SOLLERS Philippe Blog

16 mai 2011

Martin Heidegger

Classé sous Non classé — sollers @ 10:2

France Culture  10h00 à 11h00
Lundi 16.05.2011 – Les Nouveaux chemins de la connaissance

Etre et temps 1/5 : Dasein, authenticité, déchéance.
 

Avec Philippe Cabestan.
Le Journal des Nouveaux Chemins avec Micheal Edwards, à propos de son livre Le bonheur d’être ici (Fayard, 2011).
Réalisation : François Caunac.
Lecture des textes : Daniel Mesguisch.

 

 

 

8 mai 2011

Manet est une fête

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Enlisement

 

Bien que vous vous trouviez, par beau temps, dans un des lieux les plus beaux du monde (le sud-ouest de la France, au printemps), vous êtes poursuivi par la mondialisation chaotique. Comment vous sentir tranquille avec le Japon irradié, la Libye bombardée, la Côte d’Ivoire libérée mais en ruine, les répressions sanglantes au Yémen, en Syrie, à Ouagadougou, les migrants tunisiens fuyant leur pays vers l’Europe ? Les images sont là, en boucle, dramatiques, tenaces ; cadavres dans les rues, misère, angoisse, destructions à n’en plus finir. Planète déboussolée ? Voyez l’arrestation du vieux Gbagbo, en train de s’éponger avant d’enfiler une chemise de soie verte ; voyez, en gros plan, le regard terrifié de sa femme, Simone. Des gens peu recommandables, c’est vrai, mais enfin, ils respirent. Et ce fou de Kadhafi, pourquoi est-il toujours là ? Pourquoi toujours ces bombes sur Misrata ? Mystères de la guerre. Ce grand film sinistre m’inspire un jeu de mots de très mauvais goût, mais je n’y peux rien : à la recherche de l’Otan perdu. Tout le monde tue, rien ne se passe.

 

Enlisement général, comme dans la politique intérieure; à force de parler de « primaires socialistes », le citoyen, lassé, trouve que les socialistes sont vraiment primaires. Il vient de lire, en l’oubliant aussitôt, le programme qui lui est proposé, mais DSK, sadique, bloque la dynamique. Borloo, sous-marin secret de Sarkozy, a pour mission de ramasser le centre, avant de rentrer à la maison. C’est lent, lourd, long. Tout ce qui vous reste, c’est le soulagement de ne pas être portugais ou grec. Allez, un bon mouvement, laissez-vous hypnotiser par le mariage à grand spectacle de Kate et William. Voilà deux institutions solides : la couronne d’Angleterre et le Vatican. Ma bénédiction urbi et orbi, aujourd’hui, vous est acquise.

 

Manet

Heureusement, avant la cohabitation probable qui vous attend en 2012, vous pouvez vivre dans l’enchantement de l’exposition Manet, au musée d’Orsay, la première d’ensemble depuis 1983. Le temps révèle le génie de Manet comme aucun autre. Quelle audace ! Quelle fraîcheur ! Vous vous demandez à nouveau pourquoi des foules de crétins venaient, à l’époque, injurier l ’Olympia et Le Déjeuner sur l’herbe. C’est pourtant simple, et Picasso l’a dit : « L’intelligence éclate dans chaque coup de pinceau de Manet. »

 

L’extrême liberté de Manet se montre dans ses portraits de femmes : Victorine Meurent (insolence du nu), Berthe Morisot (fleur noire), Méry Laurent (dont Mallarmé était amoureux). Montrez-moi des fleurs plus belles que celles de Manet (ces pivoines !). Manet était très étonné d’être autant insulté, alors que, pour lui, sa place était au Louvre. Il est mort à 51 ans, après avoir dit : « Les attaques dont j’ai été l’objet ont brisé en moi le ressort de la vie. On ne sait pas ce que c’est que d’être constamment injurié. Cela vous écœure et vous anéantit. » Ses tableaux, d’une jeunesse éternelle, vous dévisagent, et jugent la basse époque où nous sommes. Cette époque, la nôtre, peut se résumer, en vulgarité, par le dernier jugement de l’actuel président de la République, à propos du merveilleux héros de La Chartreuse de Parme de Stendhal, Fabrice del Dongo.  « Un bellâtre », a-t-il dit. D’où parle le Président dans ce genre de raptus ? Mettez-le devant l’Olympia, et attendons la suite.

