SOLLERS Philippe Blog

22 mai 2012

Amours

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fichier pdf Julia Kristeva – Dominique Rolin

Paris Match n°2653, 30 mars 2000.

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Kristeva Sollers Rolin

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15 mai 2012

Silence, Amour et Musique

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

« Les Marais », son premier roman paru en 1942, lui vaut une lettre de Max Jacob commençant par « Maître profondément admiré et vénéré » car il la prenait pour un jeune garçon, et Jean Cocteau lui dédicace « Les Enfants terribles » : « À Dominique Rolin qui dort debout.»

Si le terme de « maître » continue à la faire rire aux éclats (elle rit beaucoup), elle croit vraiment avoir dormi sa vie en utilisant l’écriture comme moyen de transport. Elle a fait de sa mémoire un double qui ne la quitte jamais et rend contemporains ses plus lointains souvenirs.  Le tandem est resté solide grâce aux mots, corps vivants mobiles tour à tour généreux, agressifs ou radins. Elle ne peut se passer d’eux qui lui assurent un système de survie mentale presque organique.

On a parlé du contenu « charnel » de sa littérature, ce dont elle a horreur. Si elle est douée de cinq sens comme n’importe qui, elle s’est arrangée pour en faire un rêve éveillé permanent qui ne cesse de la porter en avant d’elle-même depuis l’adolescence, lors de ses premiers contacts de méfiance irritée avec la famille d’abord, les autres ensuite. Ses yeux, double plume trempée dans l’acide, sont ses premiers outils d’investigation, durs ou tendres quand il faut, incessamment entretenus dans un bain d’angoisse. Elle ne s’aime pas. « Cruauté bien ordonnée commence par soi-même », dit-elle avec un humour dont la nécessité lui paraît fondamentale en matière de création. L’angoisse lui servant de balancier, elle est parfaitement équilibrée, donc heureuse.

À partir du jour où ses romans se sont construits à la première personne, elle a découvert la richesse des voyages verticaux au fond de soi, l’exploration de régions psychiques souvent muettes, aveugles parce que censurées. Grâce au « je » de ses narrations, elle espère être rejointe et comprise par ses semblables. C’est du côté de ces profondeurs-là que la réalité et la fiction s’accordent, s’écoutent et peuvent s’adorer. Elle rêve beaucoup et, dès le réveil, note ses mésaventures nocturnes, panneaux d’écriture préfabriqués dont elle se sert ensuite.

Elle obtient le moelleux de la vie quotidienne moyennant une discipline de fer. Elle a besoin de silence, d’amour, de musique et d’ordre. Elle voit le moins de monde possible. Ses meilleures amitiés se vivent souvent à distance. Elle aime son intérieur, petit et soigné, devenu la projection de sa propre intériorité. Les miroirs y sont nombreux, bien qu’elle évite de s’y regarder puisqu’elle déteste son image: ils ne sont là que pour creuser l’espace. Le moindre meuble, le plus modeste objet ont leur place calculée au millimètre près : non seulement ils collaborent à la recherche d’un certain nombre d’or d’imagination mais la protègent de la folie.

Elle se couche tôt, se lève tôt, préserve ses matinées pour le vrai travail, réduit le périmètre de ses déplacements. Faire ses courses dans son quartier lui suffit: la rue est une fête. Étudier la physionomie des gens est sa passion : bien qu’anonymes, ils excitent sa curiosité, l’attendrissement, l’antipathie. Les monstres l’intéressent au point qu’elle se retient de les suivre. Elle a envie de caresser tous les chiens qu’elle croise. Regagner son cinquième étage est aussi une fête. Elle ne s’ennuie jamais et pense que la vie est un cadeau divin dont il faut saisir le bon et rejeter le mauvais, façon louable et facile de se préférer. D’où son ressentiment à l’égard des suicidés, lesquels sont des assassins.

Elle aime s’habiller et se parer de bijoux, ce qui atténue ses complexes et l’aide à contrôler le peu de temps qui lui reste à vivre. Elle ne relit jamais ses livres qu’elle oublie totalement. Elle ne reçoit personne. Ni théâtre ni cinéma. Quelques instants de télévision avant de s’endormir, avec une préférence pour les émissions débiles. L’étude de la débilité est une puissante source d’inspiration.

