SOLLERS Philippe Blog

15 août 2009

Lettre d’amour

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Chère Isabelle Adjani,

Voilà longtemps que je voulais vous écrire, surtout depuis « la rumeur ». Je me demande combien de personnes ont exactement compris ce qui se passait à ce moment-là. Depuis la sinistre et rampante folie collective d’Orléans (des jeunes filles disparaissent chez des commerçants juifs, on les enlève dans des sous-marins le long de la Loire), on n’avait pas vu pareil montage de cinglerie, avec désir de tuer surgissant de partout. Le moment où, en plein journal télévisé, vous avez choisi de venir dire que vous étiez en bonne santé et vivante restera comme un des grands avertissements de la société du spectacle dans laquelle nous sommes plongés. C’était l’époque, très proche, et qui peut revenir demain, où le vieux fond noir de ce pays remontait à la surface, la vieille chiennerie médiévale de bêtise et d’obscurantisme vous prenant pour cible. Avez-vous toujours su, en interprétant de préférence des rôles proches de la folie, que le magma humain, en lui-même, est fou ? C’est probable, mais votre cas est si exorbitant qu’on devrait l’étudier plan par plan.
 

Votre physique, soit. On a tout dit. Les yeux, la bouche, la moue, la démarche, le bleu, le noir, l’ondulation, les lunettes, etc. Mais cela ne suffit pas à expliquer l’explosion virtuelle que vous êtes. À mon avis, c’est très simple. Il y a en France, deux placards bourrés de dynamite : l’Occupation et la guerre d’Algérie. Or, par extraordinaire, vous êtes née à la jonction exacte de ces deux secrets. Votre mère allemande, votre père algérien, première anomalie flagrante. Vous avez mis longtemps à en parler ouvertement (une autre se serait tue). C’est le moment où les Français découvrent avec stupeur que vous vous appelez aussi Yasmine, et que leur petite Agnès chérie, surdouée de la Comédie-Française, la plus cultivée « classique » de leurs actrices, est une étrangère au milieu d’eux. L’étrangeté, le sexe : il ne manquait plus que la mort. Ça n’a pas raté. Au fond, à leur insu, ils vous ont demandé de devenir immortelle. En un sens, ils y ont réussi. Vous êtes passée « de l’autre côté », en plein mythe actif. 


Ce qui m’intéresse, moi, c’est votre marquage par les écrivains. Molière, Hugo, Jean Rhys, Strindberg, et maintenant Claudel (j’espère que, pour la préparation du film sur Camille, vous avez eu entre les mains les dessins érotiques de Rodin que j’ai publiés l’année dernière). Vous êtes naturellement du côté où les écrivains agissent. Vous passez à travers le cinéma, comme à travers la biologie et l’Histoire, pour être vous-même, vous seule. « J’ai choisi mon père », dites-vous. Mesurez-vous à quel point cette déclaration est étrange ? « Mon père, c’est la personne qui occupe le plus de place dans ma vie, c’est l’amour de ma vie. Mon monologue avec lui, c’est peut-être ma seule identité. » Des phrases comme celles-là, venant de vous, me passionnent. D’ailleurs, tout ce que vous dites est étrangement intéressant. « Je veux qu’on me force à être sublime, sinon je serai bonne. » Ou encore : « C’est un peu comme si je pouvais avoir aujourd’hui la tête qu’avait mon âme. » Vous avez donc choisi votre père contre votre mère, mais au-dessus de votre père et de votre mère – et là est l’admirable scandale – vous avez, mieux qu’aucune Française, pris de l’intérieur le français. « Je récitais des sermons de Bossuet. » Et aussi : « Au lycée, avec des copines, j’ai mis en scène « Les fourberies de Scapin »… C’est moi qui jouais Scapin. Acte I, scène II : «   À vous dire la vérité, il y a peu de choses qui me soient impossibles quand je m’en veux mêler.  » »
 

