SOLLERS Philippe Blog

27 mars 2011

« Les Liaisons heureuses »

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Nous sommes en avril 1794 à Paris, dans la prison de Picpus, en pleine Terreur. Un prisonnier révolutionnaire s’attend à être exécuté en même temps que Danton. Il a très mauvaise réputation, il a publié, douze ans auparavant, un roman scandaleux, il a beaucoup comploté dans l’entourage du duc d’Orléans, on vient de lui couper les cheveux, et il les envoie à sa femme avec une lettre délicate et tendre. Son nom ? Choderlos de Laclos, l’auteur des « Liaisons dangereuses », un des grands classiques de la littérature française. Voici sa lettre, qu’il faudrait faire réciter, chaque année, dans toutes les écoles : « Il m’a paru juste qu ‘ayant les premiers cheveux de tes enfants tu eusses les derniers de leur père. C’est un petit monument de tendresse que je te prie de conserver. Je t’aime et je t’embrasse du meilleur de mon cœur.»

 

Dans les couloirs de la prison, il croise un autre suspect qui, comme lui, échappera, on ne sait trop comment, à la guillotine. Celui-là s’appelle Sade. Inutile de dire qu’il a, lui aussi, très mauvaise réputation. Il commence sa longue vie en détention. Laclos, lui, sera fait général d’artillerie par Bonaparte à cause de sa découverte du boulet creux, et mourra en 1803, pendant la campagne d’Italie, à Tarente. Il a 62 ans, et il en avait 40 lors de la publication de sa bombe : succès immédiat, ravages nombreux, effroi des familles, cauchemar des confesseurs, interdictions en cascade, fantasmes ininterrompus, cinéma, théâtre. On rouvre ce roman par lettres, on le reçoit en pleine figure, sa puissance d’énergie, qu’admirait Stendhal, crépite devant vos yeux.

 

Comment cet homme, bon fils, bon père, excellent époux, a-t-il pu être l’auteur d’un livre aussi sulfureux ? Baudelaire, à la fin de sa vie, envisage une préface aux « Liaisons ». On a conservé ses notes. « La Révolution, dit-il, a été faite par des voluptueux. » Faut-il comprendre qu’elle a été punie (et continue de l’être) par des puritains ? Tout l’indique, et il est d’autant plus étrange qu’on connaisse un projet de Laclos, non réalisé, qui se serait appelé « les Liaisons heureuses », chargé de démontrer qu’il n’y a de vrai bonheur qu’en famille. Connaissance du Mal, connaissance du Bien. Pas de connaissance du Mal ? Pas de vrai Bien.

 

L’auteur des « Fleurs du mal » ne s’y trompe pas. « Ce livre, s’il brûle, ne peut brûler qu’à la manière de la glace. » Et puis « Est-ce que la morale s’est relevée ? Non, c’est que l’énergie du mal a baissé. La niaiserie a pris la place de l’esprit George Sand, inférieure à Sade. » Vieille histoire que celle du conflit incessant entre morale et littérature. Le condamné Baudelaire sait de quoi il parle, comme l’accusé Flaubert. Il va même jusqu’à écrire que « tous les livres sont immoraux ». Et ce blasphème : « Ici, comme dans la vie, la palme de la perversité reste à la femme. »

 

Madame Bovary, c’est bien, madame de Merteuil, c’est mieux. Laclos a toujours soutenu avoir connu son modèle diabolique, devenue une vieille dame charmante qui offrait des noix confites au petit Stendhal. Il est en tout cas très clair sur deux choses essentielles la liberté de la presse et la littérature au-dessus des lois. Dans les « Liaisons », le duel par lettres entre sa marquise et Valmont brille à chaque page. La Merteuil est une féministe individuelle radicale, comme on n’en a jamais vu à l’époque ou depuis. Elle est née, dit-elle, pour venger son sexe et maîtriser l’autre. Elle décrit son long apprentissage d’observation, de ruse, de prudence, sa volonté de savoir pour déjouer tous les pièges masculins. L’esprit contre la « niaiserie »? Cela même. Le monde est une comédie d’ignorance et d’hypocrisie « Mes principes sont le fruit de mes profondes réflexions, je les ai créés, et je peux dire que je suis mon ouvrage. » Valmont, englué dans son siège sentimental de la présidente de Tourvel (qui finira par le perdre), reconnaît sa supériorité « En vérité, plus je vais, plus je suis tenté de croire qu’il n’y a que vous et moi dans le monde qui valions quelque chose. » Il se permet quand même (erreur) de lui donner des conseils « Méfiez-vous des idées plaisantes ou bizarres qui vous viennent trop facilement. Songez que, dans la carrière que vous poursuivez, l’esprit ne suffit pas, qu’une seule imprudence devient un mal sans remède. » À quoi la marquise, après une de ses victoires, répond avec hauteur : « Écoutez, et ne me confondez pas avec les autres femmes. »

