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15 juillet 2012

«Je suis l’esprit qui toujours nie !»

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Le 17 mars 1832, cinq jours avant sa mort, Goethe (1749-1832), qui trouve son temps extrêmement absurde et confus, parle de son Faust comme d’une construction étrange, « incommensurable », qui risque d’être « rejetée sur le rivage comme une épave en ruine, ensevelie sous les dunes des heures ».

Il y a travaillé pendant soixante ans, avec des interruptions. Il a repris une vieille légende qui a déjà inspiré Marlowe. Il suffit de signer un pacte avec le Diable pour s’assurer tous les succès du monde. Le Diable existe donc, on peut le rencontrer, lui parler, s’entendre avec lui sur une transaction dans l’au-delà, il s’agit de vendre son âme. Quoi ? Ce Goethe si équilibré, si savant, si doué, si sage (que Blanchot, en forçant la note, comparera à Gide) a passé sa vie à fréquenter Méphisto? Bien entendu, vous ne croyez pas au Diable, puisqu’il s’est arrangé, depuis longtemps, pour faire comme s’il n’existait pas. Vous n’avez d’ailleurs rien à parier puisque vous n’avez plus d’âme. Goethe, lui, sans y croire tout en y croyant, pressent comme personne le règne diabolique, c’est-à-dire le déferlement de nihilisme qui va venir. Il le voit surgir en personne, le Diable, c’est un esprit plein d’esprit, souvent drôle, très poétique, qui comprend tout et devine les moindres désirs. Dieu est mort, ou plutôt il est déjà très fatigué, il laisse courir. C’est lui, bien entendu, qui a inventé son adversaire, puisque l’homme a tendance à se relâcher et à chercher le repos. Sans le Diable, pas d’histoire, pas de mouvement, pas de spectacle. Le Faust de Goethe est un grand carnaval, un opéra, une tragique histoire d’amour, une danse de mort, une expérience sans précédent sur le négatif et sa volonté de puissance.

Voici le personnage principal :
«Je suis l’esprit qui toujours nie !
Et c’est avec justice; car tout ce qui naît
Est digne dépérir;
Ergo il serait donc mieux que rien ne naisse,
Ainsi, tout ce que vous nommez péché,
Destruction, bref, ce qu’on entend par mal,
Voilà mon élément propre. » 

Écoutez bien : l’esprit qui toujours nie est là, en vous (narcissisme délirant), autour de vous (lutte de tous contre tous), partout palpable (destruction, indifférence, dérision, mauvais goût, sarcasme). Les sorcières de Macbeth sont à la manœuvre, le faux est vrai, le vrai est faux, le beau est laid, le laid est beau. Dans son laboratoire, Faust a un assistant qui, ô ironie préventive, s’appelle Wagner. Il s’occupe d’un projet révolutionnaire dont nous pouvons, aujourd’hui, mesurer toutes les conséquences : la création d’un « homonculus » in vitro :

« La procréation à l’ancienne mode,
Nous déclarons qu’elle n’était qu’une farce,
Si l’animal persiste à y trouver du plaisir,
L’homme, lui, avec ses dons si grands,
Doit avoir désormais une plus haute origine. » 

Voilà, les dés sont jetés, le Surhomme est déjà en vue, la science s’en chargera, quitte à fabriquer génétiquement des sous-hommes. Goethe se paye une nuit de Walpurgis, c’est un expert en mélanges, le Diable brouille les époques, fait apparaître Hélène de Troie (c’est mieux que la pauvre Marguerite), raille, au passage, l’ignorance et la grossièreté de son temps, perçoit l’accélération du phénomène diabolique.

« Le destin a donné à cet homme un esprit
Qui va toujours frénétiquement de l’avant,
Et dont l’élan précipité
Aura bientôt sauté par-dessus toutes les joies de la terre ! » 

Audace de Goethe : contrairement aux séances initiatiques antiques, avec descentes aux enfers et consultation des ombres de la mort, Faust, lui, grâce à Méphisto, peut descendre chez les Mères pour leur ravir leur trépied. Où est-on ? En haut, en bas ? Nulle part ? Il faut faire attention, parce que les Mères, révélation surprenante, ne voient personne en particulier, mais seulement des « schèmes ». Pour aller là, il faut une clé, ou, si vous préférez changer de symbole sexuel, une flûte enchantée (Goethe se souvient d’avoir vu passer devant lui le jeune Mozart). Cette intrusion dans le monde matriarcal est d’autant plus capitale que personne ne semble l’avoir remarquée. Si les Mères ne voient que des « schèmes », on pourra un jour, en surface, habiller ces schèmes en publicité. Mais passons à l’essentiel, la question clé posée par Méphisto :