La plus grande actrice française n’est donc pas française, tout en étant la plus française de toutes ? De « L’école des femmes » à « Camille Claudel », quelle obstination ! Comme j’aime que vous disiez avoir lu les contes de Mme d’Aulnoy (« C’était à la fois féerique et atroce, des mains coupées qui parlent, un mélange de rubans et de sang ») ! Vous poussez le français à sa limite ; ce n’est pas avec vous qu’il va ronronner, s’endormir. Vous le mettez en cure agitée, comme vous-même. Et voyez : il a réagi, le français, les somnambules qui l’habitent sans le connaître ont souhaité passionnément votre disparition. C’est un tour de magie, pas moins. Vous dites : « J’ai l’impression d’un temps égaré. » Oui, oui, c’est le nôtre. Vous dites aussi (et pour cause) que vous êtes attirée par « les femmes doubles, complexes, qui vivent mal leur dualité, qui sont persécutées, perdues ». Vous avez osé être notre exorciste. Les images de vous en Algérie, récemment, visitant les blessés et les torturés de la répression d’État, sont parmi les plus émouvantes. Quel court-circuit dans votre biographie ! De nouveau, on a entendu sur vous l’air de la calomnie : « publicité », etc. Quelle erreur ! Vous ne pouviez pas faire autrement, c’est clair. (Votre mère a bien empêché que votre père soit enterré en Algérie, n’est-ce pas ? Ce père a bien été forcé de dire qu’il avait des « origines turques » ? )  Devant ces jeunes morts, abattus à la mitrailleuse et tabassés dans les commissariats, vous avez senti le malaise, la lâcheté et le refoulement général (octobre 1961, à Paris). Vous avez foncé. Et gagné.
 

Voilà. Continuez à les dominer et à les fasciner. Vous êtes Agnès, Adèle, Julie, Camille : la fille rebelle, celle qui ne se résigne pas. Vous êtes toujours la plus belle, aucune inquiétude à avoir. Votre petit garçon, Barnabé, grandit (j’espère qu’il va bien). Vous allez rejouer l’air de la possession inspirée, enflammée, tordue. Comme d’habitude, vous passez par le mauvais côté des choses et le théâtre de la cruauté, pour faire sentir à quel point l’identité est précieuse, contradictoire, menacée. Les Américains et les Japonais vont penser, une fois de plus : « Quelle Française ! » Les Français, eux, seront de nouveau perturbés et jaloux.
 

Ne faiblissez pas : nous ne sommes plus si nombreux à être de vrais vivants insolites en France. Et, puisque vous lisez des livres, je vous envoie bientôt sur ce sujet, mon prochain roman, c’est promis. Bien à vous. 


Philippe Sollers 
Le Point n°845, du 28 novembre 1988.

8 août 2009

Poussin

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Nous arrivons maintenant à Nicolas Poussin en faisant, je crois, par rapport aux Vénus italiennes, un pas de plus et tout à fait décisif, extraordinaire, dans la représentation de la sensualité féminine. Celle-ci n’apparaît que très tardivement, je dirais, pratiquement grâce au christianisme, parce que la grande sensualité grecque est oblitérée et copiée de façon un peu rigide par les Romains, et que cela resurgit en plein 17e siècle. 

Je crois que Poussin ajoute quelque chose à l’auto-érotisme de la représentation féminine, avec l’une des plus belles Vénus jamais peintes, peut-être la plus belle, pour moi. Je pense à la volupté d’être soi, ce qui est suffisamment souligné par le linge qui vient légèrement caresser, plutôt que couvrir, la région qui se trouve entre les jambes – de même que vous aviez dans une célèbre « Vénus » de Titien le regard de l’organiste qui va se porter sur cet endroit, cet endroit encore une fois terrifiant pour nos préhistoriques, qui est l’objet de toutes les peurs, de tout le sacré. Là vous avez un engouement pour ce que le petit amour vous indique, et une sorte de volupté totale dans le sommeil. C’est, à mon avis, un tableau de délectation tellement extraordinaire qu’il me semble que toute la peinture française ultérieure en sort, et que ni Watteau, ni même Fragonard, n’atteindront ce niveau. 

Il y a là comme une avance vers ce 19e siècle, ce siècle de Manet et Courbet qui vont faire tellement sensation. Poussin est le géniteur de cette volupté énigmatique, même si l’on considère par ailleurs Vélasquez ou Rubens. Je crois qu’il faut insister sur cette « Vénus », qui traduit si pleinement ce à quoi Goya, Manet, tous, regardez-les, essayent de penser, même Ingres, le vieil Ingres du « Bain Turc ». 

Philippe Sollers
Connaissance des Arts, n°512- Décembre 1994.   

