SOLLERS Philippe Blog

  • Accueil
  • > Archives pour décembre 2011

11 décembre 2011

la passion de la liberté

Classé sous Non classé — sollers @ 13:2

Leurro

Finalement, cet euro n’est-il pas un leurre ? Nous courons après dans un tourbillon, mais j’aimerais savoir qui manipule le leurre et l’argent du leurre. Vous avez sans doute remarqué que nous sommes désormais 7 milliards d’habitants sur cette planète. Comme il y a plus d’un milliard de Chinois en pleine expansion économique rapide, il était fatal que l’euro en crise aille chercher de l’aide de ce côté-là. On assiste alors à des indignations diverses, surtout à gauche. Un vieux socialiste déclare que traiter avec les Chinois est une capitulation digne de « Munich ». Ces Chinois sont inquiétants, bien sûr, mais les comparer à Hitler frôle quand même la démence. Un pas de plus, et tous les vieux clichés racistes seront de retour, « péril jaune » compris.

Qui va sauver l’euro et l’Europe ? Qui nous protégera de la dictature des marchés ? Obama ? Certes, on l’a vu en idylle rapprochée avec Sarkozy, mais cette lune de miel durera-t-elle ? Le dollar n’est-il pas foncièrement jaloux de l’euro ? Leurro pour leurro, j’admire la parade qui consiste à nommer des techniciens de l’opacité financière au poste de commandement. L’Italie et l’Espagne viennent ainsi de retomber entre les mains des jésuites, Monti et Rajoy étant deux élèves surdoués de la Compagnie.
La rigueur étant à l’ordre du jour, elle va s’aggraver dans des proportions encore inconnues pour la France et son triple A problématique. Heureusement, le futur président Hollande a déclaré : « Je veux donner un sens à la rigueur.» Noble programme, qui me rassure pleinement, moi et mes modestes leurros. Je compte sur Hollande pour me préserver des Chinois.

La Corrèze, voilà l’avenir : là, au moins, dans la France profonde, tout le monde est normal.

Baisers

Je ne comprends pas les réactions frileuses au sujet de la campagne photographique de Benetton. Elle choque sans doute des cathos arriérés qui, de façon pathétique, manifestent, avec bougies, devant des théâtres ou des cinémas. Mais Benoît XVI n’est pas mal du tout dans son étreinte avec un imam. Après tout, ils ont le même Dieu, à quelques variantes près. Du moment qu’on ne voit pas le pape enlacé avec le dalaï-lama, les Chinois se tiendront tranquilles. Mais je propose d’autres images. Angela Merkel s’embrassant elle-même serait une bonne idée.

Pour une campagne hexagonale, on peut révéler brusquement des affinités électives, des solidarités cachées. Une photo bouche à bouche de Sarkozy et Hollande s’impose. Je vois bien un baiser de paix entre DSK et Nafissatou Diallo. Autres propositions : Eva Joly se jetant sur Marine Le Pen, Montebourg sur Christine Lagarde, Mélenchon sur Cécile Duflot, Manuel Valls sur Jean-François Copé, Bayrou sur Claude Guéant, Moscovici sur Carla Bruni. Plus fort encore : un plan Atlantique avec Juppé, maire de Bordeaux, roulant un patin à Ségolène Royal, future députée de La Rochelle. Ou alors, carrément, un plan western hard : Cohn- Bendit et Nadine Morano.

Viols

Des massacres quotidiens en Syrie, des émeutes sanglantes en Égypte, considérez votre chance de vivre dans une niche fiscale, même rabotée, puisqu’il faut bien que les populations s’habituent à payer les extravagances des banques. La Corrèze est mystérieusement protégée de ce qui devient un problème national : viols à répétition, avec meurtres hallucinants des jeunes générations, fillette poignardée, jeune fille violentée et brûlée en forêt. Rien de plus sinistre que ces « marches blanches » dans les villages touchés par cette irruption de folie furieuse.

À côté de ces symptômes tragiques, les incartades plus ou moins glauques de DSK, ont l’air de lourdes plaisanteries. Le plus curieux est qu’il ait eu besoin de partenaires masculins pour ses « parties fines » (curieuse expression des médias à propos d’une absence flagrante de finesse). Cependant, tout s’arrange : DSK est en Israël, il se laisse pousser la barbe, une illumination divine serait bienvenue. Je renonce à mon projet initial de lui servir de nègre pour ses Mémoires érotiques, avec une longue introduction sur les particularités de la sexualité socialiste (Hollande, qui veut ressembler à Mitterrand, n’est visiblement pas au courant du sujet). Alors quoi ? Ma conversion ne serait pas un mauvais titre. Je l’enregistre à Jérusalem, je brode un peu, je montre ma science biblique, et DSK sort de son bourbier par le haut. Le voilà guéri et remis en selle, avec un plan tout neuf pour le sauvetage du leurro.

