SOLLERS Philippe Blog

24 mars 2013

Lumières de Femmes

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Quel affreux macho, quel stupide hétéro-plouc, a osé écrire ceci : « Les femmes, en général, n’aiment aucun art, ne se connaissent à aucun, et n’ont aucun génie. Elles peuvent réussir aux petits ouvrages qui ne demandent que de la légèreté d’esprit, du goût, de la grâce, quelquefois même de la philosophie et du raisonnement. Elles peuvent acquérir de la science, de l’érudition, des talents et tout ce qui s’acquiert à force de travail. Mais ce feu céleste qui échauffe et embrase l’âme, ce génie qui consume et dévore, cette brûlante éloquence, ces transports sublimes qui portent le ravissement jusqu’au fond des cœurs, manqueront toujours aux écrits des femmes: ils sont tous froids et jolis comme elles.» On a honte pour lui, mais il s’agit bien de Jean-Jacques Rousseau, dans une lettre à d’Alembert en 1758.

Écoutez cet autre, qui n’est pas non plus n’importe qui : « Une femme autrice sort des bornes de la modestie prescrite à son sexe. (…) Toute femme qui se produit en public par sa plume est prête à s’y produire comme actrice, j’oserais dire comme courtisane: si j’en étais cru, dès qu’une femme se serait fait imprimer, elle serait aussitôt mise dans la classe des comédiennes et flétrie comme elles.» On se frotte les yeux : c’est Rétif de La Bretonne dans  La Paysanne pervertie.

Y a-t-il au moins une protestation féminine à l’époque ? Mais non, puisque George Sand écrit encore, dans une lettre de 1832 : « Ne m’appelez plus jamais femme auteur, ou je vous fais avaler mes cinq volumes et vous ne vous en relèverez jamais. Ne m’affublez pas de ridicules que je fuis, que j’évite et que je ne crois pas mériter. »

Aujourd’hui, devant le déferlement continu des « auteures » et des « écrivaines », ces préjugés d’un autre âge (comme bien d’autres) nous paraissent cocasses. Non seulement les femmes écrivent et publient, mais on a parfois l’impression qu’elles ne font que ça. Oublions les exemples trop aristocratiques, La Princesse de Clèves ou les Lettres  de la marquise de Sévigné. Passons sur l’encombrement assourdissant du marché actuel. En réalité, et c’est la révélation de La Fabrique de l’intime, les femmes ont toujours écrit, plus ou moins dans l’ombre. C’est un continent peu connu.

D’où viennent-elles, ces femmes du XVIIIe siècle ? Du couvent, des services domestiques, du mariage mal supporté, et même de l’action politique. Elles sont délaissées, courageuses, prisonnières, malades, une grande ombre plane sur elles, la Révolution. Prenez Mme de Staal, principale femme de chambre de la duchesse du Maine (rien à voir avec Mme de Staël). La voici logée à Sceaux : « C’était un entresol si bas et si sombre que j’y marchais pliée et à tâtons : on ne pouvait y respirer, faute d’air, ni s’y chauffer, faute de cheminée.» La duchesse ne dort pas, il faut constamment la divertir, elle passe son temps à comploter en faveur de son mari, principal bâtard de Louis XIV. Tiens, voilà Mme de Staal en prison, à la Bastille, où ont lieu mille petites aventures discrètes, lettres, visites furtives, trafic de clés, flirts avec les enfermés plus ou moins amoureux. « Si un jardinier, comme l’a dit un bon auteur, est un homme pour des recluses, une femme, quelle qu’elle puisse être, est une déesse pour des prisonniers. » On reste stupéfait de lire sous sa plume : « C’est le seul temps heureux que j’aie passé dans ma vie. » Elle écrit très bien, cette femme de chambre, ainsi du portrait qu’elle trace de Mme du Deffand : « Personne n’a plus d’esprit, et ne l’a si naturel. Le feu pétillant qui l’anime pénètre au fond de chaque objet, le fait sortir de lui-même, et donne du relief aux simples linéaments. »