Dominique Rolin ne se fie ni à son intelligence qu’elle juge moyenne, ni à sa culture fort limitée. Elle obéit aux jeux de son instinct et de ses intuitions. Ne redoutant pas la perspective de sa propre mort, elle continue à se sentir au début d’elle-même. « Quand je serai grande », se dit-elle parfois. Elle aimerait avoir produit ne fût-ce qu’un seul roman incontestable.

le «Dictionnaire des écrivains contemporains de langue française» dirigé par Jérôme Garcin. éd.Françoise Bourin,1988.

Le Nouvel Observateur.

Silence, Amour et Musique d-rolin-300x254

Dominique Rolin

 

France Culture
16.05.2012 – Du jour au lendemain

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13 mai 2012

Invisible, clandestin et heureux

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L’Éclaircie est le tout dernier roman de Philippe Sollers. Philippe Sollers a quelques travers et beaucoup de qualités, qui s’affirment avec le temps. Les travers, on les connaît et ils sont répétés à l’envi par des détracteurs dont on pourrait finir par trouver la hargne suspecte. Sollers serait un histrion médiatique, il ressasserait une manière de catéchisme inversé où il faudrait être absolument libertin mais papiste pour être heureux alors que, trente ans avant, le salut ne passait que par le maoïsme formaliste et structuraliste de la revue Tel Quel.

Sollers, aussi, aurait la fâcheuse habitude de faire croire qu’il est le dernier en France à lire et comprendre madame de Sévigné, à voir et comprendre Picasso, à écouter et comprendre Mozart. Le problème, maintenant, c’est que cela est peut-être en passe de devenir vrai. Ce qui pouvait sembler, il y a, disons, vingt ans, comme une exagération lyrique dont le but était de se faire passer pour le dernier défenseur d’une culture en voie de disparition est en passe de devenir une réalité.

Sollers prophète ? Il y a de ça. Dans l’Éclaircie, il note : « Avec le règne de l’image incessante, il fallait s’attendre à la disparition de la peinture (laquelle n’a jamais été une image sauf pour les sourds), disparition, surtout, du peintre et de son corps singulier. Rien de plus révélateur que la rage impuissante et la haine que suscitent, si on écoute bien les grognements des nouvelles classes moyennes, des exceptions comme Picasso ou Manet. » . La comparaison fera sans doute frémir Sollers mais, finalement, il dit la même chose que Renaud Camus dans son récent Décivilisation.

Il est de plus en plus compliqué de vivre dans la selva oscura, la forêt obscure, d’une modernité qui veut en terminer une fois pour toutes avec le sens. Mais à la différence de Camus, Sollers n’est pas un saturnien. La forêt obscure, le mauvais temps n’empêchent pas, au contraire, de se ménager clairières et éclaircies. Sollers a l’apocalypse joyeuse et la mémoire soyeuse. Son dernier roman s’ouvre par un très beau souvenir d’enfance, presque une vision, celle d’un grand cèdre qui se trouvait dans le jardin familial. L’arbre fondateur, protecteur, l’arbre-mémoire qui filtre le temps, ne laisse passer que l’essentiel, ce qui sera indispensable, plus tard, pour résister : « Tu reviendras sans arrêt sous cet arbre. Il a beau y avoir, dans le jardin, des acacias, des noisetiers, un magnolia, un petit bois de bambous, des chênes, c’est ton endroit préféré. Tu vois cet arbre, tu le respires, tu crois l’entendre, tu le rêves. Tu peux te cacher dans les fusains, mais le cèdre, lui, te rend invisible. »

L’invisibilité, Stendhal en rêvait déjà dans les Privilèges. C’est la clé du bonheur sollersien. C’est peut-être bien la clé du bonheur tout court dans le monde de la surveillance planétaire généralisée et du cauchemar panoptique. Invisible, clandestin, le narrateur de l’Éclaircie peut exercer sa mémoire car il sait que se souvenir, c’est vivre deux fois. Pour cela, il suffit d’un studio, rue du Bac, sous les toits. Qu’il serve à des rencontres adultères avec une riche et jolie femme, mécène qui a racheté les manuscrits de Casanova pour la BnF, finalement, c’est presque accessoire.