Éducation

Il est urgent d’instituer, dans tous les lycées et collèges, des cours de goût. Ils seront obligatoires, comme ceux du catéchisme autrefois. Les jeunes gens et les jeunes filles y seront appelés à se respecter, et tout simplement à se regarder et à s’écouter. La diminution des viols deviendra évidente. Programme : le lundi, architecture, le mardi, peinture, le mercredi, musique, le jeudi, sculpture, le vendredi, littérature. Chaque élève devra savoir réciter par cœur deux ou trois fables de La Fontaine, et quatre poèmes de Baudelaire tirés des Fleurs du mal. Exemple : « Mais le vert paradis des amours enfantines,/Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,/Les violons vibrant derrière les collines,/Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets…» Etc.

Livre à lire et à relire : Histoire de ma vie, de Casanova1. Chaque élève devra réciter ce paragraphe : « Le tempérament sanguin me rendit très sensible aux attraits de toute volupté, toujours joyeux, et toujours empressé de passer d’une jouissance à l’autre, et ingénieux à les inventer. »  Et aussi : « En me rappelant les plaisirs que j’ai eus, j’en jouis une seconde fois, et je ris des peines que j’ai endurées et que je ne sens plus. Membre de l’univers, je parle à l’air, et je me figure rendre compte de ma gestion, comme un maître d’hôtel le rend à son maître avant de disparaître.»

On ne tiendra aucun compte des protestations intempestives des parents d’élèves. Les projections de reproductions de Fragonard, Manet, Picasso, auront un succès fou. Quant à vous, vous devez, séance tenante, vous procurer le catalogue somptueux de l’exposition « Casanova, la passion de la liberté » à la Bibliothèque nationale. Il coûte seulement 49 leurros. C’est pour rien.

1-   Casanova l’admirable, Folio n° 3318.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche3480, du 27 novembre 2011

 

Mots-clés : , , , , , , , ,

10 décembre 2011

« Histoire de ma vie »

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Voilà plus de dix ans que je réclame en vain des fouilles pour retrouver les restes de Casanova, en Bohême. Il est enterré dans une petite église désaffectée, en pleine forêt, non loin du château baroque où il a écrit, treize heures par jour, « Histoire de ma vie ». Une plaque gravée en témoigne, et l’ironie de l’histoire veut qu’elle soit rédigée en allemand : Jakob Casanova, Venedig 1725-Dux 1798.

Allons, un bon mouvement : qu’on retrouve un tibia, un fémur, un radius, un cubitus, un bout de crâne, une dent, qu’importe. Il faut en finir avec la légende tenace et intéressée d’un Casanova mythique qui n’aurait pas existé. Une fois retrouvées, ces traces seront inhumées en grande pompe à Venise, en face du palais ducal, puisqu’il s’est évadé là, par les toits, de la sinistre prison des Plombs (le récit de cette évasion a fait sa fortune dans toute l’Europe).

Ce sera beau : cérémonie solennelle, en présence de tous les corps constitués, armée, police, patriarche, et exécution d’un air de « Don Giovanni » de Mozart, puisque, des documents le prouvent, il a mis la main, en 1787, à Prague, au livret de cet opéra. Pas d’hommes politiques, ce jour-là, pas de mannequins, d’acteurs, d’actrices, de couturiers, de publicitaires, de cinéastes. De la tenue, du sérieux, en hommage à cet aventurier de génie, l’un des plus grands écrivains français de son temps et de tous les temps. Ce Vénitien a écrit sa vie en français? Mais oui, et voilà tout de suite un autre problème.

Au début de 2010, le manuscrit de Casanova (petite écriture serrée et noire) arrive enfin à Paris venant d’Allemagne. Il est offert, moyennant 7,5 millions d’euros, à la Bibliothèque nationale où il est exposé ces jours-ci. L’histoire de ce manuscrit est un roman fantastique. Il paraît d’abord en allemand, puis en français censuré par un universitaire (c’est la version qu’a lue Stendhal), puis intégralement, mais il va falloir établir une version critique définitive en Pléiade. Là encore, longue dissimulation, falsifications, légende. Casanova devient le prototype du séducteur, tout le monde le connaît, mais personne ne l’a lu.

L’extrême vulgarité de notre époque continue à en faire un cliché, genre DSK ou Berlusconi. Vous dites « Casanova » et tout le monde prend un air entendu, la moindre élue socialiste s’indigne. Finalement, le XVIIIe siècle n’en finit pas d’être refoulé dans les têtes, et Balzac avait raison de faire dire à l’un de ses personnages : « Je ne sais rien déplus calomnié dans ce bas monde que Dieu et le XVIIIe siècle. » La liberté de Casanova reste un scandale, et personne ne tient à savoir qu’il a fait plusieurs fois l’éloge de l’inceste entre père et fille. Écoutez ça :
« Je n’ai jamais pu concevoir comment un père pouvait aimer tendrement sa charmante fille sans avoir au moins une fois couché avec elle. Cette impuissance de conception m’a toujours convaincu, et me convaincra encore avec plus de force aujourd’hui que mon esprit et ma matière ne font qu’une seule substance. »

Et il raconte ça, l’animal, parmi bien d’autres aventures qui font rêver, depuis deux siècles, les esprits les plus éveillés. Existent-ils encore ? Peut-être. Il dépense beaucoup son corps, Casanova, et, en même temps, il le pense. C’est un philosophe en action, le contraire d’un assis. Parfois, il force la dose, il tombe malade, il se soigne, il guérit. C’est un alchimiste de lui-même, expert en manipulations diverses, un joueur constant, qui finit par vous dire avec insolence : « Rien ne pourra faire que je ne me sois amus .»