Je passe vite sur Françoise-Radegonde Le Noir, une visitandine, « morte en odeur de sainteté » en 1791. Elle a affaire au démon d’un côté, et, de l’autre, à Jésus-Christ qui lui demande sans cesse de s’anéantir et de s’immoler. Elle mérite le détour, pourtant, cette religieuse, les délices du masochisme ont de quoi faire rêver. Mme de Genlis, elle, trouve qu’on devrait inventer le mot « penseuse » pour certaines femmes. Je suis pour, ça ferait très bien dans les journaux et les magazines, « la Gestation pour autrui », par Élisabeth X, « penseuse ». Elle n’est pas tendre pour Mme du Deffand : « C’est une petite femme maigre, pâle et blanche, qui n’a jamais dû être belle, parce qu’elle a la tête trop grosse et les traits trop grands pour sa taille. » Elle a des «vapeurs », c’est-à-dire des crises mélancoliques. « Il est impossible de contredire Mme du Deffand, elle n’écoute pas, ou elle paraît céder et elle se hâte de parler d’autre chose. » On comprend vite que Félicité de Genlis est réactionnaire et déteste l’amie des Lumières. Elle a eu, en son temps, beaucoup de succès.

Mais voici l’admirable Mme Roland, « Manon », la muse des Girondins, une vraie révolutionnaire, celle-là, « la divine Madame Roland », dit Stendhal. Elle va être guillotinée en 1793, et on connaît son mot célèbre « Ô liberté, que de crimes on commet en ton nom ! » Là, l’émotion l’emporte en lisant son indignation : « Ces hypocrites, toujours revêtus du masque de la justice, toujours parlant le langage de la loi, ont créé un tribunal pour servir leur vengeance, et envoient à l’échafaud, avec des formes juridiquement insultantes, tous les hommes dont la vertu les offense, dont les talents leur font ombrage, ou dont les richesses excitent leur convoitise.» Voyez Manon, à la veille de son exécution, dénoncer ce « Paris, souillé de sang et de débauche, gouverné par des magistrats qui font profession de débiter le mensonge, de vendre la calomnie, de préconiser l’assassinat ». Tendre et inoubliable Manon, qui reprend le mot terrible de Vergniaud contre la Terreur : « Le peuple demande du pain, on lui donne des cadavres. »

Allons-nous nous attendrir sur Mary Robinson, poétesse anglaise, douloureuse maîtresse du prince de Galles devenu roi sous le nom de George IV ? Pas vraiment, c’est le malheur incarné de façon douceâtre. On l’appelle « Perdita ». On la surnomme, abusivement, « la Sapho anglaise » (rien de lesbien, pourtant). Elle a un mari débauché, des liaisons multiples, mais elle en rajoute sans cesse dans la morale. Elle aime sa fille, elle est de plus en plus malade, l’opinion la transforme en sainte, le romantisme l’impose pour peu de temps.

Enfin, la légendaire Germaine de Staël, Mlle Necker, dite «Minette». On lit avec intérêt son « journal de mon cœur ». Il en ressort qu’un seul homme existe pour elle : « papa ». De son mari, Staël, elle dit : « C’est un homme parfaitement honnête, incapable de dire ni défaire une sottise, mais stérile et sans ressort. » S’il danse, « l’âme manque à ses mouvements ». La scène la plus drôle est celle où son père prend sa fille dans ses bras, et s’adresse au fiancé frigide : « Tenez, Monsieur, je vais vous montrer comment on danse avec une demoiselle dont on est amoureux. » C’est parfait, trop parfait, et Germaine s’enfuit en pleurant. Il n’y a, décidément, que « papa » au monde. On sait d’autre part que cette fille de père était mélancolique et craignait beaucoup d’être enterrée vivante. Elle a fini par publier beaucoup.

 

Catriona Seth, La Fabrique de l’intime. Mémoires et journaux de femmes du XVIIIe siècle, Éditions Robert Laffont, Bouquins, 1216 p., 30 euros.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2520, du 21 février 2013.

 

 

 

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8 mars 2013

Février : Les derniers jours de Benoît XVI.

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Le Point.fr, le 1er février 2013.