 

Les autres femmes ? Des débutantes sans principes, qui sont, tout au plus, des « machines à plaisir ». Ou alors, des prudes : « Votre prude (Tourvel) est dévote, et de cette dévotion qui condamne à une éternelle enfance. » Plus net : « Les prudes n’offrent que des demi-jouissances. Cet entier abandon de soi-même, ce délire de la volupté où le plaisir s’épure par son excès, ces biens de l’amour, ne sont pas connus d’elles. » Valmont faiblit, il cède peu à peu à un « charme inconnu » ? La marquise le rappelle à Tordre : « Croyez-moi, quand une femme s’est encroûtée à ce point, il faut l’abandonner à son sort; ce ne sera jamais qu’une espèce. » Les hommes, eux, sont vaniteux et grossiers, on en fait ce qu’on veut, on en use et on les abuse. Ce sont, en général, des « sots », des « automates », des « commissionnaires », des « manœuvres d’amour ». De temps en temps, la marquise, toujours dissimulée, s’offre une « gaieté ». Rien de moins romantique dans ce système nerveux à toute épreuve, où (merveilleuse formule) « le plaisir s’épure par son excès ». Et aussi : « L’amour est, comme la médecine, seulement l’art d’aider la Nature. »

 

Ces « roués » nous étonnent, on pourrait les dire pré-nietzschéens, même si Nietzsche, encore trop allemand, n’a certainement pas pensé à une « Surfemme ». Le savoir sexuel est français, ou, du moins, il l’aura été pendant une longue période. D’où ces personnages qui, malgré leur ruine, semblent immortels. Liberté et désinvolture. Ainsi, Valmont : « Le parti le plus difficile ou le plus gai est toujours celui que je prends; et je ne me refuse pas une bonne action, pourvu qu’elle m’exerce ou m’amuse. »

 

Le triste Sainte-Beuve, qui préférait les « Mémoires » de madame d’Epinay aux « Liaisons dangereuses », trouvait Laclos « d’une race exécrable, d’un orgueil infernal, qui salit l’amour ». En 1801, pendant la campagne d’Italie, Laclos offre un exemplaire de son livre à l’évêque de Pavie. Voici ce qu’il écrit à sa femme, la délicieuse Marie-Soulange : « Cet évêque dit à qui veut l’entendre que c’est un ouvrage très moral, et très bon à faire lire, particulièrement aux jeunes femmes. » Ah, l’Italie ! Voyons maintenant ce portrait de Laclos, « l’homme noir », par lui-même : « Tous les hommes d’intrigue, dans les conceptions dramatiques et dans le monde, sont dans un mouvement perpétuel; ils ont l’oreille fine, le pied léger, et au besoin la main adroite. Celui-ci voit tout sans s’agiter; a tout prévu avant la crise; et, dans la crise même, on voit plutôt ce qu’il a opéré, que la manière dont il a opéré. »    

 

Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses. Éditions Gallimard, La Pléiade, 2011. Édition établie par Catriona Seth.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2417, 3 mars 2011.

13 mars 2011

« Vivre libre ou mourir. »

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Révolutions

Ce qu’il y a de bien, dans les révolutions populaires, c’est qu’elles dévoilent de larges tranches de temps. La révolution est la jeunesse du temps. Qui s’attendait aux embrasements de Tunisie, d’Egypte, de Libye ? Personne, et sûrement pas la diplomatie française, qu’on a vue se ridiculiser en quelques jours. Tranches de temps, tranches de mensonges et corruption à tous les étages. Et voici la jeunesse, qui, tout à coup, se soulève, entraîne des foules, tient bon, réveille l’espace verrouillé depuis trente ou quarante ans. Admirable jeunesse, qui semble retrouver le vieux mot d’ordre de la Révolution française : « Vivre libre ou mourir. » Beaucoup de morts, en effet, surtout en Libye, où des massacres se poursuivent pendant que j’écris ces lignes.

Le tunisien Ben Ali, a dit récemment un diplomate français, n’était pas un dictateur, plutôt « un gangster éclairé ». Que d’amabilité du monde entier pour les gangsters éclairés ! Vous passez de madame Ben Ali et son pillage systématique de la Tunisie à Moubarak à l’énorme fortune, vous arrivez chez le plus sinistre fou, Kadhafi, boucher de son peuple, reçu en triomphe à Paris, il y a trois ans. Souvenez-vous : tapis rouge, courbettes officielles, installation ahurissante de sa tente en plein Paris. Cette visite a-t-elle eu lieu ? Peut-être pas, puisque le site de l’Elysée a décidé d’effacer les traces de cette opération à milliards hyper-folklorique. C’est ainsi que le sang fait disparaître, quand il le faut, les images.

