SOLLERS Philippe Blog

22 juin 2011

« Parlons extrêmement français »

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Il est là, au cœur du pouvoir, il a un passeport spécial, il voit tout, il entend tout, il déchiffre tout. Il a ses réseaux, il est très bien informé, il observe, pour l’éternité, ce qui a lieu parmi les grandes marionnettes locales. À son époque, Versailles est le centre du monde, personne n’en doute. Supprimez les « Mémoires » de Saint-Simon de la bibliothèque, et vous vérifierez aussitôt que vous n’avez plus aucune lumière sur la révélation concrète de la comédie humaine.

Voltaire, Balzac, Stendhal, Proust, Céline sont les enfants naturels de ce duc fanatique de vérité. L’histoire, sans cet écrit monumental et posthume, serait un lourd tissu d’ennui, et le français, une langue morte. Ouvrez ce livre au hasard, impossible de vous en détacher, vous êtes pris.

Ne vous laissez pas arrêter par les noms, les titres, les fonctions, allez à l’essentiel, les portraits étourdissants, le style. Tous ces personnages s’animent et vont bientôt mourir sous vos yeux. Saint-Simon est un sniper précis, avec lui, c’est le Jugement dernier permanent. De rares éloges, des tonnes de critiques cinglantes, un soleil, le roi, autour de qui tout gravite. S’il se met en colère, il s’ensuit « un silence à entendre une fourmi marcher ».

Le roi divin a « l’art de donner l’être à des riens ». Le tueur infiltré, vrai terroriste masqué, pratique « la promptitude des yeux à voler partout en sondant les âmes ». L’embêtant, avec lui, est qu’il faudrait tout citer.

Que veut dire, par exemple, « parler extrêmement français » ? Vous ne le savez plus, mais une note vous l’apprend, c’est s’exprimer avec autorité. Dans un monde de fous et de folles, où les cadavres s’accumulent pendant que le poison circule, l’autorité est très rare. Celle de la mort est indiscutable, et Saint-Simon en a la clé.

Écoutez ça : « Sa femme était jolie, avec fort peu d’esprit, tracassière, et, sous un extérieur de vierge, méchante au dernier point. »
Et ça, pour décrire le comportement d’une femme avec son mari : « Elle le rendit petit et souple devant elle en le traitant comme un nègre, le ruinant de fond en comble sans qu’il osât proférer une parole, soufrant tout d’elle dans la terreur qu’il en avait et dans la terreur encore que la tête achevât tout à fait de lui tourner.»
Et ça : « C’était un petit homme ventru monté sur des échasses tant ses souliers étaient hauts, toujours paré comme une femme, plein de bagues, de bracelets, de pierreries partout, avec une longue perruque tout étalée en devant, noire et poudrée, et des rubans partout où il en pouvait mettre, plein de toutes sortes de parfums. On l’accusait de mettre imperceptiblement du rouge.»
Et ça : « On lui reprochait depuis toute sa vie qu’elle n’avait pas de coeur, mais seulement un gésier
Et encore ça : « C’était une furie blonde, et déplus une harpie : elle en avait l’effronterie, la méchanceté, la fourbe et la violence; elle en avait l’avarice et l’avidité

Voilà Saint-Simon et sa saison en enfer, dans un décor fastueux. Le mot qu’il répète le plus souvent est celui de « spectacle », tant il pressent qu’il est le vrai spectateur du futur. Il rentre, il écrit, il fait la vraie révolution tout seul, à la lumière du Saint-Esprit, s’il vous plaît, l’absence de Dieu n’étant que trop manifeste. En ce monde, donc, personne n’aime personne, l’orgueil est souverain, mais le sien n’a pas de pareil. Il sait, de source sûre, qu’il n’y a ici qu’un seul Juste : lui.

Duc de Saint-Simon. « Cette pute me fera mourir… », Intrigues et passions à la cour de Louis XIV. Éditions Le Livre de Poche, 480 p.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2431, 9
 juin 2011.

