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24 février 2011

Debord est à la BNF

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Les archives de Guy Debord entrent à la BNF grâce aux fonds apportés par des mécènes.

Classées en janvier 2009 « trésor national », les archives de Guy Debord (1931-1994), père du situationnisme et auteur de La société du spectacle, ont rejoint les collections du département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France (BNF).  

Ces archives comportent toutes les versions de ses écrits et de ses films, sa correspondance, ses papiers personnels, dossiers de presse et éditoriaux, des carnets et fiches de lecture, les notes préparatoires à ses oeuvres cinématographiques ainsi que des archives photographiques, des objets personnels et sa bibliothèque, souligne la BNF dans un communiqué. Ces archives comprennent également des documents de travail de l’Internationale situationniste, des coupures de presse et des publications de groupes d’avant-garde politique ou artistique contemporains de l’auteur. 

 » Nous nous réjouissons d’accueillir au sein des collections patrimoniales un penseur dont l’oeuvre théorique et poétique a profondément influencé le dernier demi-siècle. La générosité de nos mécènes et le soutien du ministère de la Culture nous permettent de faire aujourd’hui cette exceptionnelle acquisition « , s’est réjoui Bruno Racine, président de la BNF. 

En février 2010, le ministère de la Culture avait fait publier au JO un « avis d’appel au mécénat d’entreprise portant sur 1.080.000 euros » pour que la BNF puisse acquérir ces archives, qui avaient fait l’objet d’une demande d’exportation vers les Etats-Unis, l’université américaine de Yale souhaitant s’en porter acquéreur. 

Conservées et mises en ordre par Guy Debord lui-même, « ces archives témoignent, par leur richesse, leur diversité et leur quasi exhaustivité, du travail de l’auteur et de son insertion dans l’intense activité artistique et politique de son époque« , relève la BNF. 

Poète, cinéaste, théoricien de la société et du pouvoir, Guy Debord fonde et anime successivement l’Internationale lettriste (1952-1957), puis l’Internationale situationniste (1957-1972). Son oeuvre la plus célèbre, La Société du spectacle (1967), est une critique intransigeante des conditions modernes d’existence engendrées par le capitalisme. 

BnF,  le 24/02/2011

 

 

17 février 2011

Je vais où il y a de la lumière

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Empreintes : Philippe Sollers
L’Homme lumière

Vendredi 18 février 2011 à 20.40 (Inédit)
Dimanche 20 février 2011 à 07.50

France 5

Original, inclassable, passionné et passionnant, il est l’une des grandes figures de la littérature française contemporaine. Entre sa maison familiale de l’île de Ré et son appartement parisien, en passant par Venise, sa ville d’adoption, Philippe Sollers se raconte…

 

Je vais où il y a de la lumière 240_45340_vignette_Sollers-PAR392718

 

 

Durée : 52 minutes
Realisateur : GILLES BINDI
Production : JARAPROD
Participation : FRANCE TÉLÉVISIONS

14 février 2011

Céline parle

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À voix nue
France Culture 20h00-20h30
du lundi 14 février au vendredi 18 février 2011

Par Matthieu Garrigou-Lagrange
réalisation Jean-Claude Loiseau.

> Le samedi 19 février, plusieurs émissions consacrent également leurs programmes à l’écrivain

- à 9h, dans Répliques, Alain Finkielkraut s’entretient avec Henri Godard et Patrick Kéchichian sur le thème « Céline et nous ».

- à 10h, Jean-Noël Jeanneney, producteur de Concordance des temps, s’interroge avec Gisèle Sapiro sur « La responsabilité morale de l’écrivain sous la IIIe République. »

- à 15h30, dans Radio Libre, un comédien livre une lecture d’un texte de Céline.

- à 19h, dans Mauvais genres, François Angelier se penche sur « l’écriture et l’esthétique » de Céline, en compagnie d’Emile Brami, Marc Hanrez, Yves Pagès et Paul Yonnet.

- à 20h, la Fiction de Blandine Masson vous propose une immersion dans des « Pages arrachées au Voyage au bout de la nuit« .

- à minuit enfin, dans Chanson Boum, Hélène Hazéra s’intéresse à « Céline et la chanson populaire de la Belle Epoque ».


