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27 mars 2011

« Les Liaisons heureuses »

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Nous sommes en avril 1794 à Paris, dans la prison de Picpus, en pleine Terreur. Un prisonnier révolutionnaire s’attend à être exécuté en même temps que Danton. Il a très mauvaise réputation, il a publié, douze ans auparavant, un roman scandaleux, il a beaucoup comploté dans l’entourage du duc d’Orléans, on vient de lui couper les cheveux, et il les envoie à sa femme avec une lettre délicate et tendre. Son nom ? Choderlos de Laclos, l’auteur des « Liaisons dangereuses », un des grands classiques de la littérature française. Voici sa lettre, qu’il faudrait faire réciter, chaque année, dans toutes les écoles : « Il m’a paru juste qu ‘ayant les premiers cheveux de tes enfants tu eusses les derniers de leur père. C’est un petit monument de tendresse que je te prie de conserver. Je t’aime et je t’embrasse du meilleur de mon cœur.»

 

Dans les couloirs de la prison, il croise un autre suspect qui, comme lui, échappera, on ne sait trop comment, à la guillotine. Celui-là s’appelle Sade. Inutile de dire qu’il a, lui aussi, très mauvaise réputation. Il commence sa longue vie en détention. Laclos, lui, sera fait général d’artillerie par Bonaparte à cause de sa découverte du boulet creux, et mourra en 1803, pendant la campagne d’Italie, à Tarente. Il a 62 ans, et il en avait 40 lors de la publication de sa bombe : succès immédiat, ravages nombreux, effroi des familles, cauchemar des confesseurs, interdictions en cascade, fantasmes ininterrompus, cinéma, théâtre. On rouvre ce roman par lettres, on le reçoit en pleine figure, sa puissance d’énergie, qu’admirait Stendhal, crépite devant vos yeux.

 

Comment cet homme, bon fils, bon père, excellent époux, a-t-il pu être l’auteur d’un livre aussi sulfureux ? Baudelaire, à la fin de sa vie, envisage une préface aux « Liaisons ». On a conservé ses notes. « La Révolution, dit-il, a été faite par des voluptueux. » Faut-il comprendre qu’elle a été punie (et continue de l’être) par des puritains ? Tout l’indique, et il est d’autant plus étrange qu’on connaisse un projet de Laclos, non réalisé, qui se serait appelé « les Liaisons heureuses », chargé de démontrer qu’il n’y a de vrai bonheur qu’en famille. Connaissance du Mal, connaissance du Bien. Pas de connaissance du Mal ? Pas de vrai Bien.

 

L’auteur des « Fleurs du mal » ne s’y trompe pas. « Ce livre, s’il brûle, ne peut brûler qu’à la manière de la glace. » Et puis « Est-ce que la morale s’est relevée ? Non, c’est que l’énergie du mal a baissé. La niaiserie a pris la place de l’esprit George Sand, inférieure à Sade. » Vieille histoire que celle du conflit incessant entre morale et littérature. Le condamné Baudelaire sait de quoi il parle, comme l’accusé Flaubert. Il va même jusqu’à écrire que « tous les livres sont immoraux ». Et ce blasphème : « Ici, comme dans la vie, la palme de la perversité reste à la femme. »

 