Optimisme :
Ne me parlez plus du déclin de la France. Quand je vois l’exploit océanique de François Gabart, ce nouveau Mozart de la voile, je reprends confiance, aucune tempête ne pourra me décourager. Même impression d’énergie avec l’arrivée d’une Florence Cassez en pleine forme, comme si, après un interminable séjour dans une prison mexicaine, elle sortait d’une villégiature dans un hôtel cinq étoiles. Ma fierté d’être français s’accentue en constatant la percée rapide de nos troupes au Mali, la prise de Tombouctou, le comportement exemplaire de nos soldats dans le désert. Qui peut dire, après toutes ces victoires, que nous ne vivons pas dans le meilleur des pays possible ? 

Vitalité :
Mon optimisme redouble en voyant les grandes manifestations de rue à propos du mariage pour tous. La France est-elle divisée ? Au contraire ! D’un côté comme de l’autre, il s’agit d’un sursaut national du désir, le vrai, celui de la volonté de famille, d’enfants, de cohésion sociale. La famille comme ci ou comme ça ? Peu importe : liberté, égalité, fraternité, sororité et maternité. En saluant au passage la PSA (procréation spirituellement assistée) de la Vierge Marie, j’ai été entendu par un commando d’avant-garde, le collectif féminin Gouine comme un camion. Les militantes se sont mises à accoucher de centaines de ballons rouges en réclamant la procréation médicalement assistée, un peu moins romantique, sans doute, que celle de « la reine des inséminées », mais grande preuve de vitalité quand même.

Union :
Oui, au fond, tout le monde est d’accord, le bleu-blanc-rouge débouche sur l’arc-en-ciel, le peuple et les stars, quoi qu’on dise, communient dans la même direction, l’amour, l’amour, l’amour. La brûlante garde des Sceaux, avec un talent lyrique soutenu, m’a ému en disant que son projet de loi n’était pas une « entourloupe ». Ce mot familier, chez une personnalité extatique de cette importance, a fait fondre mes derniers doutes. Ce que les homophobes ne comprennent pas, c’est que les homosexuels, quel que soit leur sexe, sont d’abord et avant tout de grands sentimentaux, des personnes d’idéal soucieuses d’équilibrer et de renforcer le lien communautaire. Une vraie foi les anime, qui n’a rien de sexuel, sauf en apparence. La France gay sera bientôt à la pointe des pays gay.

Céline :
Dans une lettre de 1960 (Lettres à la N.R.F. éd. Folio n°5256, 2011) Céline écrit : « Heureusement, notre France est éternelle, et ce n’est pas un misérable crabe, chinois ou non, qui l’empêchera d’accomplir son destin de nation la plus forte, la plus intelligente, avisée, artiste, alcoolique, bavardeuse, méchante, haïsseuse, boulimique, foutreuse, du monde. » Ainsi soit-il.

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Le Point.fr, le 08 février 2013.

Conception :
Ayant eu l’imprudence de parler de la PSA (procréation spirituellement assistée) à propos de la Vierge Marie, je suis submergé de demandes d’explications. Je ne peux ici que renvoyer les curieuses et les curieux au catéchisme de l’Église catholique, au sujet d’un événement qui a changé le cours de l’histoire. Revenons donc à la PMA (procréation médicalement assistée) et à la GPA (gestation pour autrui), pratiquées aujourd’hui un peu partout dans le monde. Aux États-Unis, par exemple, une mère porteuse reçoit entre 25 000 et 35 000 dollars par grossesse, plus 8 000 dollars si elle est enceinte de jumeaux. À propos de l’Immaculée Conception (Marie conçue sans péché), nous avons un témoignage troublant, celui de Flaubert, dans une lettre de 1859. « Le dogme de l’Immaculée Conception me semble un coup de génie politique de l’Église. Elle a formulé et annulé toutes les aspirations féminines du temps. Il n’est pas un écrivain qui n’ait exalté la mère, l’épouse ou l’amante. La génération, endolorie, larmoie sur les genoux des femmes, comme un enfant malade. On n’a pas idée de la lâcheté des hommes envers elles.» Les choses ont-elles changé depuis Flaubert ? Pas sûr.

Contraception :
Les pilules contraceptives sont-elles dangereuses ? Les gynécologues sont-ils vraiment sérieux ? Toutes ces questions agitent l’enceinte de l’Assemblée nationale. Je comprends qu’une femme ait envie de récupérer ses ovocytes stockés à son moment de plus grande fertilité, mais je me demande si je ne dois pas faire décongeler mes paillettes de spermatozoïdes entreposées en Suisse il y a 30 ans. Mon contrat stipule qu’une jeune et jolie femme, quelles que soient ses origines et ses orientations sexuelles, pourra en faire usage si elle peut réciter par coeur un paragraphe d’un de mes livres. Ne soyons pas trop exigeants : dix lignes suffiront. Quel joli bébé ! Comme il me ressemble !

