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13 mai 2012

Invisible, clandestin et heureux

Classé sous Non classé — sollers @ 16:2

L’Éclaircie est le tout dernier roman de Philippe Sollers. Philippe Sollers a quelques travers et beaucoup de qualités, qui s’affirment avec le temps. Les travers, on les connaît et ils sont répétés à l’envi par des détracteurs dont on pourrait finir par trouver la hargne suspecte. Sollers serait un histrion médiatique, il ressasserait une manière de catéchisme inversé où il faudrait être absolument libertin mais papiste pour être heureux alors que, trente ans avant, le salut ne passait que par le maoïsme formaliste et structuraliste de la revue Tel Quel.

Sollers, aussi, aurait la fâcheuse habitude de faire croire qu’il est le dernier en France à lire et comprendre madame de Sévigné, à voir et comprendre Picasso, à écouter et comprendre Mozart. Le problème, maintenant, c’est que cela est peut-être en passe de devenir vrai. Ce qui pouvait sembler, il y a, disons, vingt ans, comme une exagération lyrique dont le but était de se faire passer pour le dernier défenseur d’une culture en voie de disparition est en passe de devenir une réalité.

Sollers prophète ? Il y a de ça. Dans l’Éclaircie, il note : « Avec le règne de l’image incessante, il fallait s’attendre à la disparition de la peinture (laquelle n’a jamais été une image sauf pour les sourds), disparition, surtout, du peintre et de son corps singulier. Rien de plus révélateur que la rage impuissante et la haine que suscitent, si on écoute bien les grognements des nouvelles classes moyennes, des exceptions comme Picasso ou Manet. » . La comparaison fera sans doute frémir Sollers mais, finalement, il dit la même chose que Renaud Camus dans son récent Décivilisation.

Il est de plus en plus compliqué de vivre dans la selva oscura, la forêt obscure, d’une modernité qui veut en terminer une fois pour toutes avec le sens. Mais à la différence de Camus, Sollers n’est pas un saturnien. La forêt obscure, le mauvais temps n’empêchent pas, au contraire, de se ménager clairières et éclaircies. Sollers a l’apocalypse joyeuse et la mémoire soyeuse. Son dernier roman s’ouvre par un très beau souvenir d’enfance, presque une vision, celle d’un grand cèdre qui se trouvait dans le jardin familial. L’arbre fondateur, protecteur, l’arbre-mémoire qui filtre le temps, ne laisse passer que l’essentiel, ce qui sera indispensable, plus tard, pour résister : « Tu reviendras sans arrêt sous cet arbre. Il a beau y avoir, dans le jardin, des acacias, des noisetiers, un magnolia, un petit bois de bambous, des chênes, c’est ton endroit préféré. Tu vois cet arbre, tu le respires, tu crois l’entendre, tu le rêves. Tu peux te cacher dans les fusains, mais le cèdre, lui, te rend invisible. »

L’invisibilité, Stendhal en rêvait déjà dans les Privilèges. C’est la clé du bonheur sollersien. C’est peut-être bien la clé du bonheur tout court dans le monde de la surveillance planétaire généralisée et du cauchemar panoptique. Invisible, clandestin, le narrateur de l’Éclaircie peut exercer sa mémoire car il sait que se souvenir, c’est vivre deux fois. Pour cela, il suffit d’un studio, rue du Bac, sous les toits. Qu’il serve à des rencontres adultères avec une riche et jolie femme, mécène qui a racheté les manuscrits de Casanova pour la BnF, finalement, c’est presque accessoire.

Comme souvent désormais, chez Philippe Sollers, plus rien n’a lieu que le lieu. Ce studiode l’écrivain clandestin, il a ses propres correspondances avec la chambre du jeune homme amoureux d’Une curieuse solitude, le premier roman de Sollers, salué comme un prodige à l’époque par Mauriac et Aragon. Dans ce studio, on peut enfin écouter de la musique, faire l’amour sans complications sentimentales et songer à une soeur, morte aujourd’hui, avec qui on fantasma un inceste heureux. On peut se demander aussi, décidément, pourquoi personne n’a encore compris que ce n’était pas nous qui regardions l’Olympia de Manet mais elle qui nous regardait passer, dans une indifférence active dont on ferait bien de s’inspirer pour vivre et pour retrouver la lumière filtrée des cèdres de l’enfance. Pour retrouver l’Eclaircie.

Philippe Sollers, L’Éclaircie. Éditions Gallimard, 2012.

 Jérôme Leroy
Valeurs actuelles, 12 mars 2012.

 

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