Comme souvent désormais, chez Philippe Sollers, plus rien n’a lieu que le lieu. Ce studiode l’écrivain clandestin, il a ses propres correspondances avec la chambre du jeune homme amoureux d’Une curieuse solitude, le premier roman de Sollers, salué comme un prodige à l’époque par Mauriac et Aragon. Dans ce studio, on peut enfin écouter de la musique, faire l’amour sans complications sentimentales et songer à une soeur, morte aujourd’hui, avec qui on fantasma un inceste heureux. On peut se demander aussi, décidément, pourquoi personne n’a encore compris que ce n’était pas nous qui regardions l’Olympia de Manet mais elle qui nous regardait passer, dans une indifférence active dont on ferait bien de s’inspirer pour vivre et pour retrouver la lumière filtrée des cèdres de l’enfance. Pour retrouver l’Eclaircie.

Philippe Sollers, L’Éclaircie. Éditions Gallimard, 2012.

 Jérôme Leroy
Valeurs actuelles, 12 mars 2012.

 

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6 mai 2012

Bonne chance

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Marine

On ne l’attendait pas à ce niveau, mais c’est fait, et tout le monde en parle. Le Président candidat sentait une vague forte monter vers lui, mais voilà, elle n’était pas bleu clair, mais massivement bleu marine. Le rouge Mélenchon se flattait d’avoir ressuscité l’idéal communiste et de terrasser la blonde agitée : hélas, hélas, Stalingrad n’a pas tenu, et une bonne partie du peuple français s’est déportée sur la droite. Hollande est en tête, soit, et même virtuellement élu, il s’abîme de plus en plus la voix dans les meetings, mais restons prudents, le second tour s’annonce sanglant, simpliste, vociférant, et des milliers de drapeaux bleu-blanc-rouge vont tourbillonner dans les têtes. Le Président propose trois débats à son challenger socialiste, on regrette de ne pas voir ça tous les soirs, dans le genre interminable primaire au sommet. Bref, la participation a été intense, l’Histoire est en marche, Robespierre a été remplacé au pied levé par Jeanne d’Arc, le Président déclare la patrie en danger, veut transformer le 1er Mai en fête du « vrai travail » national, peut-être s’est-il mis à prier le soir, pendant que le candidat de gauche compte sur la sagesse immémoriale de la Corrèze. Et Bayrou ? me dites-vous. Bayrou ? Comme d’habitude, avec une belle obstination paysanne, il attend son heure. Ce serait l’heure de la raison centrale, celle qui ne vient jamais. Les élections ne sont pas raisonnables. Cela dit, les dernières déclarations du Président à propos de la littérature m’ont consterné. Après avoir taclé La Princesse de Clèves et Fabrice del Dongo dans La Chartreuse de Parme, il dit maintenant que le livre qui lui tombe des mains est Les Liaisons dangereuses, de Laclos. Une France forte sans Stendhal et Laclos ? Quelle erreur…

Légitime défense                           

Étrange pays, la France, qui n’en finit pas de stupéfier ses voisins par sa démocratie éruptive et brouillonne. Pour l’instant, la palme démocratique revient quand même à la Norvège qui écoute sans broncher les explications de son tueur forcené. En se livrant à son massacre, dit-il, il se trouvait en état de « légitime défense » contre l’immigration massive et l’islamisation de l’Occident. Il délire, mais veut être considéré comme pleinement rationnel (la prison, donc, pas l’asile psychiatrique). La légitime défense est un beau concept. Supposons que je me retrouve dans un train bondé, envahi par des mères débordées et des enfants qui hurlent. À un moment, ce bruit me rend fou, je sors ma kalachnikov, je tire sur tout ce qui crie, et je plaide ensuite la légitime défense par rapport à l’agression auditive dont j’étais l’objet. Serais-je compris ? J’en doute.

