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11 septembre 2011

Et la littérature dans tout ça ?

Classé sous Non classé — sollers @ 11:2

Nafissatou

Aucun doute : crédible ou pas, menteuse ou pas, la grande vedette de l’été, c’est elle. D’abord, on ne la voit pas, elle est protégée par l’étrange police new-yorkaise, on aperçoit une forme sous un drap blanc, mais des photos paraissent bientôt dans la presse. Elle vient d’un trou perdu en Guinée, et on se demande comment elle a fait pour devenir femme de chambre dans un grand hôtel de Manhattan. Là-dessus, rafale d’informations : c’est une mythomane chronique, une prostituée, une trafiquante de drogue. Les amis socialistes du futur président de la République française avaient donc raison de parler de piège, de complot, d’attentat politique. La preuve : le futur président, injustement accusé et violemment humilié, est remis en liberté, va dîner dans un restaurant italien où il mange des pâtes aux truffes. Plus tard, il va écouter, d’un air peu convaincu, un concert de musique classique où on joue du Schumann.

Soudain, renversement de situation : Nafissatou apparaît dans une interview chic, dans Newsweek, est filmée dans la rue, en pantalon et chemisier blanc, elle ressemble à Michelle Obama, on rêve. Mieux : elle est  interrogée par la chaîne de télévision ABC, elle mime la scène du viol supposé, se pétrit les seins, souffre en direct, pleure. Escalade : elle est en grand deuil, entourée de figurants noirs, elle raconte sa souffrance et celle de sa fille, elle écrase une larme. C’est parfait. Son énergique avocat annonce qu’il poursuivra DSK au civil s’il échappe au pénal. Donc : argent. Elle veut de l’argent depuis le début, c’est clair.

Tout finira, un jour ou l’autre, par de l’argent puisqu’il n’y a, paraît-il, que deux choses importantes en ce monde : le sexe et l’argent. Pour l’instant, on n’a toujours pas entendu la version du violeur présumé, mais ses avocats, contre le dossier médical, laissent entendre que le rapport a été “consenti”. Cerise sur le gâteau : la plainte de la jeune Tristane Banon, tardive, mais soutenue par sa mère, laquelle, ayant eu un rapport “consenti” avec DSK, le décrit comme brutal et “soudard”. Conclusion : ce feuilleton, haletant mais saturé, s’arrête par l’abandon de l’accusation. DSK, blanchi, rentre en France, et je lui propose aussitôt d’être son nègre pour ses mémoires d’enfer. Le titre pourrait être L’Afrique fantôme, ou Huis Clos, ou Voyage au bout de la douche, ou Les 120 Nuits du Sofitel. Je vois d’ici le film bouleversant tiré de ce livre, et futur concurrent de celui tourné autour de Nafissatou, laquelle, j’espère, prépare déjà son album.

Bourse  

Vous êtes comme moi, perdus dans le Yo-Yo des marchés financiers, en train de vous demander si vous ne perdez pas votre triple A dans la déroute des banques. Christine Lagarde, remplaçante de DSK au Fonds de manipulation international, ne vous rassure qu’à moitié. Vous rêvez d’ordinateurs en folie, les chiffres crépitent, vous redoutez le krach, vous ne comprenez pas grand-chose à la bataille de chiffonniers entre républicains et démocrates américains à propos du plafond de la dette, mais vous voyez monter à l’horizon une nouvelle étoile républicaine, une femme de santé et de force, à qui Dieu, figurez-vous, donne lui-même des conseils. Allez-vous, pour autant, vous rallier, en France, à une politique d’ « union nationale » ? Vous attendez, avec scepticisme, les effets de l’austérité. Vous constatez d’ailleurs qu’Angela Merkel embrasse Sarkozy, malgré son étourdissante victoire en Libye, d’une façon de plus en plus distraite.

Cercueils

Les socialistes vous parlent de survie, leur approche de la sexualité n’est pas claire, alors que le vrai pouvoir symbolique est la maîtrise de la mort. La guerre de Libye a été plus longue que prévue, et très coûteuse. N’empêche, c’est une avancée décisive pour la démocratie, dont BHL est à la fois le ministre et le prophète. En revanche, l’Afghanistan – et ses morts français dont on vous répète sans arrêt « qu’ils ne sont pas morts pour rien » – vous paraît de plus en plus bizarre. Sous la pluie, dans la cour des Invalides, Sarkozy a géré la mort avec détermination : des cercueils sous drapeau, des épinglages de décorations sur des coussins, la sonnerie aux morts, les familles, un curé sobre, la France éternelle, quoi : sabre, goupillon, trois couleurs. Si vous n’êtes pas émus par ce genre de cérémonie, allez-vous faire pendre ailleurs.


Indignés

Quel plus beau spectacle que celui du dalaï-lama et de Stéphane Hessel, hilares, ayant découvert le bonheur ? Quelle plus étonnante démonstration de puissance que ces deux millions de jeunes gens acclamant le vieux Benoît XVI, à Madrid, pour les JMJ ? Les très jeunes filles, surtout, sont enthousiastes, elles veulent déjà un mari, des enfants, la tranquillité, la sécurité. Elles ont l’air étonné de voir des «indignés » s’opposer au pape, notamment des malabars homosexuels s’embrassant à pleine bouche au passage du bon vieillard.

Dans le genre « indigné », il faut distinguer : il y a les indignés sublimes (ceux qui se font massacrer tous les jours en Syrie), les indignés classiques (ceux de la crise économique, en Espagne ou en Grèce), les indignés inquiétants (l’incendie de Londres), les indignés suicidaires (talibans), les indignés cinglés (le tueur d’Oslo), les indignés inattendus (Israël), les indignés hurleurs appelant à la mort de tel ou tel tyran (Libye, Egypte). Mes préférés sont les indignés cocasses (les antipapistes).

Mais n’oublions pas les futurs indignés de la rentrée littéraire, centaines de romans sacrifiés (pas forcément publiables), réseaux de la critique sociologique, pression du marché, vedettes immédiatement proclamées, par exemple le dernier gros pavé naturaliste et illisible américain, dont le rôle est d’écraser toutes les dentelles françaises. Les colonisés sont résignés, ils savent qu’ils doivent s’incliner devant les millions d’exemplaires vendus des stars internationales. La littérature dans tout ça ? Je ne vois pas.

Philippe Sollers
Mon journal du mois

Le Journal du Dimanche n° 3467,
dimanche 28 août 2011.

 

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