En réalité, dans ces révoltes multiples, c’est toute une époque qui bascule, et rien, quoi qu’il arrive, ne sera plus comme avant. Walter Benjamin l’a remarquablement noté : « Le désir de rompre la continuité de l’Histoire appartient aux classes révolutionnaires au moment de l’action. Dans la soirée du premier jour de la révolution, en juillet 1848, simultanément, mais par des initiatives indépendantes, on tira des coups de feu sur les horloges des tours de Paris. » Oh, vieux temps, dégage ! Un seul mot a été crié partout contre chaque gangster plus ou moins éclairé : « Dégage ! »

 

DSK

Pendant ce temps, les petites histoires politiques hexagonales prennent un tour cocasse. Il est passionnant d’apprendre que la première dame de France, Carla Bruni, soudain, n’est plus « de gauche ». Elle l’était donc. De son côté, la sympathique Anne Sinclair, après avoir déclaré qu’il fallait être « tordu » pour ne pas trouver son mari « de gauche », nous communique son vote personnel futur : le Messie, attendu par tous les Français, ne devrait pas se représenter au FMI mais briguer le titre de monarque républicain. Les sondages le disent, les médias (c’est-à-dire Dieu) vous l’intiment. Pourquoi pas, donc, un plébiscite évitant les pénibles primaires socialistes ? Le socialisme, au fait, c’est quoi ? DSK a répondu : « C’est l’avenir, l’espoir, l’innovation.» Là, je dois avouer que j’ai eu une bouffée paranoïde. C’est moi que DSK regardait à cet instant, et c’est en pensant à moi qu’il ciselait sa formule.

 

Femmes

Le match médiatique entre Carla Bruni et Anne Sinclair sera de toute beauté. Mais attention : Martine Aubry et Ségolène Royal n’ont pas dit leur dernier mot, et Marine Le Pen, avec des sondages en hausse constante, bouscule déjà l’échiquier. Si elle arrive, comme son père autrefois, au second tour, elle sera, bien entendu, écrasée, mais avec un score nettement supérieur. On entendra beaucoup la Marseillaise des deux côtés, à défaut d’un hymne européen qui tarde à venir. Une pensée, tout de même, pour la courageuse Bernadette Chirac ; pour le mari, qu’on ne voit jamais, d’Angela Merkel ; pour l’épouse de Hu Jintao, peu bavarde; et surtout pour Ruby, la dernière jeune victime astucieuse de l’incroyable Berlusconi. Berlusconi ? Un comble de machisme décomplexé, comme les féministes italiennes viennent, paraît-il, de s’en aviser. Mieux vaut tard que jamais.

 

Machiavel

Je ne saurais trop recommander à Nicolas Sarkozy et à DSK, pour leurs longs et intéressants voyages en avion, la lecture (je n’ose pas dire la relecture) du Prince (1), de Machiavel.

Pour Sarkozy, ceci : « La première conjecture qu’on fait d’un souverain et de sa cervelle, c’est de voir les hommes qu’il tient autour de lui. »  Et ceci : « Quand tu vois un ministre penser plus à soi qu’à toi, et qu’en tous ses maniements en affaires il regarde à son profit, ce ministre ne vaudra jamais rien et tu ne dois pas t’y fier. » C’est peu dire qu’un remaniement ministériel s’impose au Prince: il doit être exaspéré par les énormes gaffes à répétition qui l’entourent. Sarkozy est-il naïf ? Abusé ? Victime des flatteurs ? A la recherche de conseillers plus intelligents ? Qu’il m’appelle : je suis l’avenir, l’espoir, l’innovation. Qu’il médite, surtout, cette pensée : « Les hommes se découvrent à la fin méchants, s’ils ne sont pas, par nécessité, contraints d’être bons. »

Pour le circonspect DSK, conseil du Prince : « Si quelqu’un se gouverne par circonspection et si le temps et les affaires tournent de telle sorte que sa manière soit bonne, il réussira ; mais si la saison change, il sera détruit parce que lui, il ne change pas sa façon de faire 
Avertissement : « Ainsi l’homme circonspect, quand il est temps d’user d’audace, en est incapable, et c’est la cause de sa ruine ; et si son naturel changeait avec le vent et les affaires, sa fortune ne changerait pas. »

Mieux : « Je crois qu’il vaut mieux être hardi que prudent, car la fortune est femme, et il est nécessaire, pour la tenir soumise, de la battre et de la maltraiter. » Ah, ces Italiens ! Des misogynes incorrigibles !