Stupidité

Voici un petit livre décapant qu’il faut vous procurer sans délai : Les Lois fondamentales de la stupidité humaine (1). Ne cherchez pas à connaître l’auteur, un certain Carlo M. Cipolla, mort, paraît-il, en 2000, dont l’éditeur nous cache peut-être la véritable identité. Voici la première loi, d’une évidence troublante : « Chacun sous-estime toujours inévitablement le nombre d’individus stupides existant dans le monde.» Attention, l’individu stupide n’est pas l’imbécile, ce serait trop simple. Ce qui le rend particulièrement dangereux, c’est qu’il peut paraître rationnel et intelligent. « Jour après jour, avec une monotonie imparable, chacun est harcelé par des individus stupides qui surgissent à l’improviste, dans les lieux les plus malcommodes et aux moments les plus improbables.» L’auteur ne craint pas d’affirmer scientifiquement que la stupidité est un fait de nature et non de culture : « Que l’on évolue dans les cercles les plus distingués ou que l’on se réfugie parmi les chasseurs de têtes de Polynésie, que l’on s’enferme dans un monastère ou que l’on décide de passer le reste de sa vie en compagnie de femmes belles et lascives, on rencontre toujours le même pourcentage d’individus stupides, pourcentage qui dépassera toujours vos attentes. »  Ne pas confondre avec la bêtise (ce pas en avant aurait enchanté Flaubert) : « Est stupide celui qui entraîne une perte pour un autre individu ou pour un groupe d’individus, tout en n’en tirant lui-même aucun bénéfice et en s’infligeant éventuellement des pertes.» Et voici le plus inquiétant, comme on peut, une fois de plus, le vérifier ces temps-ci : « Les partis politiques et la bureaucratie se sont substitués aux classes et aux castes, et la démocratie s’est substituée à la religion. Dans un système démocratique, les élections générales sont un instrument tout à fait efficace pour garantir le maintien d’une fraction importante d’individus stupides parmi les puissants. Un pourcentage très élevé des électeurs est composé d’individus stupides et les élections leur offrent à tous à la fois une occasion formidable de nuire à tous les autres sans rien y gagner. » Vérifiez.

Chinois

Les Chinois sont déjà un peu partout dans la région de Bordeaux, comme cette charmante actrice populaire, Zhao Wei, qui vient d’acheter un petit domaine du côté de Saint-Émilion. Ces Chinois me suivent à la trace, puisque je les retrouve dans l’île de Ré, en face de chez moi, en train d’étudier les marais salants et l’obtention de la fleur de sel. Le vin, le sel… il ne leur reste plus qu’à me traduire intégralement et à susciter une prolifération de commentaires. Je n’aurais jamais cru possible une telle situation, lors du voyage que j’ai organisé en Chine, en 1974, au nom de la revue Tel Quel. Sur ce voyage, qui a fait couler beaucoup d’encre, on lira la réédition du Voyage en Chine, de Marcelin Pleynet (2), excellent journal, moins dupe que n’a voulu le croire Simon Leys (trop fixé sur Barthes) et plein de notations élégantes et sensibles sur les paysages et les corps chinois. Pleynet est avant tout un poète, ce qui fait que ses notes traversent le temps en toute liberté. Dans ce livre, quelques photos en couleur de l’époque, émouvantes. Pour rendre leur visite aux Chinois, rien de mieux que les Écrits de Maître Wen (3) (ou Livre de la pénétration du mystère), un vieux classique à pratiquer chaque jour : « Pour peu que les viscères se placent sous la dépendance du cœur et lui restent soumis, la résolution triomphe, la conduite sera ferme, l’entendement florissant, les humeurs concertées, en sorte que l’on voit tout, entend tout et réussit en tout. Le souci ne trouvera nulle part à s’introduire ni les miasmes par où attaquer. » Bonne chance, et vive la crise !