Déception :
La fondation Egg Donation (don d’ovule), aux USA, est le leader du recrutement des mères porteuses pour la GPA. L’agence CSP a 32 ans d’expérience, et déjà 1 700 enfants dans 45 pays. Avec 40 % de clients étrangers, elle est pionnière en matière de « création de familles ». La star Elton John sert ici de publicité pour célébrer la naissance d’un deuxième enfant entre son compagnon et lui. Cependant, Nicole, 31 ans, semble déçue. Elle a connu six échecs avec un couple norvégien et puis, dans la foulée, une fausse-couche. « Avec tous ces traitements, dit-elle, mon corps est fatigué. Quant à mon état émotionnel, il est un peu bouleversé. »

Beauvoir :
Prenez donc l’air avec des lettres de Simone de Beauvoir (Un Amour Transatlantique, 1947-1964. éd. Folio, 1999). En 1948, elle est aux États-Unis avec son amant Nelson Algren, ce qui ne l’empêche pas d’écrire des lettres d’amour à Sartre : « Mon petit, vous m’avez fait cadeau d’un beau voyage et vous m’avez donné une belle vie, heureuse et pleine, où tout ce qui m’arrive est heureux parce que vous existez… Au revoir, mon doux petit, mon petit allié. Travaillez bien, soyez sage, ne vous tuez pas en avion. Je vous embrasse de toute mon âme. Je vous aime. Votre charmant castor. » Notre époque manque trop de charmants castors.

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Le Point.fr, le 15 février 2013.

Pape :
Le 28 février à 20 heures, pas 19 h 59 ou 20 h 1, le siège de saint Pierre, à Rome, sera vacant. Étonnant Benoît XVI ! Il était épuisé, il en avait marre, la Curie était devenue un immense foutoir, trop de bruits, de ragots, de fuites, de complots. Être trahi par son majordome ! Un comble ! Il a donc décidé, en toute lucidité, de donner un coup de pied dans la fourmilière. Débrouillez-vous ! À vous de jouer ! Conclavez ! Le voilà donc retiré au calme, avec une pile de CD de son compositeur préféré, Mozart. J’ai entendu un crétin déclarer qu’il aurait fallu un pape plutôt wagnérien que mozartien. Au secours ! En démissionnant, Benoît XVI démontre que le martyre n’est pas obligatoire, il rompt ainsi avec des siècles de dolorisme et de masochisme chrétiens. Le plus beau, dans les réactions françaises à cet acte hautement libérateur, c’est le désarroi des laïcards fanatiques. Au fond, les seuls vrais derniers croyants, ce sont eux. « Dieu démission ! « , titre Libération. On imagine un scoop : « Dieu nous parle ! Interview exclusive traduite du latin ! »

Péché :
J’insiste : un pape, à la différence de toutes les autres religions, est tenu de croire en Dieu sous la forme d’une incarnation humaine historiquement située. La Vierge Marie s’en charge, dans une procréation spirituellement assistée. Mais cette Marie a elle-même une mère, Anne, qui a conçu sa fille « sans péché », c’est-à-dire en dehors du péché originel. C’est quoi, « le péché originel » ? La sexualité ? Mais non, le calcul. Le Diable est la négation du gratuit, l’appropriation indue, le profit. Ce n’est pas pour rien que le dogme de l’Immaculée Conception a été défini comme « ineffable », c’est-à-dire au-delà de toute expression et de toute évaluation. Si vous voulez en avoir une idée, allez au Louvre, et restez quelques instants devant le tableau de Léonard de Vinci, La Vierge, l’enfant Jésus et sainte Anne. Si, devant cette douceur bouleversante, vous ne devenez pas sur le champ catholique, je ne peux plus rien pour vous.


