SOLLERS Philippe Blog

11 mars 2012

Oscar Voltaire

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Dujardin

« Oscar » Dujardin sait tout faire : l’amour, les claquettes, la séduction instantanée, le chien, le cheval, l’humour, la sympathie forcée, l’anglais de cuisine, le muet plus expressif que le parlant, bref, c’est le Français idéal. Au point où on en est d’une campagne électorale interminable, de plus en plus sonore et très embrouillée, il devrait, aussitôt rentré en France après son triomphe américain, poser sa candidature à la présidence de la République. Il est évidemment de droite, de gauche, du centre, il est national, il est prudemment socialiste, les agriculteurs l’adorent, mais les ouvriers aussi, il a une femme blonde qui n’arrête pas de sourire, je ne vois que des élites renfrognées qui osent faire la petite bouche devant ce candidat éclatant. Pas besoin de parler, son silence en noir et blanc s’impose. Il apparaît, et c’est le retour d’avant la crise de 1929, le bonheur de vivre, la bonhomie à tout-va, l’horizon radieux des classes moyennes, l’écologie en action, le populisme tranquille. Un sourire, et c’est dans la poche, la planète, médusée, applaudit. L’audimat, le soir de sa déclaration dansante, explose, et toutes les femmes se précipitent sur lui. C’est le véritable héros de la Saint-Valentin, qui a fait fleurir, le 14 février, les messages amoureux les plus émouvants. Ce saint Valentin, martyr du IIIe siècle de notre ère, a été choisi, au Moyen Âge comme saint patron du vertige printanier, Dieu seul sait pourquoi : lévitations intensives, vierges devenues folles, chaleur inexplicable à son contact ? Des spécialistes nous expliquent que le 14 février est le début de la drague chez les oiseaux. Les amoureux sont des oiseaux. Je ne retiens ici qu’une seule déclaration sublime publiée dans Libération : « Merci, mon capitaine AD HOC, de tenir le cap dans les hautes mers de l’amour, vers le plus beau des mouillages, dans ce port qui nous attache. Signé : Isabelle, ton oeil de cigale, ta poulie à violon, ta dame de nage, ta faveur, ton écoute, ton ardente. » Voilà le vrai génie érotique, national. Vive le capitaine AD HOC ! Vive Oscar Dujardin ! Vive la France !

Anonymous

Tout se passant de plus en plus sur le Net, ces terroristes d’un nouveau genre m’intriguent, au point que je me demande parfois si je ne suis pas l’un des leurs. Ils peuvent se manifester n’importe où, n’ont aucune structure établie, c’est tout le monde et n’importe qui, jeunes, anciens, hackers professionnels, amateurs. Ils sortent parfois au grand jour, avec des masques reproduisant le visage d’un catholique anglais du début du XVIIe siècle, membre de la Conspiration des poudres, qui voulait faire exploser Westminster. Ils ne sont pas violents, ils ne font pas de politique, leur seule revendication est la libre circulation des données (ce que ne peut que redouter tout pouvoir existant). Ils disent des choses étranges : « Vous êtes. Je suis. Chacun est. » Ou bien : « Nous sommes Anonymous, nous sommes légion, nous ne pardonnons pas, nous n’oublions pas. Unis comme un seul, indivisibles, redoutez-nous. » Ou encore : « Anonymous peut être un monstre horrible, insensible et indifférent. » On comprend que les dictateurs s’énervent, et que toutes les polices soient sur les dents. Moralité : l’anarchisme est toujours vivant, la preuve.