 

1. Carlo M. Cipolla, Les Lois fondamentales de la stupidité humaine. Éditions PUF, 2012, 72 p., 7 euros.
2. Marcelin Pleynet, Voyage en Chine, Éditions Marciana, 2012.
3. Maître Wen, Écrits. Éditions Les Belles Lettres, 2012. Traduction et notes de Jean Levi, 555 p., 39,60 euros.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n° 3211, dimanche 29 avril 2012.

 

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3 mai 2012

Ni doute ni hésitation

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Le nom de Drieu La Rochelle est maudit, et à juste titre. Il a été collaborateur, partisan de Hitler, il a commis l’erreur suprême du vingtième siècle, il s’est suicidé après avoir écrit qu’il réclamait la mort comme traître, son dossier est bouclé, fermez le ban. Fallait-il publier son « Journal » de 1939-1945 ? Les avis sont partagés, mais enfin, c’est fait. Faut-il craindre, avec cette Pléiade, on ne sait quelle réhabilitation qui favoriserait le fascisme en France ? Des imbéciles automatiques ne manqueront pas de le dire, mais, à s’en tenir là, on est dans Pavlov, et on sait bien que le silence et la censure ne font qu’aggraver les fantasmes. Voyons donc Drieu écrivain et romancier. Est-ce qu’il tient le coup, ou bien, comme disait Mauriac, s’agit-il d’un « raté immortel » ?

Drieu est ce qu’on pourrait appeler un bon mauvais écrivain. Il s’en tire moins bien, avec le temps, que ses contemporains, Malraux, Aragon, Céline. Il se doute de son échec, il continue à beaucoup écrire, mais ses livres sont lourds, lents, trop longs et péniblement dix-neuvièmistes. Le passé simple et l’imparfait du subjonctif les retardent, les dialogues sont embarrassés, les portraits de femmes très conventionnels, et sa vision désenchantée de la décadence reste académique. La décadence, voilà sa hantise. De ce point de vue, « Le Feu follet » (1931) est une réussite, et Bernard Frank l’a bien vu dans sa « Panoplie littéraire » : « Le Feu follet est le meilleur livre de Drieu. Là, au moins, il fait vite. Il est pressé. La mort souffle sur les pages et balaie avec entrain les digressions. »

Écoutez ça : « La drogue avait changé la couleur de sa vie, et alors qu’elle semblait partie, cette couleur persistait. Tout ce que la drogue lui laissait de vie maintenant était imprégné de drogue et le ramenait à la drogue… Tous ses gestes revenaient à celui de se piquer… Il ne pouvait que s’enfoncer dans la mort, donc reprendre de la drogue. Tel est le sophisme que la drogue inspire pour justifier la rechute : je suis perdu, donc je peux me redroguer. »

Et ça : « Je me tue parce que vous ne m’avez pas aimé, parce que je ne vous ai pas aimés… Je laisserai sur vous une tache indélébile. Je sais bien qu’on vit mieux mort que vivant dans la mémoire de ses amis. Vous ne pensiez pas à moi, eh bien, vous ne m’oublierez jamais ! » Passent ici les ombres des suicidés qui ont beaucoup impressionné les surréalistes (sans parler du suicide raté d’un ami intime de Drieu, Aragon, en 1928 à Venise). Drieu prend soin de préciser le contexte social : « Ce bar était assez élégant et rempli de brillantes épaves : hommes et femmes dévorés d’ennui, rongés par la nullité. » Pas beaucoup d’efforts à faire pour retrouver les mêmes aujourd’hui.