Madame Bovary, c’est bien, madame de Merteuil, c’est mieux. Laclos a toujours soutenu avoir connu son modèle diabolique, devenue une vieille dame charmante qui offrait des noix confites au petit Stendhal. Il est en tout cas très clair sur deux choses essentielles la liberté de la presse et la littérature au-dessus des lois. Dans les « Liaisons », le duel par lettres entre sa marquise et Valmont brille à chaque page. La Merteuil est une féministe individuelle radicale, comme on n’en a jamais vu à l’époque ou depuis. Elle est née, dit-elle, pour venger son sexe et maîtriser l’autre. Elle décrit son long apprentissage d’observation, de ruse, de prudence, sa volonté de savoir pour déjouer tous les pièges masculins. L’esprit contre la « niaiserie »? Cela même. Le monde est une comédie d’ignorance et d’hypocrisie « Mes principes sont le fruit de mes profondes réflexions, je les ai créés, et je peux dire que je suis mon ouvrage. » Valmont, englué dans son siège sentimental de la présidente de Tourvel (qui finira par le perdre), reconnaît sa supériorité « En vérité, plus je vais, plus je suis tenté de croire qu’il n’y a que vous et moi dans le monde qui valions quelque chose. » Il se permet quand même (erreur) de lui donner des conseils « Méfiez-vous des idées plaisantes ou bizarres qui vous viennent trop facilement. Songez que, dans la carrière que vous poursuivez, l’esprit ne suffit pas, qu’une seule imprudence devient un mal sans remède. » À quoi la marquise, après une de ses victoires, répond avec hauteur : « Écoutez, et ne me confondez pas avec les autres femmes. »

 

Les autres femmes ? Des débutantes sans principes, qui sont, tout au plus, des « machines à plaisir ». Ou alors, des prudes : « Votre prude (Tourvel) est dévote, et de cette dévotion qui condamne à une éternelle enfance. » Plus net : « Les prudes n’offrent que des demi-jouissances. Cet entier abandon de soi-même, ce délire de la volupté où le plaisir s’épure par son excès, ces biens de l’amour, ne sont pas connus d’elles. » Valmont faiblit, il cède peu à peu à un « charme inconnu » ? La marquise le rappelle à Tordre : « Croyez-moi, quand une femme s’est encroûtée à ce point, il faut l’abandonner à son sort; ce ne sera jamais qu’une espèce. » Les hommes, eux, sont vaniteux et grossiers, on en fait ce qu’on veut, on en use et on les abuse. Ce sont, en général, des « sots », des « automates », des « commissionnaires », des « manœuvres d’amour ». De temps en temps, la marquise, toujours dissimulée, s’offre une « gaieté ». Rien de moins romantique dans ce système nerveux à toute épreuve, où (merveilleuse formule) « le plaisir s’épure par son excès ». Et aussi : « L’amour est, comme la médecine, seulement l’art d’aider la Nature. »

 

Ces « roués » nous étonnent, on pourrait les dire pré-nietzschéens, même si Nietzsche, encore trop allemand, n’a certainement pas pensé à une « Surfemme ». Le savoir sexuel est français, ou, du moins, il l’aura été pendant une longue période. D’où ces personnages qui, malgré leur ruine, semblent immortels. Liberté et désinvolture. Ainsi, Valmont : « Le parti le plus difficile ou le plus gai est toujours celui que je prends; et je ne me refuse pas une bonne action, pourvu qu’elle m’exerce ou m’amuse. »

 

Le triste Sainte-Beuve, qui préférait les « Mémoires » de madame d’Epinay aux « Liaisons dangereuses », trouvait Laclos « d’une race exécrable, d’un orgueil infernal, qui salit l’amour ». En 1801, pendant la campagne d’Italie, Laclos offre un exemplaire de son livre à l’évêque de Pavie. Voici ce qu’il écrit à sa femme, la délicieuse Marie-Soulange : « Cet évêque dit à qui veut l’entendre que c’est un ouvrage très moral, et très bon à faire lire, particulièrement aux jeunes femmes. » Ah, l’Italie ! Voyons maintenant ce portrait de Laclos, « l’homme noir », par lui-même : « Tous les hommes d’intrigue, dans les conceptions dramatiques et dans le monde, sont dans un mouvement perpétuel; ils ont l’oreille fine, le pied léger, et au besoin la main adroite. Celui-ci voit tout sans s’agiter; a tout prévu avant la crise; et, dans la crise même, on voit plutôt ce qu’il a opéré, que la manière dont il a opéré. »    

 

Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses. Éditions Gallimard, La Pléiade, 2011. Édition établie par Catriona Seth.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2417, 3 mars 2011.

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