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17 juillet 2011

Un oeil clair qui trahit la loi de la jungle humaine

Classé sous Non classé — sollers @ 17:2

Qu’est-ce qu’un grand journal ? À la longue, celui qui aura publié le plus de grands écrivains. Comme les journalistes passent et que les grands écrivains restent, la démonstration dans le temps peut être éclatante. Les journalistes, sauf de rares exceptions, écrivent mal et sont désespérés de disparaître dans le niagara de l’information. Les meilleurs écrivains, eux, apparaissent dans un journal comme des bouées inattendues de couleur. Les autres écrivent en noir et blanc, eux en bleu, vert ou rouge. La palme, ici, au moins jusqu’en 1944, appartient au «Figaro», moins académique qu’on a pu le croire.

Jugez-en : Barbey d’Aurevilly, Théophile Gautier, Zola, Mirbeau, Proust, Bernanos, Montherlant, Morand, Mauriac, Claudel, Gide. Qui dit mieux ? Qui pourra dire mieux ? A moins de rêver d’une apocalypse, plus de journaux, plus d’écrivains, plus d’Histoire, le papier continuera à parler à travers le temps.

Théophile Gautier, le héros de 1830, le jeune homme au gilet rouge : « Nous regardions en ce temps-là les critiques comme des cuistres, des monstres, des eunuques et des champignons.» Barbey ? Il commence bien: « Les sots, les ignorants, les ennuyeux, seuls grands coupables qu’il y ait en littérature.» L’embêtant, c’est qu’il devient ultraréactionnaire en 1872, allant jusqu’à parler des « atroces bandits de la Commune, ces exécrables assassins ».

Mais voici Zola s’en prenant à Hugo en 1880. Il incarne tout, Hugo, on lui voue un culte exagéré, « on lui donne le siècle de haut en bas, de long en large.» Son dernier poème, « l’Ane », est un « incroyable galimatias », une boursouflure de « gâtisme humanitaire ». « Il y a eu quelque lésion du génie dans ce crâne. L’homme s’est cru Dieu, et il annonce comme autant de vérités les incroyables enfantillages de ses rêveries séniles. »

On veut faire une statue à Dumas ? Zola s’insurge, il vaudrait mieux en faire une à Balzac ou à Stendhal esprit supérieur »). En 1896, le grand Zola se déploie (nous sommes toujours dans « le Figaro ») dans un texte admirable : « Pour les juifs ». À ses yeux, les antisémites vont laisser sur eux un « épouvantable document », « amas d’erreurs, de mensonges, de furieuse envie, de démence exagérée», un vrai bourbier. C’est l’affaire Dreyfus, et toutes ses conséquences.

Zola peut-il dormir tranquille ? Mais non, c’est maintenant Mirbeau qui l’attaque, puisqu’il brade son indépendance en se présentant à l’Académie. Comme quoi, il restait chez lui « un vieux germe de servitude ». Mirbeau défend Monet, « très rare, très puissant artiste » et a cette formule, toujours actuelle : « S’il est permis, en ces temps d’agitation imbécile, de s’occuper encore de quelque chose de noble, où la boueuse politique n’a rien à voir.»

La boueuse politique ? La voici dénoncée, le mardi 16 août 1904, par un jeune inconnu, du nom de Marcel Proust, dans un texte extraordinaire : « la Mort des cathédrales ». Le projet du gouvernement de l’époque, farouchement anticlérical, est de désaffecter les églises qui pourront être transformées en musées, en salles de conférences ou en casinos.

Et le futur auteur d’« À la recherche du temps perdu » devient un ardent défenseur du culte catholique, de ses cérémonies et de sa mémoire. « Il n’y a pas aujourd’hui de socialiste ayant du goût qui ne déplore les mutilations que la Révolution a infligées à nos cathédrales, tant de statues, tant de vitraux brisés », etc. Proust, intimement catholique ? Mais bien sûr.

