SOLLERS Philippe Blog

9 février 2011

Trésor central de la littérature

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Les Éditions Gallimard sont ce lieu, unique au monde, où les grands écrivains morts sont plus vivants que jamais. Avec un peu d’imagination, on les rencontre ici tous les jours. Ce matin, par exemple, Gide est concentré, Claudel furieux, Malraux et Aragon agités, Sartre grognon, Camus soucieux, Paulhan évasif, mais Queneau rit de son rire chevalin célèbre. Majestueux, Gaston passe en dandy jardinier. Valéry virevolte, Cioran s’amuse, Bataille essaie de se débarrasser de Blanchot, Artaud murmure des exorcismes, Genet vient chercher de l’argent liquide. Le duc de Saint-Simon est très surpris de ses huit volumes en Pléiade impeccablement présentés, et d’être, en même temps que Retz ou Sévigné, considéré comme « un écrivain français  ». Sade apprécie ses élégantes gravures pornographiques du XVIIIe siècle, Voltaire sourit en caressant les treize volumes de sa Correspondance. Montaigne, Pascal, Bossuet, Molière, La Fontaine, Diderot, Rousseau, Chateaubriand, Balzac, Stendhal, Flaubert, Lautréamont, Rimbaud, Mallarmé, Proust, Breton, Céline passent en coup de vent dans les arbres. Peu importe qu’ils se détestent ou s’ignorent les uns les autres, ils volent, c’est l’essentiel.

 

Au bout du couloir, un petit bureau, qui n’a l’aire de rien, s’appelle « l’Infini ». C’est un observatoire-laboratoire discret où se poursuivent certaines expériences d’avenir (la revue  « l’Infini » vient de publier son 113e numéro). Là, les livres s’entassent en désordre, mais je sais où chacun se trouve. Cent ans, ce n’est pas bien long, puisque j’ai sur ma table les Grecs, les Latins, les Chinois, la Bible. Plein d’auteurs étrangers veillent aussi avec moi. Avec la nuit, la « banque centrale de la littérature », paquebot romanesque géant, largue ses amarres et flotte, à travers les siècles, sur des heures liquides. À son poste de commandement amiral, Antoine, l’heureux propriétaire des lieux, a d’ailleurs, sur sa cheminée, une maquette de bateau à voile.

 

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2413, du 3 février 2011.

 

 

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