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29 octobre 2011

L’éclaircie de Sade

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

L’idée est simple et très efficace : demander à une femme d’interviewer le Marquis de Sade, enfermé à Charenton à la fin de sa vie. On est heureux d’apprendre que cette personne d’aujourd’hui, de sexe féminin, Noëlle Châtelet, a lu tous les livres du Marquis, sa Correspondance et des documents divers, sans trembler, vomir, refermer les volumes ou les oublier aussitôt. Elle est philosophe, et elle ose vous dire : « Je mesure, malgré mon aversion naturelle pour toutes les formes possibles de violence, combien la démarche de Sade m’a éclairée. »

Une femme « éclairée » par Sade ? Au secours ! C’est scandaleux, insupportable, effroyable, et un tel aveu tranquille fait rougir tout le féminisme ambiant, et encore plus les intellectuels désormais abîmés dans les bons sentiments. Comme on sait, notre époque est au repli, à l’amour éthéré, à Platon, à la résignation, au respect, au soin et aux droits de l’homme. Pourquoi déranger notre sommeil ? Dans quel but secret ?

 

Le monstre est donc là, en direct, il répond à toutes les questions par des extraits de ses œuvres. La forme de l’entretien évite l’écueil des « morceaux choisis », les mots rebondissent dans l’interlocution supposée, ils résonnent au présent, on les écoute. Sade a 73 ans, il mourra dans un an, il se plaint beaucoup de la persécution dont il est l’objet (vingt-sept ans de prison en tout, sans aucun jugement). Pourtant, il ne renie rien de sa pensée impossible. L’intervieweuse est retorse, le pousse dans ses retranchements, lui fait dire des choses énormes, feint perversement de s’indigner pour mieux le relancer.

 

On rêve : la télévision devrait être là, et Claire Chazal, s’entretenant avec l’auteur de l’abominable « Justine », ferait exploser l’Audimat. Ne comptez pas sur Sade pour s’excuser d’avoir commis une « faute morale ». Écoutez cet écrivain impénitent : « Je suis libertin, je l’avoue – j’ai conçu tout ce qu’on peut concevoir dans ce genre-là, mais je n’ai sûrement pas fait tout ce que j’ai conçu et ne le ferai sûrement jamais. Je suis un libertin, pas un criminel ni un meurtrier. »

 

Au fond, qu’est-ce qu’on reproche à Sade ? D’avoir écrit des tonnes d’atrocités comme si ça n’avait aucune importance. Contrairement aux pâles dévots qui le trouvent «monotone», Sade est un romancier de génie, doublé d’un inlassable raisonneur. « Il écrit comme un ange », dit de lui une de ses amies. Sade est-il un des plus grands écrivains français ? Oui, bien sûr (impossible de l’imaginer dans une autre langue), mais c’était du temps où l’énergie du français traversait les murs. On les a renforcés, les murs, et maintenant on n’entend plus qu’un lourd et bavard silence.

 

« Je passe des nuits affreuses : si le sommeil l’emporte un moment, ce n’est que pour être troublé par des rêves effrayants. Le matin, je suis abattu des douleurs de la veille, l’estomac s’en ressent. D’ailleurs, je suis très resserré, et l’appétit a beaucoup diminué. Il se joint à cela de fréquentes ophtalmies; j’ai absolument perdu l’usage de l’œil gauche. »

 

La gentille Noëlle est touchée, elle veut comprendre l’énigme qu’elle a devant elle. « Savez-vous, dit-elle, que votre façon de penser est unique, incompréhensible ? » À quoi le Marquis, nullement décontenancé, répond :

 