Cheval :
Je ne crois pas avoir jamais mangé de lasagnes au cheval ni à la jument, mais je constate que le ministère de la Santé a comme un bœuf sur la langue. Les socialistes sont bizarres : le président, à propos de la démission de Benoît XVI, dégage le minimum laïque, et ajoute, gai comme un pinson, que la République, pour le prochain conclave, n’a pas de candidat. Il aurait quand même pu, Mali oblige, se déclarer pour un pape africain.

Joyce :
Stupeur à Pékin : la traduction de Finnegans Wake en chinois (par Dai Congrong), œuvre d’une héroïque traductrice de Shanghai (huit ans de travail), est un best-seller, juste après une biographie de Deng Xiaoping. Le pape démissionne, mais le super-jésuite James Joyce occupe le terrain. Très peu de gens comprennent ce livre réputé illisible, mais justement. Joyce a dit un jour : « L’Histoire est un cauchemar dont j’essaye de me réveiller. » Les Chinois sont de cet avis, sans doute.

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Le Point.fr, le 22 février 2013.

Taubira :
D’où vient l’énergie, la conviction, la lumière de Christiane Taubira ? Elle est très étrange. Elle n’a aucun mal à dominer l’Assemblée nationale, elle impose le mariage pour tous, elle s’enflamme, elle rit, elle rayonne, aucune autre femme politique ne peut lui être comparée. C’est comme si elle était présidente de la République, et on a vraiment l’impression qu’elle y croit. Mais enfin, d’où vient son mystère ? De la littérature qu’elle semble connaître ? Des poètes qu’elle cite ? Ah, voilà une piste de fond : le penseur qu’elle a fait applaudir, après le vote du mariage pour tous, est celui, a-t-elle dit, qui a réfléchi sur les notions d’ »autre » et d’ »autrui ». Son nom ? Emmanuel Levinas. Enthousiasme des députés. Je ne suis pas spécialiste de Levinas, mais je vais relire attentivement ses lectures talmudiques, pour vérifier si, ici ou là, il ouvre la voie vers la gestation pour autrui. Ça me semble douteux, mais, de nos jours, toutes les interprétations sont possibles.

Rome :
Tous les regards sont déjà tournés vers Rome, et les spéculations sur le prochain pape se multiplient. Retour des Italiens (le plus probable) ? Un Canadien polyglotte ? Un Philippin ? Un Sud-Américain ? Un Africain ? Pour les Français, on le voit, l’Afrique est en train de devenir un fantôme cruel. À force de cogner, dans l’Hexagone, et depuis deux siècles, contre l’Église catholique, nos laïcards rationalistes découvrent peut-être que l’islam est un sérieux problème envahissant. Plutôt La Mecque que Rome ? C’est une vieille histoire qui n’a pas dit son dernier mot. Les terroristes du Niger massacrent allègrement tout ce qui est « chrétien ». Espérons simplement que tous les otages français seront libérés.

Roman :
Il va y avoir un magnifique roman à écrire : Les derniers jours de Benoît XVI. Mais que raconter sur l’absence, le silence, la méditation, la prière ? Et que dirait le pape s’il parlait ? Il ne dira rien, situation éminemment romanesque. Encore heureux si, comme dans Le parrain, on ne lui sert pas, un soir, une tisane empoisonnée. Il va être là, en tout cas, au coeur du Vatican, grande ombre blanche, et il priera, quel qu’il soit, pour son successeur.

Borgia :
Je vous conseille vivement un livre : Correspondance des Borgia. Lettres et documents (éd. Mercure de France, 2013). Les Borgia ! Un pape explosif ! Machiavel à la manœuvre ! Voyez ce laissez-passer de César Borgia à Léonard de Vinci, daté du 18 août 1502 : « Nous ordonnons et commandons qu’à notre excellent et très-cher familier, architecte et ingénieur général Léonard de Vinci soit partout accordé un passage libre de tous droits pour lui et les siens, et un accueil amical, et qu’on le laisse voir, mesurer, et estimer justement autant qu’il le voudra… Et que personne ne songe à faire le contraire, dans la mesure où il tient à ne pas encourir notre indignation. » Voilà qui est parler ! Salut l’artiste !

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1 mars 2013

Janvier : Je me sens devenir de plus en plus chinois.

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Le Point.fr, le 04 janvier 2013.