« Pourquoi l’homme et la femme s’entendent si mal ?
Ce point, mon ami, tu ne le tireras jamais au net. » 

Allons, allons, le docteur Freud, grand admirateur de Goethe, nous en a appris un bout sur ce «point». Mais, comme c’est étrange, presque plus personne ne se soucie de ce qu’il a dit : un seul tweet, et tout continue comme avant, Faust est réduit au chômage. Les « femmes grises » envahissent la scène: le manque, la faute, la détresse, le souci. Et voici encore des Lémures s’activant au cimetière. Credo de Méphisto :

« À quoi bon, après tout, créer éternellement,
Si c’est pour que le créé soit balayé par le néant,
Et cela tourne néanmoins en rond comme si cela était,
Quant à moi, j’aimerais mieux le vide éternel. » 

Voilà un renseignement de première importance : le Diable ne comprend pas le néant, le nihilisme ne le prend pas en considération, d’où la maladie romantique. Goethe, à la fin de son grand œuvre, est de moins en moins persuadé de la puissance du Diable qui se voit frustré de l’âme convoitée de Faust. De là, une conclusion avec salut in extremis, cohortes d’anges et chœur mystique, en direction, tenez-vous bien, de la Vierge Marie. De Satan à ce finale bizarrement « catholique », que d’aventures ! Mais écoutons une fois encore ces vers célèbres :

« Toute chose périssable
N’est qu’un symbole,
L’insuffisant
Ici devient événement,
L’indescriptible
Ici est accompli :
L’Eternel féminin
Nous attire vers le haut. » 

Qu’il nous attire désormais vers le bas prouve que le Diable, dans cette région, n’a même plus son travail à faire.

 

Johann Wolfgang von Goethe, Faust : Urfaust, Faust I, Faust II, édition établie et annotée par Jean Lacoste et Jacques Le Rider, 798 p., Omnia, 14 euros.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2487, 5 juillet 2012

 

 

 

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8 juillet 2012

Tout pour plaire

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Tweet

Prions pour le Président : il s’est mis, Dieu sait comment, dans la pire des situations qu’évoque mon catéchisme à l’usage de l’homme amoureux normal. Je résume : zéro femme (ascèse monastique), une seule femme (maman), deux femmes (l’enfer), trois femmes (respiration mais problèmes logistiques). Bien entendu, on peut dépasser ce chiffre, sans aller jusqu’à la boulimie de DSK, qui laisse d’ailleurs impassible Anne Sinclair sur son socle. La frénésie sexuelle, on ne le sait pas assez, ramène à maman, qui peut fermer les yeux sur ces acrobaties passagères.
En revanche, quand deux femmes s’affrontent pour la possession du même homme, ce dernier marche sans cesse sur des charbons ardents, le souci permanent et la dissimulation épuisante l’habitent. Chacune ne pense qu’à l’autre. Qui est la vraie ? Laquelle a le pouvoir ? La mère des enfants ? La nouvelle compagne avec ses propres enfants ? Une concurrente plus jeune en attente d’enfant ? Mettez la politique dans le coup, et vous obtenez l’affaire sensationnelle du tweet.

Ne plaisantons pas, c’est du sérieux, de la souffrance pure, un coup de poignard administré par la première lame de France. Les élections, la crise, l’euro, les massacres de Syrie, les impôts à venir, la progression lente et sûre du Front national, tout cela n’est rien par rapport au tweet. C’est un sommet dans le genre. On peut en imaginer d’autres qui feraient du bruit : la reine d’Angleterre, en plein jubilé, tweetant qu’elle a toujours détesté sa couronne, le pape révélant au grand jour son homosexualité, Michelle Obama avouant sa relation avec un jeune Blanc, Sarkozy admettant son ancienne liaison torride avec Liliane Bettencourt, ou moi, après tout, faisant état de la demande incroyable et gênante que m’a adressée Marine Le Pen, un soir : « Embrasse-moi sur la bouche. »

 Ce n’est plus la politique qui fait la loi, mais le tweet inattendu, énorme, transgressif. À quoi pensait le Président en accrochant des décorations sur les cercueils des soldats français morts en Afghanistan ? Au tweet. Ce n’est plus du vaudeville, mais du Shakespeare. Une seule solution pour sortir de ce cauchemar : une nouvelle prétendante au rôle de première dame de France, un mariage à tout casser, et, vite, un bébé. Espérons que cette nouvelle aventurière courageuse nous préviendra par un tweet.

