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5 février 2011

Trésor de la littérature occidentale

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Tout est divin, chez Homère, à commencer par le dieu rythmique qui plane au-dessus des autres : lui-même. Vous connaissez « l’Iliade », bien sûr, mais de loin, comme un vague souvenir scolaire, ou plutôt comme un film plein de bruit, de sang, de fureur. Vous la connaîtrez bien mieux grâce à cette traduction sonore, vibrante, éclatante. Vraie bataille légendaire, c’est aussi une guerre de noms et de mots. Pour la voir, il faut l’entendre. Homère, c’est le trésor de la littérature occidentale. Sans lui, ignorance et chaos.

 

En bas, dans la plaine de Troie, ou près de la mer, les mortels se massacrent sans fin. En haut, les dieux se concertent, se trahissent, interviennent dans un sens ou dans l’autre, ont leurs héros préférés, choisissent leurs proies. Vous vous souvenez des héros : Achille, Hector, Patrocle, Diomède, Ménélas, Ulysse. Pour les dieux, parions que vous avez oublié ce que complotent Zeus, Apollon, Héra, Athéna, Poséidon, Aphrodite, Arès. Les mortels sont faits pour mourir dans le temps, alors que les dieux sont ceux « qui sont et qui furent ». Peu importe que nous ne les remarquions plus : ils vivent à jamais dans « l’Odyssée », dans « l’Iliade ». Oh, ils ne sont pas « bons », les dieux ! Ils ont soif d’intrigues, de destructions, de cadavres. Ils sont là pour vous prévenir que le réel est implacable et cruel.

 

Regardez Diomède, aidé par Athéna : « Elle embrase son front, ses épaules, et le jette en pleine mêlée au point le plus dense. » Résultat sur une victime : « Athéna dirige la lance vers le nez, près de l’œil. Elle passe le rang des dents blanches, et le bronze cruel tranche la langue à la base, puis la pointe sort au-dessous du menton, jaillissante. » Ici, plutôt que le passé simple, je me permets de mettre le présent qui vole plus vite et plus dur. Exemple : « Son foie glisse, le sang noir gicle sur ses membres. » Ou encore : « La lance traverse la tête d’une oreille à l’autre, faisant jaillir la cervelle et la moelle des vertèbres. » Sade a-t-il lu Homère ? Évidemment, et deux fois plutôt qu’une. Concision du grand maître : « La lance pénètre dans l’os et l’ombre voile ses prunelles. » La mort, la « mort-précipice », la Kère, la « mort pourprée », « la Moire fatale », s’abat sur les yeux des combattants. Les Grecs regardent la mort en face, ce que nous n’osons plus faire, tout en continuant à la servir hypocritement. Voyez, en même temps, Athéna, la fille sans mère de Zeus, « l’Egareuse » : « Ses pieds délicats jamais ne cheminent sur le sol, elle foule au contraire la tête des hommes. »

 

Le plus beau, ici, sont les noms et les surnoms composés pour les personnages divins. Zeus est celui « à la voix immense », Apollon, le « dieu de l’arc d’argent », s’appelle « Frappe-au-loin ». Ulysse est dit « aux ruses nombreuses », mais aussi « aux récits innombrables ». Iris, la messagère, est « Pieds-rapides ». Athéna, bien sûr, est « aux yeux de chouette » et Poséidon, « ébranleur du sol », « socle du sol », « dieu aux crins d’azur ». Aphrodite (ma préférée) a la gorge splendide, la poitrine brûlante, les yeux éclatants de lumière, elle est « l’amie des sourires ». Héphaïstos, enfin, le forgeron du bouclier cosmique d’Achille, est « le Boiteux, l’Illustre Artisan ». Là, Homère est à son sommet, et ce bouclier a fait rêver les siècles.

