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1 mai 2011

Où est passé l’infini ?

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Sans la littérature et l’art, nous ne connaîtrions qu’un petit monde étriqué, celui de la finance, des philosophes ou des idéologues, c’est-à-dire, aujourd’hui, le nôtre. Où est passé l’infini ? On ne sait pas, et ce n’est pas la télévision qui vous le dira. D’où la surprise renouvelée en ouvrant l’immense Thomas De Quincey (1785-1859), qui, avec Shakespeare, Poe, Coleridge et Melville, est la gloire de l’anglais, désormais aplati en langue de communication universelle. « Confessions d’un mangeur d’opium anglais » est la première brèche à travers ce qui s’annonçait déjà comme fermeture de l’être humain par rapport à lui-même. Disons les choses : la vie intérieure vous est interdite, vous êtes là pour ruminer les clichés sociaux qu’on vous sert. La sinistre mondialisation du Spectacle bouche toutes les issues. Baudelaire et d’autres vous ont averti, en vain. Pourtant, quelque chose persiste à vous appeler personnellement vers une expérience.

De Quincey souffre beaucoup. Un jour, pour calmer ses douleurs insupportables, il achète du laudanum dans une pharmacie de Londres. Et, là, coup de théâtre : « Dans l’espace d’une heure, ô ciel ! Quelle révolution ! Quelle surrection de l’esprit intérieur du tréfonds de ses abîmes ! Quelle apocalypse du monde que je portais en moi ! ».

L’opium a mauvaise réputation : il serait religieux pour endormir les masses, il détournerait du travail en répandant la torpeur. De Quincey, avec une précision médicale, apporte ici un témoignage essentiel et très dérangeant. Contrairement à l’alcool, qui dépouille un homme de sa maîtrise de soi, « il communique sérénité et équilibre à toutes les facultés, actives ou passives ». Telle est la révélation : « Le mangeur d’opium ressent que la partie divine de sa nature est souveraine : ses sentiments moraux connaissent une sérénité sans nuages, et, au-dessus de tout, brille avec majesté la grande lumière de l’intelligence.» L’opium n’abrutit pas, au contraire, il est « éloquent ». Si c’est une religion, il s’agit d’une Eglise dont le sujet concerné est le seul membre, et elle est fondée sur « un abîme de divine volupté ». « Ô juste, puissant et subtil opium ! » Il bouleverse toutes les coordonnées habituelles, destitue tous les pouvoirs, se balade dans toutes les dimensions, vous offre le paradis mais aussi l’enfer. Si vous en sortez vivant, comme De Quincey, on pourra dire que vous savez vraiment ce qu’est la santé et l’intelligence. Rien à voir avec la vertu ni avec la morale, l’opium ouvre sur une vérité qui est à la fois délice et horreur.

Dans le paradis, le monde et vous-même devenez un opéra fabuleux, et la musique se met à vivre intensément pour elle-même. Voyez De Quincey écoutant avec passion une cantatrice italienne, « la Grassini ». L’opium multiplie l’harmonie, le chant, les vocalises. Vous entendez bien au-delà de ce qui s’entend. Surtout, sa magie vous prouve à quel point vous n’avez, le plus souvent, qu’une perception misérable de l’espace et du temps. L’espace est illimité, le temps sans mesure. Vitesse, intuition, métamorphoses, mais aussi grand calme. « L’océan, avec sa respiration éternelle, mais aussi par son grand calme, personnifiait mon esprit et l’influence qui le gouvernait alors. » Attention, la tempête s’approche, et tout se renverse dans « la véhémente chimie des rêves ». L’espace devient une succession de prisons à la Piranèse, et « la tyrannie de la face humaine » envahit le rêveur : « L’Océan m’apparut pavé d’innombrables têtes tournées vers le ciel, des visages furieux, désespérés, se mirent à danser à la surface, par milliers, par myriades, par générations, par siècles.»