 


 

20 juin 2011

Sade

Classé sous Non classé — sollers @ 6:2

Le 20.06.2011 – 10:00

Les Nouveaux chemins de la connaissance
par Raphaël Enthoven

France Culture du lundi au vendredi de 10h à 11h

Du côté de chez Sade 1/5 : Donatien Alphonse François, Marquis de Sade.

 

19 juin 2011

De 16h à 17h

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Dimanche 19.06.2011 -
Une vie, une œuvre : France CULTURE
Philippe Muray (1945-2006) 59 minutes

En 1983, Philippe Muray enseigne pour quelques mois à l’université de Stanford. Cet écrivain, auteur de plusieurs essais dont l’un consacré à Céline, découvre lors de ce séjour aux Etats-Unis, ce que l’on allait appeler le « politiquement correct ». Cette recherche obsessionnel du Bien et du progrès,  la ruée vers la fin de toutes les différences (entre les sexes, entre le père et la ..

5 juin 2011

la vie est un jeu

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

L’affaire DSK

Quel rapport y a-t-il entre DSK et un libertin des Lumières ? Aucun. Prenons le prince de Conti, décrit ainsi dans les Mémoires de Saint-Simon : « Galant avec toutes les femmes, amoureux de plusieurs, bien traité de beaucoup. »  On ne voit pas ce grand seigneur, saisi par une pulsion irrésistible, se jetant sur une pauvre femme de chambre dans ses appartements ni coincer une romancière de l’époque dans un escalier. Je note que les féministes, qui ont bien raison de protester contre une certaine propagande machiste, ont choisi comme slogan « les hommes se lâchent, les femmes trinquent », et non pas, ce qui aurait été plus courageux, «  nous sommes toutes des femmes de ménage noires et musulmanes ». De toute façon, au point où nous en sommes, le film à très grand spectacle ne fait que commencer, il s’obscurcira de jour en jour sur fond de millions de dollars. En attendant, DSK est devenu le mari le plus coûteux du monde. Sa femme est héroïque, saluons son système nerveux.

La raison profonde de ce tsunami ? L’ennui. Un ennui angoissant, suffocant, irrépressible, qui a envahi, de plus en plus, ce roi du monde financier, déjà virtuel président de la République française. Si vous croyez que c’est drôle d’aller de réunion en réunion, de voir défiler sans arrêt des milliards de dollars pénalisant les Grecs, les Espagnols, les Portugais, les Irlandais, d’être assuré du pire tout en disant le contraire, de respirer au cœur d’une catastrophe, c’est le stress assuré. Dominique Strauss-Kahn n’en pouvait plus, il a voulu une sensation neuve du risque, de la prédation, une revanche sinistre, sans doute, sur une mère castratrice. Tragédie, descente aux enfers, soit, mais aussi repos, grand repos. Comme il aura maintenant le temps de lire et d’écouter de la musique, je vais lui envoyer mon roman Femmes, qui lui apprendra beaucoup de choses, et un bon enregistrement du Don Giovanni de Mozart (lequel devrait être interdit aux États-Unis, puisqu’il comporte au moins deux scènes de viol). Où dois-je envoyer des fleurs à la malheureuse « Ophelia » ? Je ne sais pas.

Ben Laden

Il est étonnant qu’un des immeubles où DSK aura été détenu se soit trouvé à côté de Ground Zero, lieu où erre, la nuit, le fantôme de Ben Laden. Son corps pourrit quelque part en mer, mais on oublie trop vite son nom de code dans l’opération de son assassinat : « Geronimo » ! Geronimo, le grand chef apache qui a passé son temps à scalper des Américains, le héros subliminal de tous les westerns ! Vous avez vu la photo où, à la Maison-Blanche, Obama et Hillary Clinton regardent le meurtre en direct, comme dans un jeu vidéo. Pas de photo du cadavre (trop horrible), pas de tombeau, immersion précipitée, contre les règles les plus sacrées de l’islam. Il paraît que Ben Laden, en cachette de ses femmes, regardait le soir, dans son bunker pakistanais, des cassettes pornographiques. Comme Kadhafi, sans doute, ou Bachar El-Assad, ce massacreur sans complexes. La principale information, dans tout ce charivari ? Peut-être celle-ci : l’or a connu une hausse de 29% en 2010. Voilà qui peut rassurer les milliers de jeunes manifestants, promis au chômage, de la Puerta del Sol, à Madrid.

