SOLLERS Philippe Blog

1 mars 2013

Janvier : Je me sens devenir de plus en plus chinois.

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Le Point.fr, le 04 janvier 2013.

TGV :
Bonne année très difficile à toutes et à tous ! Tenez bon ! Courage ! Demandez l’impossible ! Rêvez malgré tout !

J’ai hâte maintenant de me retrouver un jour dans le TGV chinois qui relie Pékin à Canton à 300 km à l’heure. Il a été inauguré le 26 décembre 2012, date anniversaire de la naissance de Mao. Ces Chinois sont invraisemblables : le 25 décembre, naissance de Jésus-Christ, le 26, naissance de Mao. Ce fantôme hante encore les mémoires, et sa photo en couleur trône toujours devant la Cité interdite. Staline, Hitler, Mussolini, Franco, Pétain ? Balayés. Mao, désormais, c’est du 300 à l’heure à travers les merveilleux paysages chinois. Enfin, ne nous plaignons pas : nous avons les droits de l’homme et le président Hollande, lequel, sans jeu de mots excessif, a la tête de l’emploi.

Censure :
Cela dit, les bureaucrates chinois veillent et viennent d’interdire les célèbres portraits de Mao par Andy Warhol, qui devaient figurer dans la grande rétrospective Warhol présentée à Pékin et à Shanghai. Comme quoi la peinture peut dire la vérité au moment voulu. Inutile de dire que ces tableaux sont magnifiques, parmi les plus beaux de cet artiste génial du vingtième siècle (aux antipodes du triste Hopper célébré par toutes les institutions académiques régressives). Il faudra sans doute attendre très longtemps avant qu’un Mao bleu ou jaune de Warhol trouve sa juste place au coeur de Pékin. Ce sera un grand signal de l’Histoire.

Famille :
À travers le chômage explosif, vous êtes un peu perdus dans le mariage pour tous, la procréation médicalement assistée, sans parler de la gestation pour autrui, qui peut se révéler une affaire très rentable. Vous écoutez la ministre déléguée à la Famille critiquant sévèrement les désordres socio-culturels de mai 1968. Elle se félicite du grand mouvement qui s’annonce dans le désir de « faire-famille ». Ce « faire-famille », concept nouveau, me paraît bienvenu pour renforcer la cohésion sociale en cours de désagrégation. Pauvre André Gide, avec son vieux « Familles, je vous hais ! ». Il n’a pas osé imaginer Corydon marié et père de nombreux enfants adoptifs. Jean Genet marié reste aussi une hypothèse douteuse, de même que Marcel Proust, ici totalement dépassé.

Prophètes :
Il y a un siècle, Franz Kafka disait à l’un de ses amis : « Nous ne vivons pas dans un monde détruit, nous vivons dans un monde détraqué. Tout craque et cliquette comme le gréement d’un voilier délabré. La misère que vous avez vue n’est que la manifestation d’une détresse plus profonde. » Et Sartre, en 1940 : « Un homme heureux est aujourd’hui si solitaire qu’il faut bien expliquer son sentiment : il parle de couleurs aux aveugles. »

* *

Le Point.fr, le 11 janvier 2013.

Homophobie :
Je suis révolté par l’homophobie qui suinte de tous les commentaires sur la rencontre historique Depardieu-Poutine. Quoi ? Ces deux hommes s’aiment, s’embrassent, s’étreignent, se marient quasiment en public devant la planète stupéfaite, et personne n’applaudit cette victoire française ? On pouvait redouter le choc érotique entre un scooter et un tank. Mais pas du tout : notre jeune et gros marié, aux anges, enfile sa robe folklorique en Mordovie (merveilleuse république pénitentiaire), il est aidé par des jeunes femmes locales rayonnantes de santé, il aime les hommes de pouvoir, Depardieu ; cet accouplement Raspoutine-Poutine lui va comme un gant. On murmure déjà que l’Église orthodoxe, beaucoup plus ouverte que la catholique, serait prête, secrètement, à bénir cette union. Une autre rumeur prétend que cent mille femmes ukrainiennes se sont déjà manifestées pour être les mères porteuses des spermatozoïdes conjugués des deux pères célèbres. En Ukraine, beau pays moderne comme la Mordovie, une mère porteuse est rétribuée 15 000 euros par bébé. Voilà du redressement productif !