                                                                                                    

Vénus endormie et l'Amour, 1630-33

 

 

 

3 août 2009

Cembalo Mozart

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Zwei neue Mozart-Werke entdeckt

Durch den wissenschaftlichen Leiter der Stiftung Mozarteum Salzburg, Dr. Ulrich Leisinger, wurden zwei ohne Autorenbezeichnung überlieferte Klavierstücke mit an Sicherheit grenzender Wahrscheinlichkeit als unbekannte Werke des jungen Wolfgang Amadé Mozart identifiziert. Es handelt sich um einen umfangreichen Konzertsatz und ein Präludium, die sich am Ende des sogenannten Nannerl-Notenbuchs befinden, das Leopold Mozart 1759 für seine achtjährige Tochter Maria Anna („Nannerl“) anlegte und das auch für den Klavierunterricht von Wolfgang herangezogen wurde. Das Notenbuch enthält außer Übungsstücken auch die ersten Kompositionen Wolfgang Amadé Mozarts.

Die beiden in der Handschrift Leopold Mozarts überlieferten Klavierstücke galten bisher als anonyme Kompositionen. Sie wurden in der von der Internationalen Stiftung Mozarteum verantworteten Neuen Mozart-Ausgabe zwar im Rahmen der Edition der Notenbücher der Familie Mozart 1982 herausgegeben, aber seinerzeit nicht als Kompositionen des jungen Mozart erkannt. Die neue wissenschaftliche Herleitung von Ulrich Leisinger, die sich auf den Schriftbefund und stilistische Kriterien stützt, belegt mit an Sicherheit grenzender Wahrscheinlichkeit, dass die Stücke vom jungen, im Notenschreiben noch ungeübten Mozart stammen, der seine Werke dem Vater zum Aufschreiben am Klavier vorspielte.

Die erstmalige Aufführung des Werkes inkl. der neuen Orchesterergänzung von Robert D. Levin wird in der Mozartwoche 2010 (22. bis 31. Jänner) stattfinden. Schon immer war es Aufgabe der Internationalen Stiftung Mozarteum, ihre wissenschaftlichen Ergebnisse auch in ihren Konzerten aufzugreifen. Zugleich plant die Stiftung auch die Veröffentlichung des vollständigen Notenmaterials und einer Audioaufnahme der Fassung mit Orchesterergänzung.

Zum Download stehen für private, nicht-kommerzielle Zwecke und zur Berichterstattung folgende Files zur Verfügung:

Vollständiger Pressetext deutsch link

Der siebenjährige Mozart am Klavier (aus D. Barrington, Miscellanies, London 1781) link
Copyright: Internationale Stiftung Mozarteum Salzburg. Abdruck nur in Zusammenhang mit Berichterstattung über die zwei neuen Mozart-Werke!

Klavierstück in G (NMA Nr. 50):

Faksimile der 1. Notenseite link
Notentext (U. Leisinger) link, gleichzeitig mit Aufnahme lesen (NMA Online) link
Audiofile (Florian Birsak, Cembalo) link

Konzertstück in G (NMA Nr. 51):

Faksimile der 1. Notenseite link
Notentext (U. Leisinger) link, gleichzeitig mit Aufnahme lesen (NMA Online) link
Audiofile (Florian Birsak, Cembalo) link

1 août 2009

Femmes

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Alors, Philippe Sollers. « Femmes » : enfin la vérité sur ces animaux-là ? 

Ph.S. : Ce mot de Femmes est magique. Avec lui nous faisons tout. La mythologie, les rêves, les religions, la publicité – demain j’enlève le bas : mais il restera la Femme ! – et enfin, comme je le démontre, la politique. Sur ce sujet sacré chacun donne sa vraie meure. Ma conviction est que tous les grands tournants de la société humaine passent par une redéfinition toujours scandaleuse de l’image féminine : Madame Bovary, bien sûr, Nana, si vous voulez ; mais aussi, et comment donc, l’Olympia de Manet dont vous savez l’effet mortel qu’elle produisit sur les bourgeois de l’époque. 

Pourquoi vous en prenez-vous aujourd’hui au grand mythe féminin ? 

Ph.S. : Eh bien, nous sommes à une époque où toutes les idéologies, tous les mythes, se sont dissous, seul résiste « la Femme ». Et même en s’amplifiant : depuis vingt ans, partout, à chaque instant, le féminisme triomphe. Il m’a semblé qu’un roman, aujourd’hui, devait décrire ce phénomène sans précédent. 

Vous voulez dire par là qu’on n’a jamais autant aimé les femmes ? 