 

Saint-Simon

Manet vous a remonté le moral, vous êtes tout à coup très fier d’être français, c’est-à-dire violemment opposé au populisme du Front national. Vous décidez de vous remonter encore, cette fois de façon aristocratique. La pilule magique est là : le duc de Saint-Simon, le plus grand écrivain de votre langue. J’ouvre, presque au hasard, un nouveau recueil d’extraits très bien fait (1) : « La duchesse de Berry était un prodige d’esprit, d’orgueil, d’ingratitude et de folie, et c’en fut un aussi de débauche et d’entêtement. À peine fut-elle huit jours mariée qu’elle commença à se développer sur tous ces points, que la fausseté suprême qui était en elle et dont elle-même se piquait comme d’un excellent talent, ne laissa pas d’envelopper un temps, quand l’humeur la laissait libre, mais qui la dominait souvent. »

Louis XIV ? Un roi jaloux de tout esprit supérieur : « L’esprit, la noblesse de sentiments, se sentir, se respecter, avoir le cœur haut, être instruit, tout cela lui devint suspect et bientôt haïssable… Il voulait régner par lui-même. Sa jalousie là-dessus alla sans cesse jusqu’à la faiblesse. Il règne en effet dans le petit ; dans le grand il ne put y atteindre, et jusque dans le petit il fut souvent gouverné. »

 

Hemingway

Paris est une fête est un des livres les plus étranges d’Ernest Hemingway. Il reparaît aujourd’hui, avec des « vignettes » inédites (2). Le Paris des années 1920 comptait, entre autres stars, Joyce, Ezra Pound, Scott Fitzgerald, Gertrude Stein. Hemingway commence à écrire vraiment, il mange des pommes à l’huile arrosées de bière chez Lipp, ou bien il est avec un whisky à la Closerie des Lilas. Il observe la famille Joyce en train de déjeuner, « Joyce étudiant le menu à travers ses épaisses lunettes, brandissant la carte d’une seule main ».

 

Mais le portrait le plus fouillé et le plus pathétique est celui de Fitzgerald, détruit, peu à peu, par sa femme folle, Zelda, et l’alcool. « Zelda sourit joyeusement avec les yeux et la bouche à la fois, quand elle le vit boire du vin. J’appris à très bien connaître ce sourire. Il signifiait qu’elle savait que Scott ne pourrait pas écrire. Zelda était jalouse du travail de Scott. Scott décidait parfois de ne plus passer des nuits entières à boire, de faire de l’exercice tous les jours et de travailler avec régularité. Il se mettait au travail, et, dès qu’il travaillait bien, Zelda commençait à se plaindre de son ennui et l’entraînait dans quelque beuverie. Ils se disputaient, se réconciliaient, et il faisait de longues promenades avec moi pour dissiper les effets de l’alcool, et prenait la résolution de se remettre au travail pour de bon, cette fois, et il repartait du bon pied. Et puis tout recommençait. »

 

Dans une note inédite, Hemingway dit qu’il n’y a pas lieu de se plaindre des critiques qui vous expliquent ce que vous faites et pourquoi vous le faites comme ci ou comme ça. Il ajoute, admirablement : « Un bon écrit ne se laisse pas facilement détruire. »

(1) Saint Simon, Editions Le Livre de Poche, 2011.
(2) Ernest Hemingway, Paris est une fête. Editions Gallimard, mai 2011.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n° 3454 du dimanche 24 avril 2011.