Russie :
Depardieu nous rappelle que son père était un communiste français à l’ancienne, un homme, dit-il, qui écoutait tous les jours Radio-Moscou. On imagine le petit Depardieu entendant, très jeune, les allocutions du « petit père des peuples », c’est-à-dire de Dieu lui-même : « Ici le maréchal Staline ! Prolétaires français, unissez-vous ! » C’est visiblement une expérience enfantine que notre président Hollande a du mal à comprendre. Depardieu lui a pourtant parlé au téléphone: « Je lui ai dit que j’aimais Vladimir Poutine, et que la Russie était une grande démocratie. » L’ex-URSS, puisque Brigitte Bardot a songé, elle aussi, à la rejoindre, pourrait maintenant s’appeler Usine de recyclage des stars séniles. Poutine va-t-il tromper Depardieu avec Bardot dans un hôtel Goulag cinq étoiles ? Après tout, le mariage pour tous peut tolérer de petites infidélités.

 Reza :
Le dernier roman de Yasmina Reza («Heureux les heureux, éd. Flammarion, 2013) est, si on en croit une presse éblouie, un chef-d’œuvre. Quelques extraits de critiques pâmées : « On meurt mieux qu’on ne vit chez Yasmina Reza. On s’égosille dans les couloirs sordides d’un supermarché durant des années, mais on s’éparpille sous forme de légères cendres au-dessus d’un ruisseau pour l’éternité… Les hommes et les femmes sont faits pour se chercher sans se trouver… » Quelle histoire !

DSK :
L’Express, toujours admirablement renseigné, surtout en littérature, nous prépare doucement au retour de DSK et à sa reconquête du pouvoir. « Dominique Strauss-Kahn a donné un nom poétique à la société qu’il a créée : « Parnasse », le lieu où, dans la mythologie, vivaient Apollon et les neuf muses… » Voici les activités de « Parnasse » : « Conseils, conférences, interventions, informations dans les domaines économique, social, politique tant en France qu’à l’étranger. » C’est vrai : la ressemblance entre DSK et Apollon m’a toujours frappé.

* *

Le Point.fr, le 18 janvier 2013.

 Manif :
Supposons : je suis un enfant plutôt malin d’aujourd’hui, je ne crois à rien de ce que me racontent mes parents hétérosexuels, il y a déjà longtemps que j’observe leurs mensonges et l’abîme dissimulé qui les sépare. Je ne vais sûrement pas les suivre dans une manifestation contre le mariage pour tous. Le temps passe : les homosexuels se marient, adoptent des enfants, la procréation médicalement assistée prolifère, ainsi que la gestation pour autrui. L’utérus artificiel se profile. Né sous X, Y ou Z, je continue à m’interroger sur ce que je fais là. Les médias ne font pas leur travail : le vrai sondage consisterait à demander à des adultes d’aujourd’hui si, dans leur enfance, ils auraient préféré avoir deux pères ou deux mères comme parents gays adoptifs. Résultat probable : les femmes disent deux pères, les hommes deux mères. Deux mères m’iraient très bien. Pas de concurrent mâle encombrant, et séduction, peu à peu, de l’une des deux, la A ou la B, plutôt jolie et spirituelle, j’espère.

Mali :
L’union nationale pour la guerre au Mali me laisse froid, mais ne le dites à personne. Je crains pour Hollande un enlisement qui le ferait regrossir. Il sera très bien, dans la cour des Invalides, en train de décorer des cercueils. Sarkozy le faisait avec une virtuosité rare, même sous la pluie. Cette guerre est d’ailleurs providentielle, et renvoie toutes ces histoires de mariage dans un arrière-plan provincial.

Duras :
Grâce à un livre d’entretiens récemment publié (avec Léopoldina Pallotta Della Torre, La passion suspendue, éd. du Seuil, 2013), on retrouve la grande voix prophétique, sublime, forcément sublime, de Marguerite Duras. En 1986, elle faisait déjà cette déclaration fracassante : « Ce n’est pas seulement sexuel, l’homosexualité, c’est beaucoup plus vaste que ça. Beaucoup plus terrible. Infernal. Du point de vue de Dieu, on peut expliquer la finalité de presque tout. Sauf ici. Ici, on ne peut pas l’expliquer, c’est exactement de la même façon que la mort. Dieu s’est réservé ces domaines-là. Dieu a décidé que l’inexpliqué de sa création, ce serait ces deux choses-là : la mort et l’homosexualité. Ça ne relève pas de la psychanalyse, ces histoires, mais de Dieu. » Avouez que la folie de Duras a une autre allure que celle de Christine Boutin ou de Frigide Barjot !