Franc

Cette fois, c’est fini : les billets imprimés en francs ne sont plus échangeables à la Banque de France. Une queue interminable, le dernier jour, se pressait devant les guichets. Les collectionneurs prennent le relais. J’apprends que le Debussy (avec un peu de mer sur la gauche) est très rare et très recherché. Ces billets, on s’en souvient, étaient une impressionnante collection de visages en couleurs, avec une majorité de grands écrivains. Je revois ainsi Victor Hugo, Racine, Corneille, Molière (500 francs), et l’un de mes préférés, Quentin de La Tour (50 francs). Je rêve encore du Delacroix (100 francs) reproduisant un tableau qu’il vaut mieux oublier, La liberté guidant le peuple. J’avoue avoir eu un faible pour Montesquieu (200 francs), et, plus intimement, pour Pascal (500 francs). Le Cézanne, tardif (100 francs), aura été l’avant-dernier billet en peinture (il serait très surpris, Cézanne, de savoir qu’une version de ses Joueurs de cartes a été achetée, à prix d’or, par le Qatar). Avant d’entrer au Panthéon, Marie Curie a été la première femme à valoir 500 francs, et à clore ainsi, de façon atomique et féministe, cette liste fantastique renvoyée au cimetière de l’histoire. Marie Curie, à 500 francs, a pris la place de Pascal (j’en ai gardé trois, leur prix de collection va monter sous peu). Le billet inoubliable est quand même celui de Voltaire (10 francs seulement, mais quelle allure !). Ah, si l’euro coule, rendez-nous Voltaire! L’association Voltaire à Ferney vient de fêter le 250e anniversaire de ce lieu rendu célèbre par la présence de ce dérangeur universel. Je reçois ainsi la plus belle récompense de ma vie : une carte de membre d’honneur. Le 22 juillet 1761, Voltaire écrit à Mme du Deffand cette phrase extraordinaire : « Quand je vous aurai bien répété que la vie est un enfant qu’il faut bercer jusqu’à ce qu’il s’endorme, j’aurai dit tout ce que je sais. »

Voltaire

En principe, je ne suis pas très amateur de romans policiers, mais en voici un d’une originalité passionnante, Le Cerveau de Voltaire (1), d’un certain Franck Nouchi.

L’auteur est-il un Anonymous ? Son projet semble le suggérer. Il invente une histoire parfaitement crédible, à partir du vol d’un morceau du cerveau de Voltaire, conservé jusque- là à la Comédie- Française. Le coeur, lui, est dans le socle d’une statue de Houdon à la Bibliothèque nationale. On demande une expertise ADN des deux restes d’organes, et ils coïncident. Ce test hautement technique n’échappe pas à un amateur qui envisage de cloner l’auteur de Candide, tellement il est écoeuré de l’affaissement intellectuel français. Voltaire cloné ! Venant juger son pays et le monde ! Un commissaire est sur le coup, et on le sent, peu à peu, possédé par son enquête au point de frôler la folie. Au passage, un certain nombre de penseurs actuels en prennent pour leur grade. Le cloneur est sérieux, le commissaire accablé, le lecteur subjugué. Voltaire de nouveau parmi nous ? Est- ce possible ? Je ne vous raconte pas la fin, subtilement amenée. Mais qui est donc ce Nouchi ? Quelle rage l’anime ? Qui ou quoi représente « l’infâme » aujourd’hui ? Ouvrez, et lisez.

 

(1)-Franck Nouchi, Le Cerveau de Voltaire. Editions Flammarion, 2012.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n°3399
du dimanche 4 mars 2012.

 

 

 

 

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4 mars 2012

Le Grec Céline

Classé sous Non classé — sollers @ 20:2

C’est une histoire d’amour qui tourne mal, mais elle est passionnante et étrange. En 1947, Céline sort de sa prison danoise et habite une baraque au bord de la Baltique trouvée par son avocat. Il a 53 ans, il est physiquement détruit mais très alerte. Il apprend qu’un jeune professeur juif américain l’admire au point de faire l’éloge d’un de ses pamphlets, les Beaux Draps. Pas de doute, Céline est un « génie littéraire», et on doit le reconnaître comme tel. Mieux : ce Milton Hindus, âgé de 30 ans, veut faire reparaître Mort à crédit aux Etats-Unis, avec une préface. Céline, surpris, enthousiaste, rusé, lui écrit : « Vous faites merveille. Vous me faites revivre aux USA. C’est le miracle