L’aventurier a dépassé les limites humaines, c’est comme si des foules lui faisaient sentir leur détresse, comme si elles se vengeaient sur lui des massacres dont elles sont l’objet. L’espace s’enfle et se déchire, le temps déborde de partout, le mangeur d’opium a l’impression d’avoir vécu cent ans ou mille ans en une nuit, le moindre incident de son enfance est là, sous ses yeux, comme dans la vision panoramique de certains noyés ou mourants. Normal : le cerveau humain est un palimpseste immense et naturel, un manuscrit sans cesse recouvert de nouvelles écritures, mais qui reste en attente d’un déchiffrage nouveau. C’est le « bloc magique » de Freud, autre explorateur des rêves. Le temps, devenu « infiniment élastique », transporte le sujet en Chine, en Egypte, en Inde. Comme De Quincey est très cultivé (« lire est un de mes talents »), ses visions sont d’une grande variété de plus en plus angoissante : « Je me sauvais dans des pagodes, et j’étais, pendant des siècles, fixé au sommet, ou enfermé dans des chambres secrètes. J’étais l’idole, j’étais le prêtre, j’étais adoré, j’étais sacrifié. » Un ton solennel rend compte de certaines transes. Ainsi dans « la Malleposte anglaise » : « Devant la parole sacrée, chaque cité ouvrait toutes grandes ses portes. Les rivières étaient conscientes que nous les passions. Toutes les forêts, quand nous courions à leur lisière, frémissaient en hommage à la parole secrète. Et l’obscurité nocturne la comprenait. » Puissance de la parole, puissance du style : « Le style possède une valeur absolue, il est l’incarnation des pensées. » Premier coup de feu contre la dictature philosophique : « Ce n’est pas la pensée qui découvre l’art, mais ce sont les arts qui découvrent la pensée.»

Le plus étonnant, chez De Quincey, c’est son humour noir, tiré de sa vaste exploration intérieure. « De l’assassinat considéré comme un des Beaux-Arts » est ici un chef-d’oeuvre, au point qu’André Breton l’introduit dans son « Anthologie de l’humour noir ». Mais le comble de la cruauté perverse est atteint dans cet autre chef-d’œuvre, « les Derniers Jours d’Emmanuel Kant ». Voilà un saint laïque à l’emploi du temps minuté, considéré comme le plus grand esprit de son temps. Il est chaste, pur, austère, il incarne le nouveau clergé qui croit pouvoir se passer de toute littérature. Il est quand même rejoint, l’air de rien, par un œil d’écrivain. Il vieillit, sa déchéance progressive est observée à la loupe. Il a des cauchemars, il devient peu à peu « sourd, aveugle, en torpeur, privé de mouvement ». De Quincey a beaucoup lu Kant (il a aussi étudié l’économie politique à travers Ricardo), il sait ce qu’est la dévotion comique pour ce type nouveau d’ecclésiastique universitaire. Voici donc ce vieux penseur mécanique attachant et rattachant son foulard ou sa ceinture, faisant tomber son bonnet dans les bougies, transformé en marionnette, « gigantesque fantôme d’un siècle oublié », n’en finissant pas de mourir, avec des éclairs de lucidité portant sur des points d’érudition secondaires. Enfin, il meurt. Une foule énorme se presse pour voir une dernière fois le génie. On moule sa tête, une grande cérémonie a lieu dans la cathédrale de Königsberg, on descend son cercueil dans la crypte académique. Les dernières phrases de ce texte éblouissant de méchanceté salubre sont imprimées par De Quincey en lettres capitales : « Il repose parmi les patriarches de l’université. Paix à sa poussière, et à sa mémoire éternel honneur ! » Il va sans dire qu’aucun flacon de laudanum n’est trouvable dans une « crypte académique ». Ce qu’il fallait démontrer.

Thomas De Quincey, Œuvres, sous la direction de Pascal Aquien. Éditions Gallimard, la Pléiade.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2424 du 21 avril 2011.

 

 

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