SOLLERS Philippe Blog

4 mars 2012

Le Grec Céline

Classé sous Non classé — sollers @ 20:2

C’est une histoire d’amour qui tourne mal, mais elle est passionnante et étrange. En 1947, Céline sort de sa prison danoise et habite une baraque au bord de la Baltique trouvée par son avocat. Il a 53 ans, il est physiquement détruit mais très alerte. Il apprend qu’un jeune professeur juif américain l’admire au point de faire l’éloge d’un de ses pamphlets, les Beaux Draps. Pas de doute, Céline est un « génie littéraire», et on doit le reconnaître comme tel. Mieux : ce Milton Hindus, âgé de 30 ans, veut faire reparaître Mort à crédit aux Etats-Unis, avec une préface. Céline, surpris, enthousiaste, rusé, lui écrit : « Vous faites merveille. Vous me faites revivre aux USA. C’est le miracle

Marquons bien les dates : à ce moment-là, Céline est considéré comme mort en France, les Danois vont lui sauver la vie en s’opposant à son extradition, il prépare son procès pour lequel il mobilise toutes ses forces, il « chauffe » donc son correspondant inespéré, et se met à lui parler de son art poétique qu’il développera par la suite dans ses  Entretiens avec le professeur Y. Nouvelle stratégie : je suis avant tout un styliste, j’ai inventé une nouvelle musique, « je suis tout à la danse », mes idées n’ont aucune importance, et d’ailleurs l’antisémitisme est complètement dépassé et inepte, c’est « une idiotie fondamentale ». A-t-il lu Mein Kampf de Hitler ? Non. « Tout ce que pensent ou racontent ou écrivent les Allemands m’assomme… Tout ce qui est d’outre-Rhin me coagule.» Et encore : « La vocifération hitlérienne, ce néo-romantisme hurlant, ce satanisme wagnérien, m’a toujours paru obscène et insupportable. » La langue française s’était endormie, j’ai réveillé son intimité, son « rendu émotif ». « Ma vie physique est un martyre, ma vie mentale, il faut l’avouer, une perpétuelle féerie. »

Hindus lui pose des questions et Céline lui répond. Il faut que la langue «palpite plus qu’elle ne raisonne», il est un « coloriste de mots » dans un langage de tous les jours. Réalisme, naturalisme ? Ah, mais non : « La vérité ne me suffit plus. Il me faut une transposition de tout. Ce qui ne chante pas n’existe pas pour l’âme. Merde pour la réalité. Je veux mourir en musique, pas en raison ou en prose. »

Hindus fait des réserves sur Freud ? L’étonnant médecin Céline lui répond que « Freud a été un très grand clinicien ». Il a déliré, bien sûr, mais tout le monde délire. En somme, « la maladie du monde est l’insensibilité ». Et, puisque nous sommes dans les souvenirs des Etats-Unis (côté positif : les jambes des actrices de cinéma, le jazz), Céline demande à Hindus des nouvelles de son grand amour américain, la dédicataire du Voyage, Elizabeth Craig : « Quel génie dans cette femme ! Je n’aurais jamais rien été sans elle. [...] Elle comprenait tout avant qu’on ait dit un mot… Elles sont rares les femmes qui ne sont pas essentiellement vaches ou bonniches, alors elles sont sorcières et fées. Voyez Isadora Duncan. Tout autour d’elle tourne au sabbat. » Céline insiste : «Ce sont les danseuses que je lis. Je suis grec par ce côté, ah pas par le sexe ! par le geste… par leur émanation même. »

Hindus pose des questions naïves : est-ce que Céline va vérifier les lieux qu’il décrit, est-ce qu’il fait des plans ? Réponse immédiate et très vive : « Toutes ces histoires de plans me paraissent idioties. Tout est écrit déjà hors de l’homme dans l’air. » Un livre est un château aérien, mais enveloppé d’une gangue de brume et de fatras. L’écriture consiste à déblayer autour, et « la transmutation du mirage au papier est pénible, lente, c’est l’alchimie ». On ne peut pas être plus loin du réalisme ou du naturalisme, illusion grossière de tous ceux qui cherchent la reproduction du sensible en dehors des mots (et voilà, d’après Céline, ce qu’on lui reproche avant tout). « Je ne crée rien à vrai dire. Je nettoie une sorte de médaille cachée, une statue enfouie dans la glaise. Tout existe déjà. Lorsque tout est bien nettoyé, propre, net, alors le livre est fini… (…) Tout est fait hors de soi, dans les ondes je pense. Aucune vanité en tout ceci. C’est un labeur bien ouvrier, ouvrier dans les ondes. »