Marquons bien les dates : à ce moment-là, Céline est considéré comme mort en France, les Danois vont lui sauver la vie en s’opposant à son extradition, il prépare son procès pour lequel il mobilise toutes ses forces, il « chauffe » donc son correspondant inespéré, et se met à lui parler de son art poétique qu’il développera par la suite dans ses  Entretiens avec le professeur Y. Nouvelle stratégie : je suis avant tout un styliste, j’ai inventé une nouvelle musique, « je suis tout à la danse », mes idées n’ont aucune importance, et d’ailleurs l’antisémitisme est complètement dépassé et inepte, c’est « une idiotie fondamentale ». A-t-il lu Mein Kampf de Hitler ? Non. « Tout ce que pensent ou racontent ou écrivent les Allemands m’assomme… Tout ce qui est d’outre-Rhin me coagule.» Et encore : « La vocifération hitlérienne, ce néo-romantisme hurlant, ce satanisme wagnérien, m’a toujours paru obscène et insupportable. » La langue française s’était endormie, j’ai réveillé son intimité, son « rendu émotif ». « Ma vie physique est un martyre, ma vie mentale, il faut l’avouer, une perpétuelle féerie. »

Hindus lui pose des questions et Céline lui répond. Il faut que la langue «palpite plus qu’elle ne raisonne», il est un « coloriste de mots » dans un langage de tous les jours. Réalisme, naturalisme ? Ah, mais non : « La vérité ne me suffit plus. Il me faut une transposition de tout. Ce qui ne chante pas n’existe pas pour l’âme. Merde pour la réalité. Je veux mourir en musique, pas en raison ou en prose. »

Hindus fait des réserves sur Freud ? L’étonnant médecin Céline lui répond que « Freud a été un très grand clinicien ». Il a déliré, bien sûr, mais tout le monde délire. En somme, « la maladie du monde est l’insensibilité ». Et, puisque nous sommes dans les souvenirs des Etats-Unis (côté positif : les jambes des actrices de cinéma, le jazz), Céline demande à Hindus des nouvelles de son grand amour américain, la dédicataire du Voyage, Elizabeth Craig : « Quel génie dans cette femme ! Je n’aurais jamais rien été sans elle. [...] Elle comprenait tout avant qu’on ait dit un mot… Elles sont rares les femmes qui ne sont pas essentiellement vaches ou bonniches, alors elles sont sorcières et fées. Voyez Isadora Duncan. Tout autour d’elle tourne au sabbat. » Céline insiste : «Ce sont les danseuses que je lis. Je suis grec par ce côté, ah pas par le sexe ! par le geste… par leur émanation même. »

Hindus pose des questions naïves : est-ce que Céline va vérifier les lieux qu’il décrit, est-ce qu’il fait des plans ? Réponse immédiate et très vive : « Toutes ces histoires de plans me paraissent idioties. Tout est écrit déjà hors de l’homme dans l’air. » Un livre est un château aérien, mais enveloppé d’une gangue de brume et de fatras. L’écriture consiste à déblayer autour, et « la transmutation du mirage au papier est pénible, lente, c’est l’alchimie ». On ne peut pas être plus loin du réalisme ou du naturalisme, illusion grossière de tous ceux qui cherchent la reproduction du sensible en dehors des mots (et voilà, d’après Céline, ce qu’on lui reproche avant tout). « Je ne crée rien à vrai dire. Je nettoie une sorte de médaille cachée, une statue enfouie dans la glaise. Tout existe déjà. Lorsque tout est bien nettoyé, propre, net, alors le livre est fini… (…) Tout est fait hors de soi, dans les ondes je pense. Aucune vanité en tout ceci. C’est un labeur bien ouvrier, ouvrier dans les ondes. »