TGV :
Bonne année très difficile à toutes et à tous ! Tenez bon ! Courage ! Demandez l’impossible ! Rêvez malgré tout !

J’ai hâte maintenant de me retrouver un jour dans le TGV chinois qui relie Pékin à Canton à 300 km à l’heure. Il a été inauguré le 26 décembre 2012, date anniversaire de la naissance de Mao. Ces Chinois sont invraisemblables : le 25 décembre, naissance de Jésus-Christ, le 26, naissance de Mao. Ce fantôme hante encore les mémoires, et sa photo en couleur trône toujours devant la Cité interdite. Staline, Hitler, Mussolini, Franco, Pétain ? Balayés. Mao, désormais, c’est du 300 à l’heure à travers les merveilleux paysages chinois. Enfin, ne nous plaignons pas : nous avons les droits de l’homme et le président Hollande, lequel, sans jeu de mots excessif, a la tête de l’emploi.

Censure :
Cela dit, les bureaucrates chinois veillent et viennent d’interdire les célèbres portraits de Mao par Andy Warhol, qui devaient figurer dans la grande rétrospective Warhol présentée à Pékin et à Shanghai. Comme quoi la peinture peut dire la vérité au moment voulu. Inutile de dire que ces tableaux sont magnifiques, parmi les plus beaux de cet artiste génial du vingtième siècle (aux antipodes du triste Hopper célébré par toutes les institutions académiques régressives). Il faudra sans doute attendre très longtemps avant qu’un Mao bleu ou jaune de Warhol trouve sa juste place au coeur de Pékin. Ce sera un grand signal de l’Histoire.

Famille :
À travers le chômage explosif, vous êtes un peu perdus dans le mariage pour tous, la procréation médicalement assistée, sans parler de la gestation pour autrui, qui peut se révéler une affaire très rentable. Vous écoutez la ministre déléguée à la Famille critiquant sévèrement les désordres socio-culturels de mai 1968. Elle se félicite du grand mouvement qui s’annonce dans le désir de « faire-famille ». Ce « faire-famille », concept nouveau, me paraît bienvenu pour renforcer la cohésion sociale en cours de désagrégation. Pauvre André Gide, avec son vieux « Familles, je vous hais ! ». Il n’a pas osé imaginer Corydon marié et père de nombreux enfants adoptifs. Jean Genet marié reste aussi une hypothèse douteuse, de même que Marcel Proust, ici totalement dépassé.

Prophètes :
Il y a un siècle, Franz Kafka disait à l’un de ses amis : « Nous ne vivons pas dans un monde détruit, nous vivons dans un monde détraqué. Tout craque et cliquette comme le gréement d’un voilier délabré. La misère que vous avez vue n’est que la manifestation d’une détresse plus profonde. » Et Sartre, en 1940 : « Un homme heureux est aujourd’hui si solitaire qu’il faut bien expliquer son sentiment : il parle de couleurs aux aveugles. »

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Le Point.fr, le 11 janvier 2013.

Homophobie :
Je suis révolté par l’homophobie qui suinte de tous les commentaires sur la rencontre historique Depardieu-Poutine. Quoi ? Ces deux hommes s’aiment, s’embrassent, s’étreignent, se marient quasiment en public devant la planète stupéfaite, et personne n’applaudit cette victoire française ? On pouvait redouter le choc érotique entre un scooter et un tank. Mais pas du tout : notre jeune et gros marié, aux anges, enfile sa robe folklorique en Mordovie (merveilleuse république pénitentiaire), il est aidé par des jeunes femmes locales rayonnantes de santé, il aime les hommes de pouvoir, Depardieu ; cet accouplement Raspoutine-Poutine lui va comme un gant. On murmure déjà que l’Église orthodoxe, beaucoup plus ouverte que la catholique, serait prête, secrètement, à bénir cette union. Une autre rumeur prétend que cent mille femmes ukrainiennes se sont déjà manifestées pour être les mères porteuses des spermatozoïdes conjugués des deux pères célèbres. En Ukraine, beau pays moderne comme la Mordovie, une mère porteuse est rétribuée 15 000 euros par bébé. Voilà du redressement productif !