Pourtant, le 10 juin 1514, Machiavel écrit à un ami : « Amour ne tourmente que ces gens-là qui prétendent lui rogner les ailes ou l’enchaîner quand il lui a plu de venir voler à eux. Comme c’est un enfant, et plein de caprices, il leur arrache les yeux, le foie et le cœur. Mais ceux qui accueillent sa venue avec allégresse, et qui le flattent et le laissent s’envoler quand il lui plaît, et quand il revient l’acceptent volontiers, ceux-là sont toujours certains de ses faveurs et de ses caresses, et de triompher sous son empire. »

Le 3 août, il ajoute : « Dans mes amours, je trouve toujours plaisir et bonheur. » Voilà une politique !

1 :Nicolas Machiavel, Le Prince. Folio classique, n° 1173.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche
n° 3346, du dimanche 27 février 2011.

 

1 mars 2011

« Visse, scrisse, amò »

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

 

Aurait-on mal lu Sollers ? Voilà que celui que la rumeur publique, entretenue par la fainéantise et l’inculture crasse d’une certaine presse, par un béni-oui-ouisme universitaire par rapport à celle-ci, présente comme une sorte de libertin jouisseur qui se serait trompé de siècle (libertin qui aggrave son cas, et donne ainsi la preuve de sa légèreté, de son inconséquence intellectuelle et morale, en s’affirmant catholique, pis, papiste, bien qu’athée… allez vous y retrouver quand vous avez la tête molle), voilà que ce joueur, qui ne cache rien des débauches de sa jeunesse, cet amateur de folies françaises et de fête à Venise, cet admirateur de Fragonard et Picasso, voilà que ce grand lecteur des libertins, de Voltaire et Diderot, de Vivant Denon, de Sade, de Casanova, vient de publier un roman faisant l’éloge de… l’amour passion. Amour dont il écrit qu’il est une « maladie sublime », l’équivalent d’une « drogue dure ». Aurait-on mal lu Sollers comme on aurait mal lu un de ses proches, qu’il entraîne avec lui dans son Trésor d’amour, je veux parler de l’auteur de De l’amour, Henri Beyle, dit Stendhal ?

Dès lors, après lecture de son livre, dont il serait bon de s’aviser à quel point le travail de l’écriture tend vers toujours plus de concentration, comment ne pas tenter d’en savoir plus sur la logique de ce qu’il appelle ses « identités multiples rapprochées » ? Jacques Henric

 

Dans la nouvelle science, comme dit Isidore Ducasse, trop peu connu sous ce nom, mais que chacun reconnaît sous le nom de Lautréamont, dans la nouvelle science, chaque chose vient à son tour, telle est son excellence. Pour vous donner l’exemple de choses qui viennent à leur tour, comme ce Trésor d’amour, je prends l’actualité, c’est-à-dire que j’écarte du revers de la main tous les romans qui paraissent et qui s’accroupissent, comme dit le même auteur, aux étalages, et qui se bousculent dans le naturalisme épuisé, dans le réalisme social, dans la sociologie décomposée. J’écarte la dévastation générale, qui va d’ailleurs s’accentuer, nous n’en sommes qu’au début, et je prends mes quartiers, pris depuis longtemps, dans la clandestinité qui m’anime. L’actualité, pour moi, c’est la chose suivante : d’abord je reçois de l’université de Shanghai une invitation à y enseigner pendant deux ou trois mois, et à participer à un colloque sur Lacan. Le même jour, je reçois, avec satisfaction, après trente ans, l’annonce de la publication en chinois, par les éditions Shanghai Translation Publishing House, de mon livre Femmes. Je vais enfin pouvoir contaminer les Chinoises de mon temps. Dans Femmes, il y avait d’ailleurs cette jeune femme, chinoise, Ysia, attachée à l’ambassade de Paris… J’en profite, en passant, pour dire qu’il n’est jamais question des femmes de mes romans. Cela, à la longue, devrait attirer l’attention d’un esprit un peu éveillé. C’est curieux, parce qu’il y a beaucoup de personnages féminins dans mes livres. Il y en a de tous les milieux, de toutes les nationalités, de tous les âges, et si vous enlevez les femmes de mes romans, ça revient à dire que je n’ai rien écrit depuis trente ans. Le même jour encore, je reçois une lettre dont je vous cite les passages principaux : « Cher Monsieur, Nous venons de créer à Venise une nouvelle institution dévolue au répertoire musical baroque vénitien de Monteverdi à Vivaldi. Comme vous le savez peut-être, jusqu’ici ce répertoire faisait le tour du monde sans être réellement présent dans la lagune. Ce ne sera à présent plus le cas, grâce au Venitian Center Music, dont vous trouverez une présentation dans le dossier ci-joint. Je sais à quel point vous appréciez Cecilia Bartoli ; celle-ci a décidé de rejoindre notre board afin de nous apporter son soutien. »