« Ma façon de penser, dites-vous, ne peut être approuvée ? Eh, que m’importe! Bien fou est celui qui adopte une façon de penser pour les autres ! Ma façon dépenser est le fruit de mes réflexions; elle tient à mon existence, à mon organisation. Je ne suis pas le maître de la changer; je le serais que je ne le ferais pas. Cette façon de penser fait l’unique consolation de ma vie : elle allège toutes mes peines, elle compose tous mes plaisirs dans le monde et j’y tiens plus qu’à la vie. Ce n’est pas ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres. »
Et aussi : « Je respecte les goûts, les fantaisies. Quelque baroques qu’elles soient, je les trouve toutes respectables.» Et Dieu dans tout ça ? Ah, non. « Pourquoi ceux qui me persécutent me prêchent-ils un Dieu qu’ils n’imitent pas ?» Mais la société ? « Je ne veux pas faire aimer le vice. Jamais je ne le peindrai que sous les couleurs de l’enfer. » Ceux qui s’indignent sont donc des hypocrites, protecteurs d’un enfer rentable et sourds aux cris qu’il déclenche. L’éducation ? Elle ne sert à rien, les dés sont jetés dès l’enfance. La République ? Une mascarade qui se prétend égalitaire pour étouffer les meilleurs.

 

Comment un être aussi ignorant que l’homme peut-il faire de la morale en ne connaissant rien des mouvements de la matière et des lois de la gravitation ? Un moraliste pérorant devant des milliards de neutrinos invisibles traversant les Alpes à chaque instant est, il faut l’avouer, un spectacle cocasse, sans cesse et pieusement approuvé par l’information. D’où cette formule, pas assez célèbre, de Sade : « Je te pardonnerai d’être moraliste quand tu seras meilleur physicien.» D’ailleurs, c’est tout simple : « Si la nature était offensée de ces goûts, elle ne nous les inspirerait pas.»

La délicate Noëlle a raison d’évoquer les figures féminines aimées de Sade. Sa compagne de la fin, Constance, qu’il appelle « Sensible », et qui l’a tiré du couloir de la mort du Comité de Salut public. Sade devait être guillotiné comme « Girondin
  », on ne l’a pas trouvé dans sa cellule. « La guillotine sous les yeux m’a fait cent fois plus de mal que ne m’en avaient jamais fait toutes les bastilles imaginables. De toutes les lois, la plus affreuse est sans doute celle qui condamne un homme à mort. »

 

Avec Constance, d’autres figures surgissent : Mlle de Rousset, « Milli Printemps ». Sa belle-sœur, Anne-Prospère de Launay, avec qui il s’est enfui en Italie (cause de la vengeance implacable de sa belle-mère, Mme de Montreuil). Son aïeule, Laure de Noves, célébrée par Pétrarque, qui lui apparaît une nuit dans son cachot. Sa femme, enfin, Renée Pélagie, qui a pris courageusement son parti contre sa propre mère. Les plus belles lettres de Sade lui sont adressées, elles sont souvent délirantes mais toujours émouvantes.
Comment l’appelle-t-il ? Écoutez cette musique : ma « charmante créature », « mon ange », « mon petit chou », « ma lolotte », « mon petit toutou », « jouissance de Mahomet », « tourterelle chérie », « ma petite mère », « porc frais de mes pensées », « doux émail de mes yeux », « vaisseaux sanguins de mon cœur », « étoile de Vénus », « âme de mon âme », « miroir de beauté », « aiguillon de mes nerfs », « image de la divinité », « dix-septième planète de l’espace »

Noëlle ne se lasse pas de cette litanie, elle continue à la réciter à voix basse : « quintessence de la virginité », « écoulement des esprits angéliques », « symbole de pudeur », « miracle de la nature », « colombe de Vénus », « rose échappée du sein des Grâces », « mon fanfan », « favorite de Minerve », « ambroisie de l’Olympe », « charme des yeux », « flambeau de ma vie ».

 

Monstrueux, inhumain, horrible, inqualifiable, ce Marquis de Sade ? Allons donc.

 


Noëlle Châtelet, Entretien avec le Marquis de Sade. Éditions Plon, 2011.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2449, 13 octobre 2011.

 

 

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