Ph.S. : Sûrement pas. En revanche, et sur le modèle même des discours interminables sur le prolétariat, écoutez-les, les « femmes en progrès », c’est à croire que plus on les libère, plus elles se plaignent, plus on les met en même temps à la chaîne. Le marché s’en charge, rebondissant grâce à elles au point qu’elles n’ont plus le choix qu’entre le rôle de gadget qui fait vendre et la brutale définition gynécologique. C’est ce drame qui m’intéresse, car j’y vois la nouvelle imposture, souriante, de notre temps. 

Qu’est-ce qu’aimer les femmes ? 

Ph.S. : Dans la vie quotidienne, aimer les femmes, c’est manifester un goût pour la vérité elle-même dans la mesure où elles ne peuvent pas s’empêcher de la dire. Même à leur corps défendant. Ne pas aimer les femmes c’est ne rien vouloir savoir de la mort. Elles me comprendront. 

Et eux ? Et les hommes ? 

Ph.S. : Les pauvres ! La situation est bien plus grave qu’ils ne le croient ! Ils ont déjà remarqué quelque chose, mais ils ont le plus grand mal à se persuader que l’idole de leur enfance, à savoir leur mère… 

… Vous parlez en effet de l’ « effet mère », pas du tout éphémère… 

Ph.S. : Oui, c’est cela… leur mère, donc, qu’ils ont la manie de retrouver partout, sous d’autres formes, est désormais sans aucune profondeur. Sur notre horizon technique, elle est mise à plat. « Eux », ça les déprime. Montrez-moi un homme à l’aise avec les femmes, aujourd’hui : ce serait un miracle ! 

Don Juan, lui, semblait à l’aise. Il n’y a plus de Don Juan ? 

Ph.S. : Vous avez vu comme les feuilletons télévisés nous cachent soigneusement la dimension libertine de Mozart qui a montré ce Don Juan à l’aise ? Les Don Juan à la petite semaine, ceux d’aujourd’hui, laissez-moi rire ! D’ailleurs, elles s’en plaignent ! Ça n’existe plus ! 

Pour vous, « il n’y a que des femmes »… 

Ph.S. : C’est-à-dire qu’il n’y a plus de perspectives. J’insiste : « les hommes ? Écume, faux dirigeants, faux prêtres, penseurs approximatifs, insectes… gestionnaires abusés… Muscles trompeurs, énergie substituée, déléguée… » 

C’est vous le narrateur ? 

Ph.S. : C’est « un journaliste américain de mes amis », qui raconte sa vie à Paris, en Italie, à New York, en Espagne, à Jérusalem… Chaque fois ponctuée de rencontre de femmes. J’ai voulu relier cette « narration de femmes » à un récit général sur la fabrication de l’information aujourd’hui : journaux, télévision, cinéma. 

Y a-t-il des clés dans « Femmes » ? 

Ph.S. : Oui ! Tous les romans intéressants ont des clés ; et s’il n’y en a pas, le lecteur finit par les y mettre lui-même. Toute l’intelligentsia parisienne, milanaise, new-yorkaise des quinze dernières années est dans « Femmes ». 
Femmes. Editions Gallimard, 1983. Folio n°1620.

Propos recueillis par Laurent Dispot.
Playboy, mars 1983.

Mitterrand - Sollers, 1983
 

 

30 juillet 2009

L’esprit, denrée périssable

Classé sous Non classé — sollers @ 15:2

Qui se soucie encore de Barbey d’Aurevilly (1808 -1889) qui a passé son temps à déranger son époque ? Romancier, nouvelliste, critique, journaliste, il aura pourtant été un des grands réfractaires du XIXe siècle avec Baudelaire et Bloy pour ne citer qu’eux. Il détestait tous les conformismes. Il aurait aujourd’hui fort à faire 

Plus contradictoire et paradoxal, c’est-à-dire libre, difficile à imaginer. Il est catholique ultramontain, tendance Joseph de Maistre (son surnom est alors « le Connétable »), mais en même temps il mène une vie élégante et désordonnée de dandy, multiplie les aventures, boit beaucoup et se drogue au laudanum (on le surnomme alors « roi des ribauds » et « Sardanapale d’Aurevilly »). Il attaque les hypocrisies du parti catholique, mais pourfend sans arrêt le positivisme et le naturalisme. Il croit au péché et respire en lui, mettant ainsi le Diable au service de Dieu, virtuosité des plus rares. 