Je vois qu’en effet la charmante et géniale Cecilia Bartoli en profite pour m’exfiltrer dans ce nouveau Venise où il faut tout de même souligner que rien n’existait avant cette année-ci à propos d’une musique qui depuis 20 ans fait le tour du monde. Cecilia a enregistré des airs de Vivaldi et personne ne s’attendait à l’extraordinaire succès rencontré, puisque l’album frise aujourd’hui le million d’exemplaires vendus dans le monde entier. Donc, ce nouveau Centre va entrer en activité l’été prochain, et pour « les activités scientifiques, je poursuis ma citation, en collaboration avec la Marciana (la bibliothèque de Venise), nous travaillons en partenariat avec la jeune Fondation Casanova ». Il n’y avait pas non plus, jusqu’alors, la moindre Fondation Casanova à Venise. Dans la nouvelle science, chaque chose vient à son tour, et c’est son excellence… Je continue : « Je connais évidemment (c’est un type très jeune qui m’écrit) votre amour pour Venise et étant passionné de littérature, j’ai été « élevé » avec vos livres. J’ai été longtemps l’administrateur d’un orchestre que nous avions nommé les Folies françaises, en référence à Couperin, bien sûr, mais aussi à votre roman. Je suis en train de dévorer Discours parfait comme je l’avais fait de la Guerre du Goût et Éloge de l’Infini, mais je viens à vous aujourd’hui afin de vous demander  si vous nous feriez la joie de rejoindre notre Comité d’honneur… ». Ce comité est composé de gens de toutes nationalités, et je vois avec intérêt que je suis le seul écrivain français convoqué.

Je vous montre les lieux où vont résonner les concerts : vous voyez ici l’église de la Pietà, ici vous avez un palais avec un plafond de Tiepolo, là la grande salle de San Rocco, vous aurez aussi la Casa Rezzonico, et enfin la salle de concert du Palazzo Zeno. On va pouvoir oublier le sinistre musée Pinault d’art contemporain, lequel aggrave le Guggenheim d’où on peut pratiquement tout jeter dans la lagune. Paradoxe admirable de Venise : il y aura, demain, des endroits où se rassembleront hors-tourisme ce qu’il faut bien appeler, à la Stendhal, des happy few, ces heureux, peu nombreux, qui en vérité sont en grand nombre. Ils viendront de tous les continents, y compris de Chine.

Il y aura donc, désormais, un contre-Venise qui sera un contre-poison, et je dois dire qu’après des années où j’aurai ramé seul, dans ma gondole spéciale, dans le secret le plus parfait de ce que je pouvais développer sur cette scène, on assistera à la formation de jeunes musiciens, de jeunes chanteurs, de jeunes chercheurs de partitions. Je rappelle qu’Ezra Pound, vers 1939, se demandait où il y avait des partitions de Vivaldi… Le Temps… On peut maintenant écouter sa musique vocale qui était totalement méconnue. Cecilia, avec sa gorge, son souffle, son énergie, a ressuscité cette merveille. C’est une révolution.

L’éblouissement italien

Dans Trésor d’amour, pourquoi Stendhal ? Eh bien, à cause de son éblouissement italien. Éblouissement fondamental, à son époque rarissime. Voilà quelqu’un qui éprouve, avec tout son corps, quelque chose qui contredit absolument son temps et ses habitudes françaises de Grenoblois, ensuite d’employé de Napoléon. N’oublions pas qu’il sort de la retraite de Russie. Relisons aussi son journal, qui est absolument passionnant.

Pourquoi inventer un lieu complètement invisible à Venise ? Encore un fois, comme ce sera le cas pour les concerts, de façon encore plus intime, on peut vivre absolument clandestinement à Venise si on s’en donne les moyens, qui n’ont rien d’extraordinaire. J’ai fait ça pendant quarante ans, et je continue de le faire de temps en temps, printemps et automnes. Pourquoi est-ce que j’ai eu, moi-même, cet éblouissement italien, sortant de là où en était la France, dans ma jeunesse, pays qui depuis n’a fait que s’enfoncer de plus en plus, alors qu’on croyait que c’était Venise qui s’effondrerait ? Tout cela est dans mes livres. Mais les ai-je écrits ? C’est probable. On peut les  consulter. Pourquoi n’entraînent-ils pas de conversions, physiques ? Ce n’est pas à moi d’y répondre. Comme vous le savez, les journalistes, salariés surmenés du vide, n’ont pas le temps de lire, et d’ailleurs, n’en ont plus, depuis longtemps, les moyens.

