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12 septembre 2011

Claude Simon jouit de tout

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Les écrivains doivent-ils craindre leur biographie posthume ? La plupart, sans doute, mais pas celui qui a fait de sa vie une écriture permanente, continuée malgré tous les obstacles sociaux. Une bonne biographie ? En voici une, passionnante, fouillée, précise, qui démontre la force de la littérature pour la compréhension de l’Histoire. Les historiens peuvent raconter l’Histoire, un romancier, lui, la vit.

Claude Simon (1913-2005), prix Nobel français de littérature en 1985, est un cas singulier. Il naît à Madagascar; son père, militaire, est tué en 1914, et sa mère meurt quand il a 12 ans, en 1925. Il n’aime pas son prénom, Claude, qui a été celui d’un frère, mort en bas âge, avant sa naissance. Premier traumatisme, donc, qui n’est pas sans rappeler, à l’envers, l’enfance de son vieil adversaire, Sartre, « enfant du miracle ». Claude Simon est l’enfant du désastre. Il en sera un jour le cavalier, sur la route des Flandres, en 1939, en pleine déroute de l’armée française. Le voici à cheval, témoin halluciné, pendant que son régiment se disloque. « Tirer sur quoi ? Des blindés ? Des avions qui arrivent sur vous à trois cents à l’heure ? » Jugement définitif sur la catastrophe française de la Seconde Guerre mondiale : « Dans la réalité, cette guerre peut se résumer en trois mots: meurtrière, bouffonne, scandaleuse. »

Vous commencez avec « Voyage au bout de la nuit », de Céline, vous continuez avec « la Route des Flandres ». Au passage, un autre témoin de ce XXe siècle infernal vous prévient, Joyce : « LʼHistoire est un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller. » Claude Simon, les yeux ouverts, lui répond que lʼHistoire est une absurdité dont il tente de s’évader.

Et, en effet, il s’évade : de ses origines familiales, d’abord, et de leur couleur de mort. Voici l’agonie de sa mère dévote : « Tragique visage au bec de rapace, aspect à la fois guignolesque et macabre de marionnette. » La Mort, grand personnage de tous ses livres, jusqu’au dernier, « le Tramway ». Il est à l’hôpital, il retrouve sur le visage d’un voisin de lit, un vieil homme à l’agonie, le « bec » de sa mère mourante: « Comme si la maladie, ou l’approche de la mort, devait toujours avoir pour moi cet aspect d’oiseau de proie (vautour, rapace), un aspect caricatural de polichinelle. »

Deuxième évasion : passage par le collège Stanislas, à Paris, où il ne faut pas croire que l’enseignement était nul (beaucoup d’écrivains français contemporains seraient bien meilleurs s’ils l’avaient suivi). Exemples des lectures imposées au jeune Simon : Homère, Platon, Sophocle, Virgile («les Géorgiques»), Cicéron, Lucrèce, Montaigne, Racine, Corneille, La Fontaine, Bossuet, Buffon, Voltaire, Rousseau, Chateaubriand… Claude Simon, sous ses airs de romancier expérimental, est très cultivé, beaucoup plus qu’un Robbe-Grillet, par exemple, ou d’autres écrivains du Nouveau Roman (dont il faut aussi s’évader). Sa mémoire fonctionne comme une grande réserve mythologique, et il s’obstinera à préciser sa généalogie qui comporte un général révolutionnaire d’Empire. Il a un rêve bref d’action directe, lors de la guerre d’Espagne: le voilà, dans la Barcelone anarchiste, en train de faire du trafic d’armes pour le compte des républicains espagnols. Là encore, vous pouvez lire l’un des plus beaux livres de Claude Simon, « le Palace », en vous souvenant du chef-d’oeuvre de Georges Bataille, « le Bleu du ciel ». On plaint sincèrement les jeunes écrivains français, privés d’Histoire (la guerre d’Algérie, Mai-68), qui sont obligés d’imaginer celle qu’ils n’ont pas connue.