Ouvrez son livre le plus connu, « les Diaboliques », et lisez la préface de mai 1874 : « La littérature n’exprime pas la moitié des crimes que la société commet mystérieusement et impunément tous les jours, avec une fréquence charmante. » Barbey pense que les confesseurs de son temps en savent beaucoup plus long que la police (notamment sur l’inceste), et que, d’ailleurs, il n’y a pas que des crimes de sang mais des « crimes intellectuels » tout aussi violents et peut-être pires. La société est celle des amis du crime, et la littérature est-elle à la hauteur de l’enjeu ? Là, il faut ouvrir les vingt volumes (l’un d’eux est réédité ces jours-ci) intitulés « les OEuvres et les Hommes ». 

Barbey croit passionnément à la littérature, et on voit ce qui l’intéresse surtout : les correspondances, les Mémoires, les portraits, tout ce qui fait effervescence dans la conversation en passe de devenir impossible. Comme l’écrit très justement Cécile Rumeau, une des présentatrices de ce recueil : « Tout ce qui fonde l’esprit de conversation et, du même coup, le style de la correspondance, a été pour ainsi dire éradiqué de la société post-révolutionnaire. »  L’esprit, denrée périssable. Les grands exemples sont bien sûr Voltaire, Mme Du Deffand et le prince de Ligne, mais où sont-ils passés ? Le XXe siècle a-t-il eu un épistolier de génie ? Oui, Céline. Le combat désespéré de Barbey a lieu, lui, dans les tranchées obscures du XIXe. Il y est pratiquement seul, et c’est beau.
 
Qu’est-ce qu’il aime Barbey ? Balzac et encore Balzac. « Balzac, c’est les Alpes. » Il s’enthousiasme pour l’édition de sa Correspondance, et on est quand même surpris d’apprendre que Balzac, à ce moment-là, avait besoin d’être défendu. « Balzac est un génie écrasant qui a écrasé ceux qui le niaient ou qui voulaient le diminuer. » Il aura été d’une « persévérance enflammée », mais « les hommes n’ont pas assez de générosité intellectuelle pour s’incliner devant l’Esprit pur, réduit à sa seule force ». Mort à 50 ans, Balzac a été « héroïque » (comme le sera Proust). Barbey le place très haut, à côté de Shakespeare. Il a d’ailleurs disparu sans connaître sa gloire, comme le prouve cette remarque de Gautier : « Les envieux de Balzac commençaient à le louer. C’était trop beau, il ne lui restait plus qu’à mourir. » 

Dans la stratégie de Barbey, Balzac est une sorte de contre-Hugo. Mais son autre passion, et là il voit loin, est Stendhal : « Toute sa vie, Stendhal fit une guerre publique et privée à la puissance que les faibles adorent : l’Opinion. »  Stendhal c’est la « noblesse fondamentale » qui « aurait adoré le catholicisme s’il l’avait connu ».  En revanche, Mérimée, « personnalité sèche », est profondément inférieur à Stendhal. Là, Barbey frappe : « Tournez-le, retournez-le vingt fois, vous ne trouverez en lui qu’un morceau de bois, dur en diable… On sent que cet homme sans mollets souffre beaucoup de son indigence plastique. » Et feu aussi sur Michelet, Renan, Zola. Sur George Sand, c’est pire : « odieux baragouin », « ce n’est pas pour la gloire qu’elle se promettait d’écrire et qu’elle a écrit, c’est pour le magot »

 Autre exécution sommaire : Tocqueville, très surestimé, juste capable d’une « pâle élégance » : « C’est le langage d’un homme bien élevé, mais qui ressemble trop au langage de tous les hommes bien élevés. »  Benjamin Constant, lui, a passé sa vie à se faire humilier par madame Récamier. Sainte-Beuve ?  « Il est comme ces femmes qu’on aime en les appelant perfides. »  En 1863, Barbey attaque « la Revue des Deux Mondes » (qui lui fait un procès) et, bien entendu, l’Académie française. En 1874, « les Diaboliques » sont saisis pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs. Barbey ne se bat pas, il laisse tomber.
 