Russie :
Depardieu nous rappelle que son père était un communiste français à l’ancienne, un homme, dit-il, qui écoutait tous les jours Radio-Moscou. On imagine le petit Depardieu entendant, très jeune, les allocutions du « petit père des peuples », c’est-à-dire de Dieu lui-même : « Ici le maréchal Staline ! Prolétaires français, unissez-vous ! » C’est visiblement une expérience enfantine que notre président Hollande a du mal à comprendre. Depardieu lui a pourtant parlé au téléphone: « Je lui ai dit que j’aimais Vladimir Poutine, et que la Russie était une grande démocratie. » L’ex-URSS, puisque Brigitte Bardot a songé, elle aussi, à la rejoindre, pourrait maintenant s’appeler Usine de recyclage des stars séniles. Poutine va-t-il tromper Depardieu avec Bardot dans un hôtel Goulag cinq étoiles ? Après tout, le mariage pour tous peut tolérer de petites infidélités.

 Reza :
Le dernier roman de Yasmina Reza («Heureux les heureux, éd. Flammarion, 2013) est, si on en croit une presse éblouie, un chef-d’œuvre. Quelques extraits de critiques pâmées : « On meurt mieux qu’on ne vit chez Yasmina Reza. On s’égosille dans les couloirs sordides d’un supermarché durant des années, mais on s’éparpille sous forme de légères cendres au-dessus d’un ruisseau pour l’éternité… Les hommes et les femmes sont faits pour se chercher sans se trouver… » Quelle histoire !

DSK :
L’Express, toujours admirablement renseigné, surtout en littérature, nous prépare doucement au retour de DSK et à sa reconquête du pouvoir. « Dominique Strauss-Kahn a donné un nom poétique à la société qu’il a créée : « Parnasse », le lieu où, dans la mythologie, vivaient Apollon et les neuf muses… » Voici les activités de « Parnasse » : « Conseils, conférences, interventions, informations dans les domaines économique, social, politique tant en France qu’à l’étranger. » C’est vrai : la ressemblance entre DSK et Apollon m’a toujours frappé.

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Le Point.fr, le 18 janvier 2013.

 Manif :
Supposons : je suis un enfant plutôt malin d’aujourd’hui, je ne crois à rien de ce que me racontent mes parents hétérosexuels, il y a déjà longtemps que j’observe leurs mensonges et l’abîme dissimulé qui les sépare. Je ne vais sûrement pas les suivre dans une manifestation contre le mariage pour tous. Le temps passe : les homosexuels se marient, adoptent des enfants, la procréation médicalement assistée prolifère, ainsi que la gestation pour autrui. L’utérus artificiel se profile. Né sous X, Y ou Z, je continue à m’interroger sur ce que je fais là. Les médias ne font pas leur travail : le vrai sondage consisterait à demander à des adultes d’aujourd’hui si, dans leur enfance, ils auraient préféré avoir deux pères ou deux mères comme parents gays adoptifs. Résultat probable : les femmes disent deux pères, les hommes deux mères. Deux mères m’iraient très bien. Pas de concurrent mâle encombrant, et séduction, peu à peu, de l’une des deux, la A ou la B, plutôt jolie et spirituelle, j’espère.

Mali :
L’union nationale pour la guerre au Mali me laisse froid, mais ne le dites à personne. Je crains pour Hollande un enlisement qui le ferait regrossir. Il sera très bien, dans la cour des Invalides, en train de décorer des cercueils. Sarkozy le faisait avec une virtuosité rare, même sous la pluie. Cette guerre est d’ailleurs providentielle, et renvoie toutes ces histoires de mariage dans un arrière-plan provincial.

Duras :
Grâce à un livre d’entretiens récemment publié (avec Léopoldina Pallotta Della Torre, La passion suspendue, éd. du Seuil, 2013), on retrouve la grande voix prophétique, sublime, forcément sublime, de Marguerite Duras. En 1986, elle faisait déjà cette déclaration fracassante : « Ce n’est pas seulement sexuel, l’homosexualité, c’est beaucoup plus vaste que ça. Beaucoup plus terrible. Infernal. Du point de vue de Dieu, on peut expliquer la finalité de presque tout. Sauf ici. Ici, on ne peut pas l’expliquer, c’est exactement de la même façon que la mort. Dieu s’est réservé ces domaines-là. Dieu a décidé que l’inexpliqué de sa création, ce serait ces deux choses-là : la mort et l’homosexualité. Ça ne relève pas de la psychanalyse, ces histoires, mais de Dieu. » Avouez que la folie de Duras a une autre allure que celle de Christine Boutin ou de Frigide Barjot !