 

Béatification de Jean-Paul II

 

Le mois de mai avait pourtant bien commencé, avec la béatification de Jean-Paul II, à Rome. La grande supériorité des monarchies consiste à stabiliser le temps. En Angleterre, mariages et naissances ; à Rome, des cérémonies. Pour le nouveau Bienheureux (qui sera canonisé un jour ou l’autre), la fête recueillie, les fleurs, la foule, la télévision, tout n’était qu’ordre, beauté, luxe, calme et sérénité. En lui offrant, autrefois, mon livre sur La Divine Comédie, de Dante, j’ai été béni par un saint, et j’en ressens chaque jour les bienfaits. Mais le clou de la béatification était la religieuse française miraculée : radieuse, elle portait, avec dévotion, un reliquaire en cristal, avec, à l’intérieur, une ampoule de sang du pape prélevé après la tentative d’assassinat contre lui. Aurait-elle été saisie d’un tremblement parkinsonien, tout s’effondrait. Mais non, Dieu existe, et, contrairement à ce que pensait Sartre, Dieu est un excellent romancier.

 

Jean-Paul Sartre

 

Il y a trente ans, lors de l’élection de Mitterrand à la présidence de la République, on pouvait lire, à la une du Monde, un article sensationnel, une vraie fanfaronnade, pour ne pas dire une rodomontade, du critique Bertrand Poirot-Delpech, devenu, par la suite, membre de l’Académie française. Le titre ? Un écrivain-né. Je cite : Un peu comme le Sartre des Mots la chose écrite a pris, chez le nouveau président, la place laissée vacante par la transcendance chrétienne. C’est en quelque sorte sa dimension mystique. « La littérature est toujours pour moi un paradis privilégié », a-t-il redit aux Nouvelles littéraires à la veille du second tour. Il pourrait écrire, comme Hugo dans ses Cahiers : « Je suis un homme qui pense à tout autre chose. »

 

Sartre est mort en 1980, il n’a donc pas pu lire ces lignes extravagantes, mais on peut, sans effort, imaginer sa nausée. Voir Mitterrand mis sur le même plan que lui et Hugo, lui aurait paru d’une singulière folie. On aimerait savoir aujourd’hui ce qu’il écrirait sur DSK, le FMI, la gauche, Sarkozy, le printemps arabe, le puritanisme américain, l’incroyable misère espagnole. On peut, en tout cas, relire Les Mots, ce chef-d’œuvre, alors que la prose de « l’écrivain-né » Mitterrand a, depuis longtemps, rejoint la platitude générale. Écoutons-le donc : « Plutôt que le fils d’un mort, on m’a fait entendre que j’étais l’enfant du miracle. De là vient, sans doute, mon incroyable légèreté. Je ne suis pas un chef, ni n’aspire à le devenir. Commander, obéir, c’est tout un… De ma vie, je n’ai donné d’ordre sans rire, sans faire rire ; c’est que je ne suis pas rongé par le chancre du pouvoir : on ne m’a pas appris l’obéissance. » Dans ses Carnets, Sartre écrit aussi : « Je hais le sérieux. » Et aussi : « Il n’est pas possible de se saisir soi-même comme conscience sans penser que la vie est un jeu. » Vous avez bien lu : la vie est un jeu, le pouvoir est un chancre. Il serait temps que la France retrouve un peu ses esprits. Seule la bonne littérature y aide. Sinon, comme on peut le constater, le chancre sévit partout.


Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le
Journal du dimanche n° 3459 du dimanche 29 mai 2011.

 

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