 


Laissons les ignorants, les dévots ou les fanatiques employer le mot inepte de « paganisme » pour noyer ces merveilles d’imagination. Quoi de plus scintillant, étonnant, proliférant que le fameux catalogue des vaisseaux, au chant 2, ou bien, au chant 18, la liste des Néréides, divinités marines. Je vous en présente quelques-unes : « Florissante, Brillante, Cueille-vague, Creuse, Fine, Solitaire, Miellée, Donneuse, Porteuse, Accueillante, Bien-épousée, Voit-tout, Infaillible, Résidente, Sableuse… » Rendez-nous ces nageuses des profondeurs, libérez les plages ! Rendez-nous aussi les Muses, « omniprésentes déesses qui connaissent tout » ! Sacré Zeus, trompé par sa femme qui arrive, grâce à un philtre, à l’endormir. Il ne s’ennuie pas celui-là : « Alors, le fils de Cronos saisit dans ses bras son épouse. Sous eux, la terre divine fait croître des herbes nouvelles, le lotus couvert de rosée, le safran, la jacinthe. » Tout cela, évidemment, « dans un nuage d’or ». Pendant ce temps, dans la plaine mortelle, Diomède et son compagnon « marchent, pareils à deux lions, par la nuit ténébreuse, entre les corps, le carnage, le sang noirâtre, les armes ». On lit très jeune ces passages, et, pour la vie, le ciel des rêves est ouvert.

 

L’art souverain d’Homère est dans ces contrastes constants et rapides. Les immortels s’amusent à mort des mortels, mais, de temps en temps, un mortel peut s’égaler à un dieu. C’est le cas d’Achille. Il sait qu’il doit mourir, mais il défie le destin de façon furieuse. Le voici : « Resplendissant comme l’astre, il bondit dans la plaine, astre d’arrière-saison, Chien d’Orion, éclatant mais funeste. » Il en fait tellement que le fleuve Scamandre, envahi de morts, se révolte contre lui. Il va être submergé : « Un rouleau bouillonnant du fleuve nourri-par-l’averse se soulève, se dresse, cherche à le saisir. » Heureusement, Héra veille, et envoie Héphaïstos combattre l’eau par le feu : « Il tourne vers le fleuve sa flamme splendide. Il embrase les ormeaux, les tamaris, les saules. Il torture les poissons, les anguilles, qui, dans les ondes, dans les tourbillons, sautent d’un côté, puis de l’autre, sous le souffle du dieu de ruse. » On voit et on entend le fleuve, on voit et on entend le feu.

 

Je repense à mon émotion de lycéen devant le combat d’Hector et d’Achille. Hector, le héros troyen, n’a aucune chance, son sort est scellé par Athéna. Je tremble encore pour le pauvre Hector qui court vers sa fin, et qui va être atteint « là où la clavicule sépare le cou de l’épaule, à la gorge, par où la vie s’en va le plus vite ». Achille est impitoyable : « Je t’ai brisé les genoux. Tu connaîtras les outrages des oiseaux et des chiens. » Il attache le corps d’Hector à son char et le traîne lamentablement dans la plaine. L’émotion est à son comble lorsque Priam, le père d’Hector, vient récupérer le cadavre de son fils pour pouvoir le brûler rituellement. Et voici maintenant la plainte d’Andromaque, la femme du « dompteur de cavales », pleurant son mari: « Mon époux, c’est tôt pour perdre la vie ! Tu me laisses seule au palais, avec ton enfant encore tout jeune… Je doute qu’il devienne grand, de fond en comble la ville sera détruite… Les femmes seront bientôt emportées dans les creuses carènes ; je les suivrai ; et toi, mon enfant, tu suivras ta mère, là tu trouveras des travaux, infamantes besognes, pour un seigneur cruel… » Ecoutez Andromaque dans Racine ou Baudelaire, elle est là, elle hante la mémoire de la poésie. Allons, il est temps de ramasser les os du héros sur le bûcher, de les enfouir dans un coffre d’or, et de placer celui-ci au creux d’une tombe, laquelle, à son tour, sera couverte de larges pierres plates. Fin de l’immense « Iliade », livrée au temps jusqu’à nous.

 

Homère, L’Iliade, nouvelle traduction de Philippe Brunet. Editions du Seuil.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2412, 27 janvier 2011.
                                    

 

                                                                                                                                                                       

 

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