Hindus est épaté : «Les Français doivent réaliser, que ça leur plaise ou non, que vous êtes aux yeux du monde leur écrivain vivant majeur. » Nous sommes là en 1948, et Céline, en 2012, plus de cinquante ans après sa mort, est plus vivant que jamais. À l’époque son cas est pendable, d’autant plus que des désinformations constantes le visent, par exemple qu’il aurait été le médecin de Pétain à Sigmaringen. Or il n’a jamais soigné Pétain : « On me ferait gloire d’avoir torturé Pétain ! » Bref, il est dénoncé chaque jour, la presse communiste danoise étant la plus virulente. Peu importe qu’il ait traité Abetz de « clown pour catastrophes » et Hitler de «mage pour le Brandebourg». Que faire ? Écrire et encore écrire, et ce sera ce chef-d’œuvre intitulé Féerie pour une autre fois. « Je suis Sisyphe avec un rocher de papier ! Grotesque comme il faut en ces temps grotesques ! » Hindus est concret : il envoie à Sisyphe du café, du thé, du sucre et des bas nylon pour Lucette, la femme danseuse héroïque du forçat des lettres, lequel se moque du prix Nobel donné à Sinclair Lewis, « apothéose des insipides ». Et voici un pronostic radical : « Lorsque toute la civilisation européenne aura croulé, coulé, il ne restera qu’un livre: le Voyage au bout de la nuit. »

Hélas, hélas, tout va se gâter assez vite, car Hindus, à l’invitation de Céline, a décidé d’aller voir son idole au Danemark. Il passe d’abord par Paris et va sur la tombe de la mère de Céline au Père-Lachaise. Céline est ému. Mais que s’est-il passé là-bas, à Korsor, pendant trois semaines ? Hindus, comme il le dira plus tard, est révulsé par Céline. « Il est aussi bourré de mensonge qu’un furoncle de pus. » Il est sale, grossier, vaniteux, obsédé par l’argent, «altéré de sang», une « vipère ». Hindus se venge de sa propre admiration, et écrit « le Monstrueux géant », qui deviendra « le Géant estropié ». Le 23 août 1949, Céline lui écrit : « Je ne vous ai fait aucun mal et vous m’assassinez. » Il crie aussitôt à la diffamation, menace de faire un procès, et, retors, se plaint au président de la Brandeis University où Hindus enseigne. Peine perdue, le livre de Hindus n’a presque pas de résonance en France, et Céline ne se privera pas de mentir en disant qu’il n’a vu son admirateur qu’un quart d’heure. « Hindus crevait d’être inconnu. Un beau reniement public si vous voulez. » En 1950, le procès de Céline s’ouvre à Paris. Hindus est revenu de son ancien amour, maintient que Céline, « malgré ses limites », est un grand écrivain, ce que Louis Martin-Chauffier trouve non pas une circonstance atténuante mais aggravante, argument, réplique Hindus, qui a toujours servi à persécuter les hommes de talent. Ce procès dure toujours, puisque je lis dans un magazine d’aujourd’hui que Céline était une « ordure ». Au passage, citons un témoin de l’époque, interrogé par Hindus à New York : « Céline aime les enfants, les animaux, les danseuses et les bonbons au chocolat. » On voit bien que c’était un monstre.

 

Louis-Ferdinand Céline, Lettres à Milton Hindus, 1947-1949, nouvelle édition présentée et annotée par Jean-Paul Louis, Gallimard, 2012.


Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2468
du 23 février 2012.

 

 

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1 mars 2012

Du jour au lendemain

Classé sous Non classé — sollers @ 0:2

Alain Veinstein reçoit Philippe Sollers, – auteur de L’Eclaircie (Gallimard) et de Discours parfait (Folio)

France Culture
du lundi au vendredi de minuit à 0h35

Ecoutez l'émission 34 minutes

Philippe Sollers

01.03.2012 – 00:00

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