Hindus est épaté : «Les Français doivent réaliser, que ça leur plaise ou non, que vous êtes aux yeux du monde leur écrivain vivant majeur. » Nous sommes là en 1948, et Céline, en 2012, plus de cinquante ans après sa mort, est plus vivant que jamais. À l’époque son cas est pendable, d’autant plus que des désinformations constantes le visent, par exemple qu’il aurait été le médecin de Pétain à Sigmaringen. Or il n’a jamais soigné Pétain : « On me ferait gloire d’avoir torturé Pétain ! » Bref, il est dénoncé chaque jour, la presse communiste danoise étant la plus virulente. Peu importe qu’il ait traité Abetz de « clown pour catastrophes » et Hitler de «mage pour le Brandebourg». Que faire ? Écrire et encore écrire, et ce sera ce chef-d’œuvre intitulé Féerie pour une autre fois. « Je suis Sisyphe avec un rocher de papier ! Grotesque comme il faut en ces temps grotesques ! » Hindus est concret : il envoie à Sisyphe du café, du thé, du sucre et des bas nylon pour Lucette, la femme danseuse héroïque du forçat des lettres, lequel se moque du prix Nobel donné à Sinclair Lewis, « apothéose des insipides ». Et voici un pronostic radical : « Lorsque toute la civilisation européenne aura croulé, coulé, il ne restera qu’un livre: le Voyage au bout de la nuit. »

Hélas, hélas, tout va se gâter assez vite, car Hindus, à l’invitation de Céline, a décidé d’aller voir son idole au Danemark. Il passe d’abord par Paris et va sur la tombe de la mère de Céline au Père-Lachaise. Céline est ému. Mais que s’est-il passé là-bas, à Korsor, pendant trois semaines ? Hindus, comme il le dira plus tard, est révulsé par Céline. « Il est aussi bourré de mensonge qu’un furoncle de pus. » Il est sale, grossier, vaniteux, obsédé par l’argent, «altéré de sang», une « vipère ». Hindus se venge de sa propre admiration, et écrit « le Monstrueux géant », qui deviendra « le Géant estropié ». Le 23 août 1949, Céline lui écrit : « Je ne vous ai fait aucun mal et vous m’assassinez. » Il crie aussitôt à la diffamation, menace de faire un procès, et, retors, se plaint au président de la Brandeis University où Hindus enseigne. Peine perdue, le livre de Hindus n’a presque pas de résonance en France, et Céline ne se privera pas de mentir en disant qu’il n’a vu son admirateur qu’un quart d’heure. « Hindus crevait d’être inconnu. Un beau reniement public si vous voulez. » En 1950, le procès de Céline s’ouvre à Paris. Hindus est revenu de son ancien amour, maintient que Céline, « malgré ses limites », est un grand écrivain, ce que Louis Martin-Chauffier trouve non pas une circonstance atténuante mais aggravante, argument, réplique Hindus, qui a toujours servi à persécuter les hommes de talent. Ce procès dure toujours, puisque je lis dans un magazine d’aujourd’hui que Céline était une « ordure ». Au passage, citons un témoin de l’époque, interrogé par Hindus à New York : « Céline aime les enfants, les animaux, les danseuses et les bonbons au chocolat. » On voit bien que c’était un monstre.

 

Louis-Ferdinand Céline, Lettres à Milton Hindus, 1947-1949, nouvelle édition présentée et annotée par Jean-Paul Louis, Gallimard, 2012.


Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2468
du 23 février 2012.

 

 

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Une Réponse à “Le Grec Céline”

  1. Bettina dit :

    Excellente chute!
    Mais excusez-moi de vous contredire un peu, tout écrivain véritable n’est-il pas effectivement une sorte de monstre tant il est occupé de son art et de ses observations? Ne vous sentez-vous pas un monstre quelquefois?
    Parfois, je me dis cela à moi-même. « Tu devrais vivre, bien gentiment, mener bien sagement une vie de petite bonne femme, qui reprise les chaussettes au coin du feu, une vie de bonniche, qui fait des bises aux enfants, prépare de bons petits plats (je le fais avec joie aussi… mais…)… et puis non, tu continues à voir avec les oreilles (je suis assez « femme », donc je ne regarde pas, j’entends d’abord, ensuite je regarde, c’est l’éducation), à noircir des pages et des pages, tu continues à vivre pour écrire, et non à écrire pour vivre. Tu devrais arrêter de déballer tes phrases au kilomètre, te reposer, « cultiver ton jardin »"… bref, inutile de vous dire que c’est un sacré chahut dans ma tête quand je commence comme ça.
    Et donc, je me dis que ce gentil monstre de Céline, qui aimait les enfants, les animaux et les chocolats, parfois, je lui ressemble, surtout quand je peins toutes les petites lâchetés humaines, ou les cucuteries qui m’amusent, en mangeant un chocolat, bien sûr.
    Bon, n’y voyez pas un manque de modestie, mais j’ai puisé en Céline d’un côté, et chez Billie Holiday, dans Lady sings the blues de l’autre, tout ce qu’il me faut pour écrire ce que j’ai à écrire sur les êtres de ce monde.
    Votre article est très intéressant car il révèle bien ce que l’on sent de cet homme à l’écriture si aiguë, et à la solitude si profonde… Un créateur ne peut que sentir le souffre… la musique, la danse, oui, aussi, c’est certain, pour le rythme.. je suis d’accord.
    Merci.

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