Il laisse tomber, mais la guerre n’en continue pas moins sous d’autres formes. Beaucoup de noms que la société célèbre vont se dissoudre complètement dans l’oubli, et c’est un avertissement pour l’Histoire. Qu’est-ce qui dure, qu’est-ce qui ne s’efface pas ? Les lettres de Mme Du Deffand, par exemple, « cette Sévigné du XVIIIe siècle ».  Elle s’ennuie à mourir, mais elle n’est jamais ennuyeuse, elle est gaie. L’ennui, voilà le grand problème métaphysique des temps modernes (Baudelaire y insiste dès l’ouverture des « Fleurs du Mal »). Ou, pour le dire souverainement comme Pascal : « l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir ». Après la Révolution, l’ennui. Qu’est-ce qui peut être plus ennuyeux que le frénétique spectacle de nos jours ? Mme Du Deffand pense que l’ennui est « l’hydre de la vie, quand on lui coupe la tête il en repousse deux ». Voyez maintenant toutes ces marionnettes. Du Deffand se met à parler comme Jarry : « L’estomac est le centre de l’univers, et le siège de la destinée. »  À quoi aura servi de couper tant de têtes ?  En voici des milliers, grimaçantes, dans l’agitation du bocal.

 Restent les monuments vivants qui sont aussi des juges. Maistre, et ses « Soirées de Saint-Pétersbourg », « ouvrage qui coupe la respiration à force d’idées et d’images venues d’une métaphysique puissante ». Ou bien Saint-Simon : « Tout est beau, style, pensée, jugement sur les hommes et les choses, prodigieuse science historique, étincelante glace de Venise. »  Au poker du temps, Barbey est gagnant. 

Barbey d’Aurevilly,  Œuvre critique IV. Édition de Pierre Glaudes et Catherine Mayaux, Les Belles Lettres, 1140 p., 80 euros. 

Philippe Sollers

Le Nouvel Observateur n°2333 du 23 juillet 2009.
 

12 juillet 2009

DRAME

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[…] Drame ne peut manquer de provoquer des résistances de lecture car la structure absolument régulière des fonctions narratives (un héros, une quête, des forces bénéfiques et des forces ennemies) n’est pas prise en charge par un discours « logique », c’est-à-dire chronologique ; le lecteur doit chercher l’assise dramatique du récit dans la mise en question même du récit. Autrement dit, le code narratif de Drame est régulier, mais son code d’exposition ne l’est pas, et dans cette rupture passe précisément le « problème » ou encore le « drame », et par là-même la résistance du lecteur. On peut exprimer cette résistance d’une autre façon : les fonctions cardinales de Drame, qui sont celles de tout récit (sujet/objet, adjuvant/opposant), ne sont valides qu’à l’intérieur d’un seul univers, qui est celui du langage (il faut entendre ici univers au sens fort : une cosmogonie de la parole) : le langage est une véritable planète qui émet ses héros, ses histoires, son bien, son mal (1). C’est le parti que Sollers a tenu avec une rigueur irréprochable (mais non pas irréprochée). Or, rien ne provoque plus de résistance que la mise à jour des codes de la littérature (on se rappelle la méfiance de Delécluze devant la Vita Nova de Dante) ; on dirait que ces codes doivent à tout prix rester inconscients, exactement comme est le code de la langue ; aucune œuvre courante n’est jamais langage sur le langage (sauf dans le cas de certains relais classiques), au point que l’absence de niveau méta-linguistique est peut-être le critère sûr qui permet de définir l’œuvre de masse (ou apparentée) : faire du langage un sujet, et cela à travers le langage même, constitue encore un tabou très fort (dont l’écrivain serait le sorcier) (2) : la société semble limiter également la parole sur le sexe et la parole sur la parole. Cette censure rencontre une paresse (ou s’exprime à travers elle) : nous ne lisons bien, ordinairement, que l’œuvre dans laquelle nous pouvons nous projeter. Freud, reprenant Léonard de Vinci, opposait la peinture (et la suggestion), qui procède per via di porre, à la sculpture (et à l’analyse), qui procède per via di levare (3); nous pensons toujours que les œuvres sont des peintures et que nous devons les lire comme nous croyons qu’elles ont été faites, c’est-à-dire en nous y ajoutant nous-mêmes. À ce compte-là, seul l’écrivain peut se projeter dans Drame, seul l’écrivain peut lire Drame. On peut cependant imaginer, espérer une autre lecture. Cette lecture nouvelle, à quoi nous invite Drame, n’essaierait pas d’établir entre l’œuvre et le lecteur un rapport analogique, mais, si l’on peut dire, homologique. Lorsqu’un artiste lutte avec la matière, toile, bois, son, mots, bien que cette lutte produise, chemin faisant, des imitations précieuses sur lesquelles nous pouvons réfléchir sans fin, c’est tout de même cette lutte et cette lutte seule qu’en dernière instance il nous dit : c’est là sa première et sa dernière parole. Or cette lutte reproduit « en abyme » toutes les luttes du monde ; cette fonction symbolique de l’artiste est très ancienne, donnée à lire beaucoup plus clairement qu’aujourd’hui dans des œuvres d’autrefois, où l’aède, le poète, était chargé de représenter au monde, non seulement ses drames, mais aussi son propre drame, l’événement même de sa parole : les contraintes de la poésie, si actives dans des genres très populaires et dont la maîtrise a toujours suscité une vive admiration collective, ne peuvent être que l’image homologique d’un certain rapport au monde : il n’y a jamais qu’un seul côté de la lutte, il n’y a jamais qu’une seule victoire. Ce symbole s’est atténué dans la modernité, mais l’écrivain est précisément là pour le réveiller sans cesse et quoi qu’il lui en coûte : c’est ainsi qu’à l’exemple de Sollers il est de ce côté-ci du monde.