Et voici un autre cri d’alarme, peu écouté. C’est Joseph Kessel, en 1921, publiant « la Débâcle des consciences en Russie » et « la Journée du citoyen soviétique ». Corruption, délation généralisée : « Les regards sont inquiets, les bouches silencieuses, les gestes prudents, on a peur de sa femme, de son ami, de son frère. » C’est le règne de la Tcheka, ce sera celui du KGB, lui-même métamorphosé en affairisme cynique et criminel (bonjour, ces temps-ci, au camarade Poutine !).

Conclusion de Kessel : « La journée du citoyen soviétique ne connaît ni rêve, nichant, ni espoir. Le plus grand crime du bolchevisme est peut-être d’avoir tué chez ceux qu’il opprime la chaude et vibrante joie de vivre. » « Le Figaro » ment-il alors, comme toute la presse « bourgeoise » ? On l’a dit.

En décembre 1932, dans un article intitulé « Au bout de la nuit », un écrivain, et pas des moindres, salue Céline. C’est Bernanos. « M. Céline a raté le prix Goncourt. Tant mieux pour M. Céline.» « M. Céline scandalise. À ceci rien à dire, puisque Dieu l’a visiblement fait pour ça.» « Le Voyage au bout de la nuit » est, pour Bernanos, un « grand mouvement de poésie ». « J’essaie simplement de calculer sa puissance et sa portée, déjà mesurables d’ailleurs à certain grondement souterrain et à l’ébranlement de plusieurs gloires usurpées. »

Épatant Montherlant, en 1934, « Contre les biophages », c’est-à-dire contre ceux qui vous dérobent votre temps : « Une apparente « misanthropie » est une nécessité vitale pour un homme de pensée.» Épatant Morand, en 1936, « Incognito » : « L’incognito est mort, tué par les photographes. Les héroïsmes, comme les vices, deviennent propriété internationale, et l’être visé, vidé de son secret, dépossédé de son mystère, avoue à des millions d’exemplaires, par tous ses traits, par toute sa personne, par sa pauvre figure qu’il cache en vain de la main. La photographie proclame que rien n’est impénétrable, que rien n’est inavouable et que rien n’est voilé. L’homme de demain aura-t-il droit à tout, sauf à l’ombre Vous avez la réponse aujourd’hui, dans un monde devenu photo.

Et voici enfin le grand Mauriac, qui n’en est qu’à ses débuts de formidable journaliste. Août 1937 : « Ce ne sont pas les idées seules qui nous séparent ; ce ne sont pas elles non plus qui suffisent à nous rapprocher, mais une certaine qualité du regard que nous fixons sur autrui. Le regard d’André Gide en URSS vaut celui de Georges Bernanos à Majorque. Ces deux écrivains si différents ont en commun ceci : un oeil clair qui trahit la loi de la jungle humaine… Il n’est rien qui ne nous rend plus insupportable à tous, amis et adversaires, que d’appeler assassin un assassin, et innocent un innocent, que de ne tenir aucun compte de ce que les staliniens appellent  » la ligne générale « .»

En 1940, Gide n’est pas en forme et, coup de pied de l’âne, souligne les erreurs grammaticales de Proust. En 1941, Claudel délire sur le « Maréchal » (Pétain), avant de délirer, trois ans après, sur le « Général » (de Gaulle).

Restons avec le profond Mauriac, le 4 novembre 1939 : « Au-dessus des destins éphémères, aussi sanglants qu’ils nous apparaissent, les grandes constellations brillent indifférentes aux passions criminelles. Le même clair de lune que je regardais dormir, durant ces dernières nuits, dans le brouillard des vignes dépouillées, nous rend sensible à travers le théâtre de Shakespeare l’harmonie d’un monde dont ces luttes que nous croyons titanesques ne troublent même pas le silence.» Sacré Mauriac : la guerre vient d’éclater, il écoute la radio allemande et va « ravir chez l’ennemi » une suite de Bach et un quatuor de Mozart.

Bertrand de Saint Vincent, Les grands écrivains publiés dans le Figaro, 1836-1941, préface de Jean d’Ormesson, Éditions Acropole Philippe Sollers
le Nouvel Observateur n°2435 du 7 juillet 2011.

 

 

 

 

 

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