Cannabis

Tout ça pour dire qu’on peut relire un excellent roman, Femmes (1), publié il y a presque trente ans. Tous les cas de figure y sont strictement répertoriés, et, à mon avis, le livre n’a pas pris une ride. Par ailleurs, je vois que la droite s’inquiète d’une éventuelle dépénalisation du cannabis qui, bien entendu, n’aura pas lieu. J’ai rarement été interrogé sur cette question, alors qu’un certain nombre de mes livres portent la trace évidente de l’usage intensif de cette substance. Ah, le bon afghan très noir d’autrefois !

J’aurais dû être poursuivi, à l’époque, pour avoir intitulé un de mes livres de cette simple lettre : H. On ne pouvait pas être plus clair. Comme tout le prouve aujourd’hui, la morale a repris sa vitesse de croisière, et les intellectuels conférenciers de la croisière vous font la morale à jet continu. Il ne faut surtout pas ouvrir ces volumes délétères, signés Thomas de Quincey, Baudelaire, Antonin Artaud, Henri Michaux, William Burroughs et bien d’autres. Autant d’écrivains dangereux et antisociaux.

 BHL

J’ai déjà rencontré au moins vingt personnes qui m’ont dit le plus grand mal du film de BHL Le Serment de Tobrouk, sans l’avoir vu. Un type aussi spontanément détesté doit avoir quelque chose. J’ai donc été voir son film, qui est excellent, images et son. On y découvre un acteur hyper-surréaliste qui, dans sa virtuosité de déplacements et de communication, déclenche des opérations militaires de grande envergure. Regardez-le, en plein désert libyen, téléphoner par satellite dans tous les sens, convoquer Sarkozy, Hillary Clinton, Cameron, des chefs de tribu, les Israéliens, les Turcs. Un homme seul, avec les moyens personnels, peut donc démontrer qu’on peut sauver des populations et faire bouger les lignes ?

La critique, hypocrite, lui reproche son « narcissisme ». C’est vraiment s’aveugler, par jalousie, sur des moments étonnants, comme celui de ce bateau approchant du port de Misrata dans la nuit. Je crois deviner ce qui choque le plus : les documents sur la première victoire de la France libre, avec le colonel Leclerc, à Koufra, ceux évoquant Malraux et la guerre d’Espagne. Les somnambules du Spectacle ne veulent plus qu’on leur parle de l’Histoire. Tiens, une croix de Lorraine en plein désert ? BHL « gaulliste » ? Mais bien sûr. Son film doit donc être exécrable, alors qu’il est tout simplement très beau.

Jalousie

Dans le livre extraordinaire qu’il publie à la rentrée, Pascal Quignard écrit (2) :  » Winnicott a décrit le ressentiment qu’éprouvent les névrosés à l’encontre des visages qui sont attirants. Tous les corps enchantés de vivre les mettent mal à l’aise. Ils éprouvent de l’aversion à l’encontre des âmes vivaces et bondissantes. Divergence plus vindicative que celle des pauvres contre les riches. Guerre irrémissible qui est celle des analphabètes contre les lettrés. Tout paraît arrogance aux hommes qui sont petits et malheureux. Le malade ne veut à aucun prix que sa maladie si fidèle, si pronominale, l’abandonne ; il se sentirait beaucoup plus rassuré si la santé de chacun était aussi problématique que la sienne. Le laid ne veut à aucun prix que son poids ou sa disgrâce s’évanouissent ; il veut que la beauté soit détruite et que la minceur ou la gracilité n’existent plus sur la surface de la terre. » BHL est beau, riche, enchanté de vivre, vivace et bondissant. Il a vraiment tout pour déplaire.

 

(1) Philippe Sollers, Femmes, Folio n° 1620.
(2) Pascal Quignard, Les Désarçonnés, éditions Grasset.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n° 3251, du dimanche 24 juin 2012.

 

 

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