« Gilles » (1939) se lit plutôt, en sautant des pages, alors que « Les Mémoires de Dirk Raspe », écrit à la fin de sa vie, sombrent dans une tristesse et un misérabilisme appuyé, engendrant un ennui profond. « Gilles », au moins, permet de comprendre comment tout s’est joué pour Drieu en février 1934, lors des grandes émeutes nationalistes et communistes, très meurtrières, place de la Concorde. C’est là que Drieu rêve de révolution face à une société affolée : « Partout les vieillards qui étaient en vue glissaient de leur chaise comme des enfants honteux et se mettaient à quatre pattes sous la table, étouffés de surprise, d’épouvante et de scandale. Les hommes plus jeunes se précipitaient à la recherche des vieillards sous les tables pour les assurer de leur absence totale d’ambition et d’audace. Imaginez que, au lendemain du 14 juillet 1789, tous les adolescents de France, qui pouvaient s’appeler un jour Saint-Just ou Marceau, se soient rués aux pieds de Louis XVI pour le supplier de leur apprendre la serrurerie d’amateur. » On est en 1934 ou en 1968, avec des acteurs de ce genre : « Gilles apprit avec horreur que ceux qui passaient pour les chefs de l’émeute, mais qui, la veille, avaient tout fait pour retenir leurs troupes, étaient chez le préfet de police pour le combler de leur regret d’avoir laissé faire quelque chose. »

Comment devient-on fasciste ? Par faiblesse, soif du pouvoir, dégoût de soi et des autres, blocage ou frigidité en art. Mais la vraie passion de Drieu n’est pas la politique : c’est sa propre mort poursuivie avec une fascination lucide. Déjà, dans « Etat civil » (1921) : « Le sang, ce hiéroglyphe, se dessine partout sous ma peau comme le nom d’un dieu. » En 1945, à 50 ans, entre son premier suicide (raté) et le second (réussi), il écrit son chef-d’œuvre, « Récit secret », texte unique en son genre. Son récit est extraordinaire. Dès l’âge de 6 ans, par « curiosité magicienne », il fait couler son sang avec un petit couteau à dessert, choisi dans le tiroir de l’argenterie familiale. De là, dit-il, une « manie, un appel à tout bout de champ ». Sa vocation est là. Il aurait pu, à l’époque, fuir à Genève pour sauver sa peau, ou rejoindre la brigade de Malraux en Alsace-Lorraine, mais non, il reste à Paris, il veut se donner non pas la mort mais sa mort. « Je n’ai jamais eu un instant de doute ni d’hésitation. Cette certitude était une source incessante de joie. »

Le suicide, pour Drieu, est une « foi sans défaut », une religion d’immortalité nourrie par une méditation intense à partir de la métaphysique indienne. On tue le Moi, on rejoint le Soi, pas de Dieu, pas de péché, la possibilité d’une « merveille » à la portée de chacun. La dernière journée de Drieu à Paris, sur les boulevards ou aux Tuileries, est inoubliable. Il va rentrer chez lui, avaler du « luminal » et ouvrir le gaz, il a toujours mené, sans que personne s’en doute, « une vie libre et dérobée » (beaucoup de bordels), il fait l’éloge de la solitude : « Je prête à la solitude toutes sortes de vertus qu’elle n’a pas toujours ; je la confonds avec le recueillement et la méditation, la délicatesse de cœur et d’esprit, la sévérité vis-à-vis de soi-même tempérée d’ironie, l’agilité à comparer et à déduire. »

Le voici donc mêlé à « la foule ignoble », comme un voyageur qui prend son temps entre l’hôtel et la gare. « Toutes les occupations humaines se dissolvaient sous mes doigts. Tout me paraissait vain et déjà détruit. » Plus de société, plus d’amis (« j’étais compromettant »), plus de femmes, plus d’ennemis non plus (il plaint un jeune résistant qui l’a reconnu, et qui lui montre, de loin, son mépris). Il évite les coups, le lynchage, les policiers, les juges, l’exécution inévitable. Pas de mystique non plus, pas le moindre bouddhisme. Alors quoi ? Un acte, c’est tout. Revenu dans son appartement, il regarde attentivement les objets, évoque Poe et Baudelaire. Il sait que son regard est le dernier qui sort de ses yeux. Le dernier ? Non, puisque sa femme de ménage, qui a oublié son sac, repasse chez lui, le trouve dans le coma et le « sauve ». Ce sera donc pour la prochaine fois. « J’ai vaincu la peur de mourir », écrit Drieu. Qui peut en dire autant ?

 

Pierre Drieu La Rochelle, Romans, récits, nouvelles, édition de Jean-François Louette, Gallimard, La Pléiade, 2012.

 

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2477, du 26 avril 2012.

 

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