Troisième évasion, celle de son stalag de prisonnier en Allemagne. En 1990, on lui demande ce qu’il pense du bonheur : « J’ai été très souvent heureux (ce qui signifie que j’ai aussi été très malheureux, l’un ne va pas sans l’autre) dans ma vie, et de nombreuses façons, rapports affectifs et sexuels, lecture d’un bon livre (celle de Proust me plonge toujours dans un ravissement), contemplation de tableaux, d’architectures, écoute de musique, etc. L’énumération complète serait trop longue. Mais peut- être mes plus grands jours de bonheur ont été lorsque j’étais en train de m’évader, vivant en hors-la-loi… » Une autre fois, il dit que son rêve aurait été d’être peintre ou jockey. Mais enfin, la véritable évasion, celle de « la joie sensorielle », c’est de revenir à sa table de travail et d’écrire. « J’écris pour exister d’une façon un peu moins précaire, un peu moins vertigineuse. » Modestie de Claude Simon : pas de grandes déclarations, pas d’idéologie artificielle, une conscience d’ouvrier ou d’artisan. L’engagement de Sartre ? Un défaut de vision ou d’écoute. D’où cette citation de Pasternak, mise en valeur : « Personne ne fait l’Histoire, on ne la voit pas, pas plus qu’on ne voit l’herbe pousser... »

Alors, cette fameuse photo de 1959, les « Nouveaux Romanciers » devant les Éditions de Minuit ? Oui, oui, sans doute, mais elle ne révèle pas les tensions multiples entre les acteurs. Claude Simon et Jérôme Lindon ont des rapports fluctuants. Lindon admire sincèrement Simon (alors que Robbe-Grillet en est jaloux), mais l’auteur de « l’Acacia » ou du « Jardin des Plantes » se plaint souvent. Son éditeur refuse des travaux sur son oeuvre, il sabote la parution de ses livres. « Vous m’assurez de votre amitié. Ce mot n’a pas tout à fait la même signification pour chacun de nous. » « Vous m’avez dit cet été, au téléphone, qu’il était bien décevant que le Nouveau Roman n’ait finalement « débouché sur rien, sinon des acrobaties ». Mais outre qu’écrire est toujours (du moins pour moi) acrobatique, pourquoi vouloir à tout prix qu’un mouvement littéraire ou artistique « débouche » sur quelque chose ? » Et de citer l’impressionnisme, le cubisme. « On pourrait dire, comme pour le cubisme, que le Nouveau Roman ou l’attente de Godot « mènent à tout à condition d’en sortir ». Picasso n’aurait jamais peint « Guernica », s’il s’était contenté de refaire sans fin les mêmes tableaux de la période cubiste, pourtant admirable en soi. »

Claude Simon s’évade encore, et commence une intense activité de conférences internationales. Il est aux Etats-Unis, mais aussi en Inde, en Egypte, aux Canaries, etc.. Il a pour lui des Suédois influents : le prix Nobel tombe en 1985. Ce triomphe inattendu, aux antipodes de celui de Camus et de Sartre, est très mal accueilli en France, notamment dans « l’Express », qui se surpasse dans un article haineux de son obscurantiste de service, Angelo Rinaldi. Robbe-Grillet n’est pas content, d’autant plus qu’une « Pléiade » va suivre, chez Gallimard (je ne suis pas tout à fait pour rien dans cet épisode). Claude Simon, ou la liberté inflexible. En 1988, dans une conférence Nobel, à Paris, son discours a pour titre « Le rôle amoral de la culture ». Pas de phrases creuses « humanistes », il tient son pas gagné. « J’ai les sens perpétuellement éveillés, je jouis de tout, je sens tout. Je suis passif, en état de réception permanente. Je vis vraiment tout le temps. La lumière, les émotions, cet instant où vous me parlez, s’enregistrent, se fixent dans une gelée, cette réserve où s’accumulent les souvenirs. »


Mireille Calle-Gruber, Claude Simon. Une vie à écrire. Éditions du Seuil, 464 p., 25 euros.

 Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur
n°2444, 8 septembre 2011.

 

 

 

 

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