 

13 février 2011

Venise

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Dimanche 13 février 2011
- Carnet nomade 14h00
France Culture

Colette Fellous

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9 février 2011

Trésor central de la littérature

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Les Éditions Gallimard sont ce lieu, unique au monde, où les grands écrivains morts sont plus vivants que jamais. Avec un peu d’imagination, on les rencontre ici tous les jours. Ce matin, par exemple, Gide est concentré, Claudel furieux, Malraux et Aragon agités, Sartre grognon, Camus soucieux, Paulhan évasif, mais Queneau rit de son rire chevalin célèbre. Majestueux, Gaston passe en dandy jardinier. Valéry virevolte, Cioran s’amuse, Bataille essaie de se débarrasser de Blanchot, Artaud murmure des exorcismes, Genet vient chercher de l’argent liquide. Le duc de Saint-Simon est très surpris de ses huit volumes en Pléiade impeccablement présentés, et d’être, en même temps que Retz ou Sévigné, considéré comme « un écrivain français  ». Sade apprécie ses élégantes gravures pornographiques du XVIIIe siècle, Voltaire sourit en caressant les treize volumes de sa Correspondance. Montaigne, Pascal, Bossuet, Molière, La Fontaine, Diderot, Rousseau, Chateaubriand, Balzac, Stendhal, Flaubert, Lautréamont, Rimbaud, Mallarmé, Proust, Breton, Céline passent en coup de vent dans les arbres. Peu importe qu’ils se détestent ou s’ignorent les uns les autres, ils volent, c’est l’essentiel.

 

Au bout du couloir, un petit bureau, qui n’a l’aire de rien, s’appelle « l’Infini ». C’est un observatoire-laboratoire discret où se poursuivent certaines expériences d’avenir (la revue  « l’Infini » vient de publier son 113e numéro). Là, les livres s’entassent en désordre, mais je sais où chacun se trouve. Cent ans, ce n’est pas bien long, puisque j’ai sur ma table les Grecs, les Latins, les Chinois, la Bible. Plein d’auteurs étrangers veillent aussi avec moi. Avec la nuit, la « banque centrale de la littérature », paquebot romanesque géant, largue ses amarres et flotte, à travers les siècles, sur des heures liquides. À son poste de commandement amiral, Antoine, l’heureux propriétaire des lieux, a d’ailleurs, sur sa cheminée, une maquette de bateau à voile.

 

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2413, du 3 février 2011.

 

 

7 février 2011

La voix de Céline

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Protectorat

Ne vous plaignez pas : vous avez désormais plus qu’un Président, un Protecteur. La stature de Sarkozy augmente, voyez-le au G20, appréciez sa mobilité, ses connaissances, sa vision mondiale, sa lucidité dans la crise. On parlait autrefois de « protectorat » pour la Tunisie et le Maroc, mais le Protectorat, maintenant, c’est la France. Peut-être aurez-vous le choix entre un protectorat de droite ou un protectorat de gauche. Sarko ou DSK ? Les deux, bien sûr, la situation est trop grave pour se passer de toutes les dimensions possibles. Allons, récriminez tant que vous voulez, l’important c’est que vous serez protégés.

Depuis les palais de Marrakech, où il fait si bon vivre, et qui ne semblent pas être touchés pour l’instant, par la révolution tunisienne, la France comme Protectorat s’offre à vos yeux enchantés. Pourvu que le Maroc tienne ! Que l’Algérie ne déborde pas ! Que l’Égypte reste stable ! Pourvu que Ben Laden ne se mêle pas de tout ça ! Mme Alliot-Marie n’a pas agi assez vite : il fallait envoyer des forces de police françaises à Tunis, la proposition est venue trop tard. Ce petit Mai 1968 aurait vite été étouffé dans l’œuf, et Ben Ali serait encore là, flanqué de sa grosse épouse qui est quand même partie en emportant 1,5 tonne d’or en Arabie saoudite. Ne me dites pas qu’il pourrait y avoir un jour des émeutes à Marrakech. Je tremble à cette seule idée, on abîme mon luxe.