Giroud :
On reparle aussi de Françoise Giroud, grâce à un manuscrit qu’on croyait disparu, où elle raconte sa tentative de suicide (Histoire d’une femme libre, éd. Gallimard, 2013). Curieusement, alors que Duras m’attaquait violemment lors de la publication de mon roman Femmes, Giroud me prend vivement à partie lors de la publication de mon livre sur Casanova. Voici ce qu’elle écrit, à l’époque, dans Le Nouvel Observateur : « Casanova est un personnage étincelant, un aventurier prestigieux, une figure divertissante, un excellent écrivain. Simplement, il ne connaît ni le bien ni le mal. Alors si vous croisez sa postérité, en habit rose ou en blouson de cuir, gare fillettes, fillettes, Sollers est un farceur. » Inutile de dire que je n’ai jamais porté d’habit rose ni de blouson de cuir (ah si, une fois, en mai 1968), et que les « fillettes » ne sont pas mon genre.

* *

 Le Point.fr, le 25 janvier 2013. 

Dopage :
On a beaucoup parlé des aveux, plus ou moins trafiqués, de Lance Armstrong à propos du dopage dans le cyclisme. Il serait temps, maintenant, que la gauche propose la légalisation du cannabis. Le progrès l’implique, et toutes les réserves à ce sujet sont profondément réactionnaires. J’ai, dans cette dimension intime, des souvenirs enchanteurs, et je serais heureux qu’ils puissent être démocratiquement partagés par tous les Français et toutes les Françaises. La France, désormais, est une autre Hollande : place, donc, au joint légal en vente libre, comme l’alcool, au coin de la rue.

Gazage :
Cette fuite de gaz puant, ressentie jusqu’en Angleterre, augmente mes inquiétudes sur la pollution. D’accord, vous nous affirmez que ce gaz n’est pas toxique, mais d’où me viennent, brusquement, ces saignements de nez et ces migraines inhabituelles ? Je vois le nom de cette usine normande : Lubrizol. Vous reprendrez bien un peu de Lubrizol ? Ça sent mauvais, mais ce n’est pas dangereux. Il se peut même que ce soit une sorte de fortifiant, en tout cas toutes les précautions sont prises. Ne me dites pas que les terroristes, après l’attaque du gaz algérien, sont dans le coup chez nous. Non, non, une simple fuite, en cours de bouchage.

Mariage :
Et en route pour « le mariage pour tous » ! Que cent mille drapeaux arc-en-ciel flottent sur Paris, en écho au drapeau tricolore des militaires français engagés au Mali pour la plus grande joie des populations locales ! Guerre aux arriérés catholiques ! De l’adoption et de la gestation partout ! J’ai vu deux manifestantes incroyables : l’une, excitée, ravie, brandissant une pancarte « Je veux être témoin du mariage gay de mon fils » ; l’autre, plus concentrée, déguisée en femme-sandwich, avec l’inscription suivante : « Hétéro solidaire ». Pas de pancartes de pères pro-homos, pas non plus de pancartes de mères pour célébrer le mariage gay de leur fille, mais peut-être ne les ai-je pas vues. Oserai-je dire que le rêve secret des mères a toujours été que leur fils soit prêtre ou homosexuel et, en tout cas, ne ramène pas à la maison une jeune femme et sa propre mère ? Ces petits ajustements familiaux sont d’ailleurs sans grande importance. Vive la liberté de Florence Cassez ! Vive la nouvelle mafia mexicaine !

Tchouang-tseu :
C’est bizarre : je me sens devenir de plus en plus chinois. Pour me reposer un peu du tourbillon de l’actualité, j’ouvre de temps en temps Tchouang-tseu : « Celui qui connaît la joie du ciel, sa vie est l’action du ciel, sa mort n’est qu’une métamorphose. Son repos s’identifie à l’obscurité, son mouvement à la lumière. Celui qui connaît la joie du ciel ne connaît ni la colère du ciel, ni la critique des hommes, ni l’entrave des choses, ni le reproche des morts. »

 

* *

2 Réponses à “Janvier : Je me sens devenir de plus en plus chinois.”

  1. Thierry de Pontcharra dit :

    Et bien, Sollers, que vous arrive t- il, vous oubliez la beauté inneffable des femmes , peut être chinoises comme les ombres…merci a vous

  2. delphin dit :

    Dis coucou !
    Et file au parfait amour
    Fi des cris Orphée marin
    Et eaux de cristal bonjour
    Echos flûtés gris dauphin

    To a Treasure
    bisou d’un …
    …. dodo. Fin.

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