 

1 mai 2011

Où est passé l’infini ?

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Sans la littérature et l’art, nous ne connaîtrions qu’un petit monde étriqué, celui de la finance, des philosophes ou des idéologues, c’est-à-dire, aujourd’hui, le nôtre. Où est passé l’infini ? On ne sait pas, et ce n’est pas la télévision qui vous le dira. D’où la surprise renouvelée en ouvrant l’immense Thomas De Quincey (1785-1859), qui, avec Shakespeare, Poe, Coleridge et Melville, est la gloire de l’anglais, désormais aplati en langue de communication universelle. « Confessions d’un mangeur d’opium anglais » est la première brèche à travers ce qui s’annonçait déjà comme fermeture de l’être humain par rapport à lui-même. Disons les choses : la vie intérieure vous est interdite, vous êtes là pour ruminer les clichés sociaux qu’on vous sert. La sinistre mondialisation du Spectacle bouche toutes les issues. Baudelaire et d’autres vous ont averti, en vain. Pourtant, quelque chose persiste à vous appeler personnellement vers une expérience.

De Quincey souffre beaucoup. Un jour, pour calmer ses douleurs insupportables, il achète du laudanum dans une pharmacie de Londres. Et, là, coup de théâtre : « Dans l’espace d’une heure, ô ciel ! Quelle révolution ! Quelle surrection de l’esprit intérieur du tréfonds de ses abîmes ! Quelle apocalypse du monde que je portais en moi ! ».

L’opium a mauvaise réputation : il serait religieux pour endormir les masses, il détournerait du travail en répandant la torpeur. De Quincey, avec une précision médicale, apporte ici un témoignage essentiel et très dérangeant. Contrairement à l’alcool, qui dépouille un homme de sa maîtrise de soi, « il communique sérénité et équilibre à toutes les facultés, actives ou passives ». Telle est la révélation : « Le mangeur d’opium ressent que la partie divine de sa nature est souveraine : ses sentiments moraux connaissent une sérénité sans nuages, et, au-dessus de tout, brille avec majesté la grande lumière de l’intelligence.» L’opium n’abrutit pas, au contraire, il est « éloquent ». Si c’est une religion, il s’agit d’une Eglise dont le sujet concerné est le seul membre, et elle est fondée sur « un abîme de divine volupté ». « Ô juste, puissant et subtil opium ! » Il bouleverse toutes les coordonnées habituelles, destitue tous les pouvoirs, se balade dans toutes les dimensions, vous offre le paradis mais aussi l’enfer. Si vous en sortez vivant, comme De Quincey, on pourra dire que vous savez vraiment ce qu’est la santé et l’intelligence. Rien à voir avec la vertu ni avec la morale, l’opium ouvre sur une vérité qui est à la fois délice et horreur.

Dans le paradis, le monde et vous-même devenez un opéra fabuleux, et la musique se met à vivre intensément pour elle-même. Voyez De Quincey écoutant avec passion une cantatrice italienne, « la Grassini ». L’opium multiplie l’harmonie, le chant, les vocalises. Vous entendez bien au-delà de ce qui s’entend. Surtout, sa magie vous prouve à quel point vous n’avez, le plus souvent, qu’une perception misérable de l’espace et du temps. L’espace est illimité, le temps sans mesure. Vitesse, intuition, métamorphoses, mais aussi grand calme. « L’océan, avec sa respiration éternelle, mais aussi par son grand calme, personnifiait mon esprit et l’influence qui le gouvernait alors. » Attention, la tempête s’approche, et tout se renverse dans « la véhémente chimie des rêves ». L’espace devient une succession de prisons à la Piranèse, et « la tyrannie de la face humaine » envahit le rêveur : « L’Océan m’apparut pavé d’innombrables têtes tournées vers le ciel, des visages furieux, désespérés, se mirent à danser à la surface, par milliers, par myriades, par générations, par siècles.»