Prenez maintenant l’avion, ou un hélicoptère, et rendez-vous à Jarnac, dans un cimetière. Là, en famille, vous vous recueillez devant les restes d’un ancien grand Protecteur, François Mitterrand. Cette lourde cérémonie funèbre pose quand même un problème de fond. Qui hérite aujourd’hui de cet imposant monarque ? Un protecteur ou une Protectrice ? Martine ou Ségolène ? Ou les deux ? Vous laissez tomber les autres candidats, trop flous, inexpérimentés, déjà usés. Vous vous rappelez le mot mystique de l’ancien protecteur : « Je crois aux forces de l’esprit, je ne vous abandonnerai pas. »

Le soleil brille à Marrakech, l’esprit souffle à Jarnac. Mais Jarnac, qui rime malencontreusement avec arnaque, c’est beaucoup plus que Jarnac. Ecoutez bien : un silence de sphinx vous interpelle, les pyramides se détachent dans le clair-obscur. Les mystères financiers du Haut Protectorat vous échappent. Comment pourriez-vous imaginer ce qui se passe vraiment dans les banques, au G20, ou au FMI ? Qui vous protégera le mieux ? Attendez, attendez, la réponse mûrit dans l’ombre.

 

Marine
 
On n’a jamais entendu parler du père de Jeanne d’Arc, mais voici Marine Le Pen, bon sang ne saurait mentir. Elle embrasse son papa démodé, elle l’avale, elle le double sur sa gauche, et, au fond, les contraires passant les uns dans les autres, cette solide blonde au sourire carnassier ferait une très bonne candidate du Parti communiste français. Evidemment, ce qu’elle dit ne tient pas debout, mais ça n’a aucune importance. La fibre populaire est là, un troublant charisme, une volonté à toute épreuve, un prénom magique. Il paraît que le Haut Protectorat s’inquiète de sa montée en puissance. Une diabolique surprise n’est donc pas exclue, sa présence au second tour de l’élection présidentielle, comme lorsque Chirac l’a emporté sur papa avec 82% des voix. Ce serait beau : drapeaux français contre drapeaux européens, des foules survoltées, et, en face de Marine, qui ? Le sauveur DSK, ou la sauveuse Martine ? Ne rêvons pas : le franc ne reviendra pas, l’euro tiendra le coup, grâce aux Chinois.

 

Battisti

Je n’arrive pas à comprendre comment un intellectuel ou un écrivain par manque d’imagination peut désirer la mise en détention de qui que ce soit, surtout quand les faits reprochés à un être humain remontent à plus de trente ans. C’est le cas de Battisti, dont Antonio Tabucchi réclame l’extradition vers l’Italie, sur fond d’hystérie italienne. La Vénétie vient ainsi d’interdire la vente des livres des irresponsables qui ont soutenu Battisti. Que mes livres disparaissent de Venise me fait un drôle d’effet. On les retrouvera peut-être un jour dans tel ou tel appartement vénitien, quand le nom de Tabucchi ne dira plus rien à personne. S’il fallait encore une preuve de la régression générale où nous vivons, celle-là me suffirait amplement.

 

Céline

Je ne comprends pas non plus ce cliché répété sans cesse à propos de Céline, « Très grand écrivain, mais parfait salaud ». J’attends que ceux qui emploient ce genre de formule m’expliquent ce qu’est pour eux « un très grand écrivain ». En général, comme ils n’ont pas lu grand-chose, ils bafouillent. Je préfère m’abstenir de rentrer dans cette polémique interminable, truquée et vaseuse. Parler d’un écrivain sans le citer est, de toute façon, une imposture. Je choisis donc de laisser la parole à l’accusé.

Céline, en 1948, en exil au Danemark où il vient de passer dix-huit mois en prison dans le quartier des condamnés à mort, a la vision d’une « planète de fous homicides ». Il est allé chercher le Diable, il l’a trouvé, il est en enfer, et l’enfer est beaucoup plus médiocre que prévu : « On voudrait un peu de véritable luciférisme, on ne rencontre que de prudents rentiers de l’horreur. » Il écrit des choses comme ça : « Le temps ne s’efface pas chez moi, il grave. » Ou bien : « Si je cesse de danser une seconde, la mort m’emporte. » Il danse donc, avec son « moulin à prières » interne, dans le couloir de la mort.

Et aussi : « Pauvre destinée que la nôtre sur la route des étoiles ! Embûches, mirages, gouffres, néant ! C’est trop pour nous. » Ou bien : « Il faudrait écrire des romans du matin au soir. » L’embêtant, c’est la terrible jalousie des autres (écrivains, critiques, journalistes) : « Une méchanceté envieuse, lâche, imbécile, féroce, implacable, naturelle, banale, fastidieuse, c’est ça l’opinion. » Autrement dit « la médiocrité vexée », la pire. Et enfin : « Priez le Diable pour moi, il va plus vite que le Bon Dieu ! Tout le prouve. » Vous entendez enfin la voix de Céline ? Non ? Tant pis.