Giroud :
On reparle aussi de Françoise Giroud, grâce à un manuscrit qu’on croyait disparu, où elle raconte sa tentative de suicide (Histoire d’une femme libre, éd. Gallimard, 2013). Curieusement, alors que Duras m’attaquait violemment lors de la publication de mon roman Femmes, Giroud me prend vivement à partie lors de la publication de mon livre sur Casanova. Voici ce qu’elle écrit, à l’époque, dans Le Nouvel Observateur : « Casanova est un personnage étincelant, un aventurier prestigieux, une figure divertissante, un excellent écrivain. Simplement, il ne connaît ni le bien ni le mal. Alors si vous croisez sa postérité, en habit rose ou en blouson de cuir, gare fillettes, fillettes, Sollers est un farceur. » Inutile de dire que je n’ai jamais porté d’habit rose ni de blouson de cuir (ah si, une fois, en mai 1968), et que les « fillettes » ne sont pas mon genre.

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 Le Point.fr, le 25 janvier 2013. 

Dopage :
On a beaucoup parlé des aveux, plus ou moins trafiqués, de Lance Armstrong à propos du dopage dans le cyclisme. Il serait temps, maintenant, que la gauche propose la légalisation du cannabis. Le progrès l’implique, et toutes les réserves à ce sujet sont profondément réactionnaires. J’ai, dans cette dimension intime, des souvenirs enchanteurs, et je serais heureux qu’ils puissent être démocratiquement partagés par tous les Français et toutes les Françaises. La France, désormais, est une autre Hollande : place, donc, au joint légal en vente libre, comme l’alcool, au coin de la rue.

Gazage :
Cette fuite de gaz puant, ressentie jusqu’en Angleterre, augmente mes inquiétudes sur la pollution. D’accord, vous nous affirmez que ce gaz n’est pas toxique, mais d’où me viennent, brusquement, ces saignements de nez et ces migraines inhabituelles ? Je vois le nom de cette usine normande : Lubrizol. Vous reprendrez bien un peu de Lubrizol ? Ça sent mauvais, mais ce n’est pas dangereux. Il se peut même que ce soit une sorte de fortifiant, en tout cas toutes les précautions sont prises. Ne me dites pas que les terroristes, après l’attaque du gaz algérien, sont dans le coup chez nous. Non, non, une simple fuite, en cours de bouchage.

Mariage :
Et en route pour « le mariage pour tous » ! Que cent mille drapeaux arc-en-ciel flottent sur Paris, en écho au drapeau tricolore des militaires français engagés au Mali pour la plus grande joie des populations locales ! Guerre aux arriérés catholiques ! De l’adoption et de la gestation partout ! J’ai vu deux manifestantes incroyables : l’une, excitée, ravie, brandissant une pancarte « Je veux être témoin du mariage gay de mon fils » ; l’autre, plus concentrée, déguisée en femme-sandwich, avec l’inscription suivante : « Hétéro solidaire ». Pas de pancartes de pères pro-homos, pas non plus de pancartes de mères pour célébrer le mariage gay de leur fille, mais peut-être ne les ai-je pas vues. Oserai-je dire que le rêve secret des mères a toujours été que leur fils soit prêtre ou homosexuel et, en tout cas, ne ramène pas à la maison une jeune femme et sa propre mère ? Ces petits ajustements familiaux sont d’ailleurs sans grande importance. Vive la liberté de Florence Cassez ! Vive la nouvelle mafia mexicaine !

Tchouang-tseu :
C’est bizarre : je me sens devenir de plus en plus chinois. Pour me reposer un peu du tourbillon de l’actualité, j’ouvre de temps en temps Tchouang-tseu : « Celui qui connaît la joie du ciel, sa vie est l’action du ciel, sa mort n’est qu’une métamorphose. Son repos s’identifie à l’obscurité, son mouvement à la lumière. Celui qui connaît la joie du ciel ne connaît ni la colère du ciel, ni la critique des hommes, ni l’entrave des choses, ni le reproche des morts. »

 

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