L’aventurier a dépassé les limites humaines, c’est comme si des foules lui faisaient sentir leur détresse, comme si elles se vengeaient sur lui des massacres dont elles sont l’objet. L’espace s’enfle et se déchire, le temps déborde de partout, le mangeur d’opium a l’impression d’avoir vécu cent ans ou mille ans en une nuit, le moindre incident de son enfance est là, sous ses yeux, comme dans la vision panoramique de certains noyés ou mourants. Normal : le cerveau humain est un palimpseste immense et naturel, un manuscrit sans cesse recouvert de nouvelles écritures, mais qui reste en attente d’un déchiffrage nouveau. C’est le « bloc magique » de Freud, autre explorateur des rêves. Le temps, devenu « infiniment élastique », transporte le sujet en Chine, en Egypte, en Inde. Comme De Quincey est très cultivé (« lire est un de mes talents »), ses visions sont d’une grande variété de plus en plus angoissante : « Je me sauvais dans des pagodes, et j’étais, pendant des siècles, fixé au sommet, ou enfermé dans des chambres secrètes. J’étais l’idole, j’étais le prêtre, j’étais adoré, j’étais sacrifié. » Un ton solennel rend compte de certaines transes. Ainsi dans « la Malleposte anglaise » : « Devant la parole sacrée, chaque cité ouvrait toutes grandes ses portes. Les rivières étaient conscientes que nous les passions. Toutes les forêts, quand nous courions à leur lisière, frémissaient en hommage à la parole secrète. Et l’obscurité nocturne la comprenait. » Puissance de la parole, puissance du style : « Le style possède une valeur absolue, il est l’incarnation des pensées. » Premier coup de feu contre la dictature philosophique : « Ce n’est pas la pensée qui découvre l’art, mais ce sont les arts qui découvrent la pensée.»

Le plus étonnant, chez De Quincey, c’est son humour noir, tiré de sa vaste exploration intérieure. « De l’assassinat considéré comme un des Beaux-Arts » est ici un chef-d’oeuvre, au point qu’André Breton l’introduit dans son « Anthologie de l’humour noir ». Mais le comble de la cruauté perverse est atteint dans cet autre chef-d’œuvre, « les Derniers Jours d’Emmanuel Kant ». Voilà un saint laïque à l’emploi du temps minuté, considéré comme le plus grand esprit de son temps. Il est chaste, pur, austère, il incarne le nouveau clergé qui croit pouvoir se passer de toute littérature. Il est quand même rejoint, l’air de rien, par un œil d’écrivain. Il vieillit, sa déchéance progressive est observée à la loupe. Il a des cauchemars, il devient peu à peu « sourd, aveugle, en torpeur, privé de mouvement ». De Quincey a beaucoup lu Kant (il a aussi étudié l’économie politique à travers Ricardo), il sait ce qu’est la dévotion comique pour ce type nouveau d’ecclésiastique universitaire. Voici donc ce vieux penseur mécanique attachant et rattachant son foulard ou sa ceinture, faisant tomber son bonnet dans les bougies, transformé en marionnette, « gigantesque fantôme d’un siècle oublié », n’en finissant pas de mourir, avec des éclairs de lucidité portant sur des points d’érudition secondaires. Enfin, il meurt. Une foule énorme se presse pour voir une dernière fois le génie. On moule sa tête, une grande cérémonie a lieu dans la cathédrale de Königsberg, on descend son cercueil dans la crypte académique. Les dernières phrases de ce texte éblouissant de méchanceté salubre sont imprimées par De Quincey en lettres capitales : « Il repose parmi les patriarches de l’université. Paix à sa poussière, et à sa mémoire éternel honneur ! » Il va sans dire qu’aucun flacon de laudanum n’est trouvable dans une « crypte académique ». Ce qu’il fallait démontrer.

Thomas De Quincey, Œuvres, sous la direction de Pascal Aquien. Éditions Gallimard, la Pléiade.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2424 du 21 avril 2011.

 

 

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