 

Phillipe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n°3342, du dimanche
30 Janvier 2011.

 

 

6 février 2011

Fou du roi

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Le Fou du Roi
par Stéphane Bern
du lundi au vendredi de 11h05 à 12h30
France Inter
  • Lundi 07/02/2011 > Philippe Sollers,
    Jean des Cars (Musique : Family Of The Year, Ben L’oncle Soul et Pierre Lapointe)
     

    Avec Joëlle Goron, Albert Algoud et Alexis Trégarot. Retrouvez également les chroniques de Daniel Morin, Léonor et Flore, Jean-Jacques Vanier, José Artur, ainsi que Franck gélibert au piano.

 

5 février 2011

Trésor de la littérature occidentale

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Tout est divin, chez Homère, à commencer par le dieu rythmique qui plane au-dessus des autres : lui-même. Vous connaissez « l’Iliade », bien sûr, mais de loin, comme un vague souvenir scolaire, ou plutôt comme un film plein de bruit, de sang, de fureur. Vous la connaîtrez bien mieux grâce à cette traduction sonore, vibrante, éclatante. Vraie bataille légendaire, c’est aussi une guerre de noms et de mots. Pour la voir, il faut l’entendre. Homère, c’est le trésor de la littérature occidentale. Sans lui, ignorance et chaos.

 

En bas, dans la plaine de Troie, ou près de la mer, les mortels se massacrent sans fin. En haut, les dieux se concertent, se trahissent, interviennent dans un sens ou dans l’autre, ont leurs héros préférés, choisissent leurs proies. Vous vous souvenez des héros : Achille, Hector, Patrocle, Diomède, Ménélas, Ulysse. Pour les dieux, parions que vous avez oublié ce que complotent Zeus, Apollon, Héra, Athéna, Poséidon, Aphrodite, Arès. Les mortels sont faits pour mourir dans le temps, alors que les dieux sont ceux « qui sont et qui furent ». Peu importe que nous ne les remarquions plus : ils vivent à jamais dans « l’Odyssée », dans « l’Iliade ». Oh, ils ne sont pas « bons », les dieux ! Ils ont soif d’intrigues, de destructions, de cadavres. Ils sont là pour vous prévenir que le réel est implacable et cruel.

 

Regardez Diomède, aidé par Athéna : « Elle embrase son front, ses épaules, et le jette en pleine mêlée au point le plus dense. » Résultat sur une victime : « Athéna dirige la lance vers le nez, près de l’œil. Elle passe le rang des dents blanches, et le bronze cruel tranche la langue à la base, puis la pointe sort au-dessous du menton, jaillissante. » Ici, plutôt que le passé simple, je me permets de mettre le présent qui vole plus vite et plus dur. Exemple : « Son foie glisse, le sang noir gicle sur ses membres. » Ou encore : « La lance traverse la tête d’une oreille à l’autre, faisant jaillir la cervelle et la moelle des vertèbres. » Sade a-t-il lu Homère ? Évidemment, et deux fois plutôt qu’une. Concision du grand maître : « La lance pénètre dans l’os et l’ombre voile ses prunelles. » La mort, la « mort-précipice », la Kère, la « mort pourprée », « la Moire fatale », s’abat sur les yeux des combattants. Les Grecs regardent la mort en face, ce que nous n’osons plus faire, tout en continuant à la servir hypocritement. Voyez, en même temps, Athéna, la fille sans mère de Zeus, « l’Egareuse » : « Ses pieds délicats jamais ne cheminent sur le sol, elle foule au contraire la tête des hommes. »

 

Le plus beau, ici, sont les noms et les surnoms composés pour les personnages divins. Zeus est celui « à la voix immense », Apollon, le « dieu de l’arc d’argent », s’appelle « Frappe-au-loin ». Ulysse est dit « aux ruses nombreuses », mais aussi « aux récits innombrables ». Iris, la messagère, est « Pieds-rapides ». Athéna, bien sûr, est « aux yeux de chouette » et Poséidon, « ébranleur du sol », « socle du sol », « dieu aux crins d’azur ». Aphrodite (ma préférée) a la gorge splendide, la poitrine brûlante, les yeux éclatants de lumière, elle est « l’amie des sourires ». Héphaïstos, enfin, le forgeron du bouclier cosmique d’Achille, est « le Boiteux, l’Illustre Artisan ». Là, Homère est à son sommet, et ce bouclier a fait rêver les siècles.