Si on ouvre ce livre, Trésor d’amour, on constate qu’il commence par une déclaration sur la sexualité, tarte à la crème pendant très longtemps, mais qui, je pense, est en pleine déflation amusante. J’ai toujours été d’un athéisme résolu sur cette question. En opposition à la dictature publicitaire mondiale, et pour éviter toute fixation, j’ai parlé sans cesse d’identités rapprochées multiples et j’ai depuis longtemps organisé ma vie en fonction d’une telle situation. D’où l’importance, d’une façon encore plus marquée dans ce livre, des personnages féminins.

Je dis donc qu’en trois siècles, on est passé du refoulement et de la sublimation religieuse au libertinage, du libertinage à la passion romantique, de là à la pudibonderie, de là encore à la prolifération sexuelle et pornographique, avant de retourner, nous y sommes, via la maladie et la technique de reproduction au refoulement ordinaire et originaire qui revient, chaque fois, au point mort. Voilà mon diagnostic. La boucle est bouclée, le spectacle achevé, il est temps d’en tirer les conséquences. Tous ces éléments (page 13 du livre) peuvent concourir à une unité supérieure ayant la profondeur intérieure comme objet. Alors : sérieux, pudeur, liberté, dévoilement, délire, cœur, goût, délicatesse, crudité, œil clinique, plaisir, retrait. Le temps est un trésor – comme dans les Voyageurs du temps – et pour l’ensemble de l’aventure, on garde le mot si controversé d’« amour ». Je garde ce mot en radiographiant son histoire.

De l’amour

Le narrateur de ce livre rencontre donc à New York, un soir, une jeune femme italienne de 24 ans, Minna, qui en a 35 au moment de l’écriture du livre. Il passe avec elle une nuit très satisfaisante. Puis elle vient le revoir à Paris. Elle enseigne la littérature à Milan, elle est spécialiste de littérature française, et presque inévitablement de Stendhal. L’intérêt, c’est qu’elle habite Venise, et comme beaucoup des personnages de femmes que je mets en scène dans leur liberté fondamentale, elle est réfractaire, je veux dire qu’elle est d’un tempérament anarchiste. Il n’est pas question pour elle de l’actualité autrement que sous la forme d’un dégoût profond. En revanche, l’intensité des sensations peut naître de ce retrait. Par conséquent, il y aura un bateau, il y aura Venise vue depuis l’eau, car qui ne connaît pas Venise à partir de l’eau n’en connaît rien, et il y aura un appartement, un appartement en quelque sorte de musique intime. Il se trouve que cette Minna Viscontini est la descendante d’une Viscontini qui n’est autre que la célèbre Mathilde, que Stendhal appelle Métilde dans De l’amour.

De l’amour, livre à relire, livre extraordinaire, écrit au crayon dans la plus grande fébrilité, après la découverte de la substance féminine italienne. Ce qui est intéressant, dans cette aventure de Stendhal, c’est qu’il éprouve une très vive passion pour cette femme qui fait de la politique, et Trésor d’amour tourne autour du fait de savoir si, au début du 21e siècle, un tout autre amour passion peut avoir lieu entre un Français et une Italienne. L’amour-passion et l’amour-goût ne sont pas nécessairement contradictoires. Il est intéressant de remarquer quels sont les embarras de Stendhal sur ce sujet. Il est très libre de mœurs, il va au bordel, mais brusquement l’amour-passion provoque chez lui une sorte de blocage, qu’il décrit d’ailleurs avec une lucidité considérable en s’inoculant cette expérience comme une drogue dure. Il sait qu’il n’a pas le « suffrage à vue », comme dit Casanova, et, de plus, la Mathilde en question a déjà deux garçons. Il veut forcer le jeu et ça ne marche pas. Mais ça n’était pas fait pour marcher. C’était fait pour découvrir son corps, c’est-à-dire une augmentation tout à fait significative de ses perceptions. Et cela nous renseigne sur le très grand romancier qu’il va devenir.

