois,
Le Journal du Dimanche n°3338 Dimanche 02 janvier 2011.

 

2 janvier 2011

IRM de Diderot

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Le 7 juillet 1746, le Parlement de Paris condamne un livre à être «acéré et brûlé, comme scandaleux, contraire à la religion et aux bonnes mœurs». Le volume est faussement publié à La Haye, « aux dépens de la Compagnie », et il circule sous le manteau, sans nom d’auteur. Ce dernier a 33 ans, et fera beaucoup parler de lui par la suite. Il s’appelle Denis Diderot, son livre s’intitule « Pensées philosophiques », et il porte sur la page de titre cette inscription en latin : « Ce poisson n’est pas pour tout le monde. » En effet, et la censure l’a vite compris, comme elle le comprendra devant le plus dangereux des livres : l’« Encyclopédie ».

 

Pour tous ceux qui, à l’époque, complotent pour un changement d’ère, Diderot est « le Philosophe ». Drôle de philosophe, aussi éloigné des saints de la profession ancienne que des bavards sociaux d’aujourd’hui. L’auteur des « Bijoux indiscrets », de « la Religieuse », du « Neveu de Rameau », de « Jacques le fataliste » est d’abord un tourbillon en acte. Il est partout et nulle part, c’est une effervescence incessante. Comme le dit très justement Michel Delon, « son style est celui du harcèlement ou de la guérilla qui change sans cesse de place, qui récuse toute position définitive ». Ou encore, parlant des nombreux emprunts ou des citations à la Montaigne de cet écrivain turbulent : « Diderot ne laisse pas seulement apparaître les pensées qui le constituent, il déploie sa propre pensée en recourant à l’altérité. » Il bouge, Diderot, il a des identités rapprochées multiples, il dérive, il dérape, il dialogue. La pensée est une conversation continuelle, un grand roman fourmillant. « Une seule qualité physique, dit-il, peut conduire l’esprit qui s’en occupe à une infinité de choses diverses.» Penser, c’est faire de la musique, danser, donner des coups, détruire la suffisance ignorante de tous les pouvoirs. Ecoutez Catherine de Russie après ses rencontres avec « le Philosophe » : « Votre Diderot est un homme extraordinaire, je ne me tire pas de mes entretiens avec lui sans avoir les cuisses meurtries et toutes noires. » Il aurait mieux valu, pour la monarchie française, se laisser taper sur les cuisses par cet insolent, plutôt que de persécuter les Lumières et les envoyer en Russie ou en Prusse. Temps héroïques, où les écrivains étaient bannis et leurs écrits « acérés », ce dont ne semblent plus avoir la moindre idée les pâles Français actuels.

 

Lisez ça : « J’écris de Dieu ; je compte sur peu de lecteurs, et n’aspire qu’à quelques suffrages. Si ces pensées ne plaisent à personne, elles pourront n’être que mauvaises ; mais je les tiens pour détestables, si elles plaisent à tout le monde. » À part la « Lettre sur les aveugles » (prison pour l’auteur) et le trop peu connu « Essai sur les règnes de Claude et de Néron » (où Diderot célèbre Sénèque), le livre le plus fantastique de ce recueil est « Le Rêve de d’Alembert », chef-d’œuvre surréaliste. D’Alembert dort et délire, Mlle de Lespinasse, sa maîtresse, note ce qu’il dit dans son rêve, le médecin Bordeu, en bon analyste, interprète le tout. C’est fou, c’est merveilleux, la pensée pense sa continuité souterraine, celle des « cordes vibrantes » dont nous sommes faits ainsi que le monde. C’est du clavecin endiablé, mais « l’instrument philosophe est sensible, il est en même temps le musicien et l’instrument ». Au passage, Mlle de Lespinasse se voit administrer une rude leçon froide sur la sexualité et les effets funestes de la continence. Elle accepte avec complaisance les démonstrations du prophétique docteur Bordeu, et déclare « qu’il n’y a aucune différence entre un médecin qui veille et un philosophe qui rêve ». Conclusion révolutionnaire : « Il n’y a qu’une vertu, la justice ; qu’un devoir, de se rendre heureux ; qu’un corollaire, de ne pas se surfaire la vie, et de ne pas craindre la mort. »

 

Denis Diderot, Œuvres philosophiques. Éditions Gallimard, La Pléiade, 2010,  édition établie par Michel Delon avec Barbara de Negroni.

Philippe Sollers
le Nouvel Observateur n°2407 du 23 décembre 2010.

 

 

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