 


Laissons les ignorants, les dévots ou les fanatiques employer le mot inepte de « paganisme » pour noyer ces merveilles d’imagination. Quoi de plus scintillant, étonnant, proliférant que le fameux catalogue des vaisseaux, au chant 2, ou bien, au chant 18, la liste des Néréides, divinités marines. Je vous en présente quelques-unes : « Florissante, Brillante, Cueille-vague, Creuse, Fine, Solitaire, Miellée, Donneuse, Porteuse, Accueillante, Bien-épousée, Voit-tout, Infaillible, Résidente, Sableuse… » Rendez-nous ces nageuses des profondeurs, libérez les plages ! Rendez-nous aussi les Muses, « omniprésentes déesses qui connaissent tout » ! Sacré Zeus, trompé par sa femme qui arrive, grâce à un philtre, à l’endormir. Il ne s’ennuie pas celui-là : « Alors, le fils de Cronos saisit dans ses bras son épouse. Sous eux, la terre divine fait croître des herbes nouvelles, le lotus couvert de rosée, le safran, la jacinthe. » Tout cela, évidemment, « dans un nuage d’or ». Pendant ce temps, dans la plaine mortelle, Diomède et son compagnon « marchent, pareils à deux lions, par la nuit ténébreuse, entre les corps, le carnage, le sang noirâtre, les armes ». On lit très jeune ces passages, et, pour la vie, le ciel des rêves est ouvert.

 

L’art souverain d’Homère est dans ces contrastes constants et rapides. Les immortels s’amusent à mort des mortels, mais, de temps en temps, un mortel peut s’égaler à un dieu. C’est le cas d’Achille. Il sait qu’il doit mourir, mais il défie le destin de façon furieuse. Le voici : « Resplendissant comme l’astre, il bondit dans la plaine, astre d’arrière-saison, Chien d’Orion, éclatant mais funeste. » Il en fait tellement que le fleuve Scamandre, envahi de morts, se révolte contre lui. Il va être submergé : « Un rouleau bouillonnant du fleuve nourri-par-l’averse se soulève, se dresse, cherche à le saisir. » Heureusement, Héra veille, et envoie Héphaïstos combattre l’eau par le feu : « Il tourne vers le fleuve sa flamme splendide. Il embrase les ormeaux, les tamaris, les saules. Il torture les poissons, les anguilles, qui, dans les ondes, dans les tourbillons, sautent d’un côté, puis de l’autre, sous le souffle du dieu de ruse. » On voit et on entend le fleuve, on voit et on entend le feu.

 

Je repense à mon émotion de lycéen devant le combat d’Hector et d’Achille. Hector, le héros troyen, n’a aucune chance, son sort est scellé par Athéna. Je tremble encore pour le pauvre Hector qui court vers sa fin, et qui va être atteint « là où la clavicule sépare le cou de l’épaule, à la gorge, par où la vie s’en va le plus vite ». Achille est impitoyable : « Je t’ai brisé les genoux. Tu connaîtras les outrages des oiseaux et des chiens. » Il attache le corps d’Hector à son char et le traîne lamentablement dans la plaine. L’émotion est à son comble lorsque Priam, le père d’Hector, vient récupérer le cadavre de son fils pour pouvoir le brûler rituellement. Et voici maintenant la plainte d’Andromaque, la femme du « dompteur de cavales », pleurant son mari: « Mon époux, c’est tôt pour perdre la vie ! Tu me laisses seule au palais, avec ton enfant encore tout jeune… Je doute qu’il devienne grand, de fond en comble la ville sera détruite… Les femmes seront bientôt emportées dans les creuses carènes ; je les suivrai ; et toi, mon enfant, tu suivras ta mère, là tu trouveras des travaux, infamantes besognes, pour un seigneur cruel… » Ecoutez Andromaque dans Racine ou Baudelaire, elle est là, elle hante la mémoire de la poésie. Allons, il est temps de ramasser les os du héros sur le bûcher, de les enfouir dans un coffre d’or, et de placer celui-ci au creux d’une tombe, laquelle, à son tour, sera couverte de larges pierres plates. Fin de l’immense « Iliade », livrée au temps jusqu’à nous.

 

Homère, L’Iliade, nouvelle traduction de Philippe Brunet. Editions du Seuil.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2412, 27 janvier 2011.
                                    

 

                                                                                                                                                                       

 

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