Le Rouge et le noir, la Chartreuse de Parme, Lucien Leuwen, livres célèbres mais tout à fait méconnus. Pour moi, il s’agissait à la faveur d’une situation très particulière de réussir, avec une descendante de l’amour-passion de Stendhal, là où il n’avait pu aller plus loin. Ce qui nous donne d’ailleurs une longueur de temps considérable, historique, pour voir, au lieu de nous attarder sur la misère contemporaine, quelles ont été les opportunités grandioses qui ont pu s’offrir à Stendhal, comme à Nietzsche, dans Une vie divine. Nietzsche, comme vous le savez, admirait beaucoup Stendhal. À partir de là, ce qui compte, c’est la description de ce que peut être une contre-société qui s’organise, avec deux personnes ou plus, contre l’indiscrétion générale, la bouillie, l’ignorance, l’analphabétisme, l’absence de goût, l’absence de goût qui conduit au crime, comme dit Stendhal.

L’argent fou

Il est né en 1783, Stendhal, il a donc entre 6 et 10 ans au moment de la Révolution et de la Terreur. Mais quel est le personnage qui hante toute sa vie ? Sa mère. C’est donc une magnifique histoire d’inceste prolongé, projectif, qui se présente à lui comme possibilité et qui en même temps arrête le passage à l’acte. Sa mère s’appelle Henriette et lui Henri. Elle meurt en couches, en prononçant, dit-il, son nom. Il faut lire les livres fondamentaux de Stendhal, les livres autobiographiques. Il faut regarder ça d’assez près pour savoir comment s’en sort un système nerveux enfantin, projeté dans une histoire monumentale, qui n’est autre que celle de la Révolution et de l’Empire, et ce n’est pas rien de s’être retrouvé en pleine retraite de Russie, à pied, avec les cosaques au cul, dans la neige, pas rien non plus la fin, terrible, à Civitavecchia, où il est consul… Le grand roman de Stendhal, c’est lui.

C’est lui au point qu’on ne comprend pas grand chose à son aventure si l’on ne tient pas le plus grand compte de ce texte fabuleux qui s’appelle les Privilèges, qu’il écrit à la fin de sa vie à Rome. Texte que je décortique d’une façon, je crois, précise, qui n’a été révélé par le grand stendhalien Victor Del Litto qu’en 1961 et, comme dans la nouvelle science, chaque chose vient à son tour, je précise au passage qu’à la remise de ma légion d’honneur par un François Mitterrand cireux, déjà subclaquant, souffrant beaucoup et avec beaucoup de courage, je me suis retrouvé à côté de Del Litto. Pourquoi ? Eh, on ne sait pas… C’est comme ça. Les Privilèges, c’est le texte le plus extravagant de la littérature mondiale. Stendhal a intensément vécu, subjectivement, ce genre de situations évoquées dans son livre, avec, entre autres, le souhait de mourir d’un seul coup d’apoplexie, vœu qui a été exaucé puisqu’il est mort dans la rue. Il n’y a pas de ridicule à mourir dans la rue, disait-il bizarrement.

Autre chose qui devrait attirer l’attention, c’est son épitaphe, composée par lui-même, sous forme d’une carte à jouer, et en italien. Un consul, en exercice, français, qui se fait enterrer en italien, c’est déjà un scandale diplomatique. C’est un traître. Il ne veut pas être enterré en français. « Visse, scrisse, amò ». Il a vécu, il a écrit, il a aimé. Ça choque beaucoup. Ça choque même son cousin qui fait graver, et vous pouvez vérifier ça au cimetière Montmartre, ce qui prouve bien que Stendhal reste le plus méconnu des Français : « Il a vécu, il a aimé, il a écrit. » Le cousin n’a pas eu à se forcer pour inventer qu’on vivait, qu’on aimait et qu’on écrivait ensuite. Parce que c’est comme ça que ça doit se passer dans la vie courante. Mais dans la vie de Stendhal, non, on vit, on écrit, et c’est ça qui fait qu’il y a de l’amour. Cette puissance accordée à l’écriture, démontrée par les Privilèges, puissance accordée au geste même qui peut transformer la vie, et amener l’amour, est impressionnante. L’organicité sexuelle n’est qu’une des fonctions, pas la principale, du corps humain : il y a la vue, le sentir, le goût, qui sont rarement d’accord. Il y a la peinture. La peinture, ah l’Italie !… Et il y a la musique. La musique, ah l’Italie !…