Il tombe souvent amoureux, mais enchaîne les aventures les plus improbables, trompe ceux ou celles qui veulent être trompés, vit sans temps mort, se bat en duel, enchante Voltaire, trouve le temps de traduire «l’Iliade», s’intéresse à des tas de choses étranges. Il a cette formule sublime : « Je déteste la mort, parce qu’elle détruit la raison. » Et encore : « Je sens que je mourrai, mais je veux que ce soit malgré moi: mon consentement sentirait le suicide .»

Comment ne pas être jaloux de Casanova ? Il a tout pour plaire, donc pour déplaire. Cette jalousie inévitable a surtout frappé les metteurs en scène, et c’est normal. Casanova, dont la vie est un film permanent, écrit, est l’anti-cinéma même. D’où un certain nombre de vengeances spectaculaires. Ettore Scola force le pauvre Mastroianni à des contorsions ridicules. Casanova ne peut être que vieux, il est impératif qu’il se traîne comme une mécanique usée et vaguement gâteuse, une loque poudrée et fardée. Mais le comble de la haine amoureuse est ici représenté par Fellini, que Casanova rend fou. Pour Fellini Casanova est « un écrivain ennuyeux, un personnage bruyant, irritant, lâche, un courtisan empanaché qui empeste la sueur et la poudre de riz, un grossier personnage, plein de suffisance et de vantardise, et qui, en plus, veut toujours avoir raison ». Fellini insiste : « La compétition devient impossible, il traduit du latin et du grec, sait tout l’Arioste par coeur, sait les mathématiques, déclame, fait l’acteur, parle très bien le français, a connu Louis XV et la Pompadour. Mais comment peut-on vivre avec un con pareil ?» Bref, Casanova est un « fasciste ».

Oui, vous avez bien lu, un fasciste. Evidemment, nous n’avons pas besoin de consulter le bon docteur Freud pour comprendre que Fellini n’en peut plus de ressentiment physique (son film le montre bien). Et il continue : « J’ai lu Casanova avec une défiance et une rage croissantes, en arrachant les pages : chaque fois que j’avais fini une page, je ne la tournais pas, je la déchirais… L’ennui a été de me plonger à contre-coeur, avec répugnance dans le XVIIIe, et c’est devenu peu à peu une forme de refus total. »

Voilà qui a le mérite d’être franc, et d’illustrer une opinion plus partagée qu’on ne pense. Une telle crise de nerfs à propos de Casanova et de la liberté du XVIIIe siècle est bien là, sans arrêt, à l’état larvé. À outrance, outrance et demie : si Casanova est « fasciste », alors Fellini est un inquisiteur typiquement stalinien. Écoutez bien : l’espèce en est courante, à droite comme à gauche. Insensibilité, manque d’imagination, refoulement, impossibilité de lire… Laissons donc la parole au grand Casanova. Il vient de s’évader, il est libre :

« J’ai alors regardé derrière moi tout le beau canal, et ne voyant pas un seul bateau, admirant la plus belle journée qu’on pût souhaiter, les premiers rayons d’un superbe soleil qui sortait de l’horizon, les deux jeunes barcarols qui ramaient à vogue forcée [ ...], le sentiment s’est emparé de mon âme, qui s’éleva à Dieu miséricordieux secouant les ressorts de ma reconnaissance, m’attendrissant avec une force extraordinaire, et tellement que mes larmes s’ouvrirent soudain le chemin le plus ample pour soulager mon coeur, que la joie excessive étouffait : je sanglotais, je pleurais comme un enfant qu’on mène par force à l’école. »

Voilà, n’est-ce pas, un style fasciste caractéristique. Casanova a-t-il existé et mené une vie fabuleuse ? Oui. Son récit est-il un chef-d’œuvre ? Oui. Il est providentiel que son manuscrit ait survécu à tout. Comme quoi Dieu existe, et privilégie les audaces. Ça alors.

 

Casanova, Le Bel Age. Fragments d’« Histoire de ma vie », Éditions Gallimard, 2011.

 Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2454, 17 novembre 2011.

 

 

 

Mots-clés : ,

j'ai "meuh" la "lait"cture |
Les Chansons de Cyril Baudouin |
Malicantour |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | elfes, fées, gobelins...
| Pièces fugitives
| sosoceleste