Ce qui étonne Stendhal, c’est que ça n’intéresse pratiquement personne. Il est anticlérical parce qu’il a connu l’église gallicane de son temps, complètement exsangue, il ne regrette pas d’avoir été un petit enfant révolutionnaire contre son père et sa tante, il les défie, il est content que Louis XVI ait été guillotiné, autrement dit son père, qui a fait mourir sa mère en couches, et puis il se demande de plus en plus pourquoi la France est devenue si triste. Où est passée la gaieté du 18e siècle ? Que dirait-il aujourd’hui, après les grands massacres européens et l’argent fou. L’argent est déjà le sujet de Lucien Leuwen. Il a de l’avance, tellement d’avance qu’il prévoit ne pouvoir être lu qu’en l’an deux mille, voire plus tard encore. Il n’aurait pas eu l’article de Balzac, magnifique, qui se trompe aussi sur le fond de la Chartreuse de Parme, son roman serait passé totalement inaperçu. Preuve que la vie sociale n’a aucun intérêt. Aucun. Et que la vie personnelle, par conséquent, n’en a que davantage. Voilà ce qu’il faut essayer de démontrer, pour les… happy few, qui seront de plus en plus nombreux. On ne les connaît pas ? On apprendra à les connaître. J’attends des nouvelles de mes Chinoises ayant lu Femmes.

Sartre, Freud, Debord

Là-dessus, toujours à propos de la distance historique, j’attire votre attention sur les guest stars de mon roman. D’abord Sartre, et c’est aussi l’occasion de faire un éloge de Beauvoir qui a épargné Stendhal parmi les portraits de tous les écrivains à clichés misogynes, à cause de son invention des personnages de femmes. C’est très compliqué de dire qu’il n’y a pas de femmes chez Stendhal, avec moi, c’est plus facile parce qu’elles gênent davantage, donc silence. Le tabou est là. Sartre donc qui, pendant qu’il est prisonnier, note dans ses Carnets de la drôle de guerre, passionnants au demeurant, qu’il est très négligé d’habitude et que là il se rase tous les jours en hommage à Stendhal pendant la campagne de Russie. J’ai relu, continue-t-il, les soixante premières pages de la Chartreuse de Parme, c’est admirable. Après, il vous dit, ayant des problèmes avec son propre roman, l’Age de raison, que ses personnages sont désintégrés, alors que Fabrice, lui, est toujours heureux, vivant, viable. Sartre, comme symptôme en Italie, est très intéressant, d’autant plus que sa névrose, sa psychose même, à Venise, passe l’imagination. Il se sent totalement englouti. Il a une crise d’identité, protestante. Il n’aime pas la sensualité de Venise. Beauvoir, elle, est plus à l’aise.

Première démonstration, Sartre. Deuxième démonstration : Freud. On m’en a beaucoup voulu dans les milieux psychanalytiques d’avoir rappelé, dans un texte que j’avais intitulé Freud s’échappe, la passion italienne de Freud quand il voyage avec Minna, sa belle-sœur. Comment ne pas admirer la liberté de Freud, contrairement à ce que pense le lourd Michel Onfray. La grande, la très grande liberté de Freud. L’Italie ? Mais c’est un miracle ! Gœthe avait eu la même sensation. L’esprit souffle dans ce lieu magique. Je suis invité aux quatre coins de la planète, et, à l’aéroport, j’abandonne, je me retrouve toujours vers Venise ou Rome.

Freud, et last but not least, Debord. La seule photo en couleur de Debord, c’est Alice qui me l’a prêtée pour le film que j’ai réalisé sur Debord, lequel n’aimait pas être photographié. Elle a été prise à Venise, sur le ponton du Linea d’Ombra, le restaurant où Minna et le narrateur vont souvent. Il fait beau, une bouteille de vin est sur la table, Debord se tasse un peu sur la droite, c’est la dernière fois qu’il voit Venise.  Il écrit une lettre où il dit qu’il est à Venise, mais n’en parlez surtout pas à Sollers qui n’y connaît rien. Voyons, voyons, je suis alors à cent mètres… Il y a quelque chose d’étrange dans cette affaire qui, d’ailleurs, se démontre par le fait que Debord n’a jamais pu dans ses films, arriver à la couleur. In Girum est un grand film, mais en en noir et blanc, et c’est la voix de Debord qui compte.

Stendhal, dans mon Trésor d’amour, apprécie beaucoup Isidore Ducasse et Guy Debord, ce sont des gens de caractère, mais ils n’ont pas écrit les romans que Mr Beyle, en devenant Stendhal, a écrits, c’est-à-dire, a vécus en les écrivant. Voyez-le déjà, en 1815, à Venise : « Mon bonheur consiste à être solitaire au milieu d’une grande ville, et à passer toutes les soirées avec une maîtresse. Venise remplit parfaitement les conditions. »

J’ai beaucoup fait ça, tout en écrivant intensément. Ça doit se sentir dans mon livre.

 Philippe Sollers, Trésor d’amour. Éditions Gallimard, 2011.

Artpress n°375, février 2011.
Réponses à des questions de Jacques Henric.

 

 

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