 1 – « Le livre ne doit pas rester pris au piège qu’il se tend à lui-même, mais se placer dans un espace qui n’appartient qu’à lui » (Ph. Sollers, Tel Quel, n°6, 1961).
2 – C’est ce tabou que Dante – entre autres – a secoué, lorsqu’il a fait de ses poèmes et de leur commentaire technique une seule œuvre (La Vita Nova), et plus précisément encore lorsque, dans ce livre, s’adressant à sa ballade (Ballade, va trouver Amour…), il repousse l’objection selon laquelle on ne saurait à qui il parle sous prétexte que « la ballade n’est rien d’autre que ce que j’en dis ».
3 – La Technique psychanalytique, p.13.

Roland Barthes,
Drame, Poème, Roman.
Théorie d’ensemble. Éditions du Seuil, Collection « Tel Quel ». 1968.

 

5 juillet 2009

Fausse parole

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Casino royal

Pas de doute : nous vivons désormais dans un grand film accéléré où une image chasse l’autre.
À peine ai-je eu le temps de voir Obama se recueillir à Buchenwald que le crash de l’avion Rio-Paris me précipite dans une macabre pêche aux cadavres dans l’océan. J’ai juste le temps de considérer les résultats des élections européennes et la réjouissante percée de Cohn-Bendit que j’ai droit à une avalanche de nymphettes dans la vie de Berlusconi. J’assiste à un grand dîner à la Bibliothèque nationale de France en l’honneur de Guy Debord promu « trésor national « , mais me voici aussitôt projeté en Iran sous des matraquages. Enfin j’arrive à Versailles dans une longue séquence de casino royal. Ici, le triomphe de Sarkozy est total, et nous sommes déjà en 2017.

L’opposition ? Quelle opposition ? Les socialistes ? Quels socialistes ? Ah, si François Bayrou, au lieu de la laisser piétiner sur le trottoir, avait fait monter chez lui Ségolène Royal ! Elle serait aujourd’hui présidente, et lui Premier ministre. Un tout autre film, sans doute plus comique mais moins énergique. Avec Sarkozy en vibrionnant 007, au moins, on ne s’ennuie pas, et Carla Bruni, dans le casting, monte indubitablement en puissance. Elle cultive son chouchou, sa dimension culturelle augmente, il lit maintenant Houellebecq, c’est tout dire. Enfin, un morceau de roi : la nomination du charmant Frédéric Mitterrand au ministère de la Culture. Il était à la Villa Médicis, à Rome, il se retrouve à Versailles, ou plutôt (mais c’est pareil) rue de Valois. Tout le monde en reste baba. Ça, enfin, c’est une superproduction française !

Partout ailleurs le cinéma languit, Obama s’appellera bientôt « Obamarre« , et nous pouvons, nous Français, malgré la crise, être légitimement fiers de nos studios rénovés, de nos acteurs et de nos actrices, de notre film ininterrompu, miracle de renaissance. J’attends avec impatience le prochain rebondissement, d’autres divines surprises. Pourquoi pas, demain, Cohn-Bendit au gouvernement ? Il tutoie le président, il est incontournable, et qui dira que Mai 1968 n’a pas réussi ? Allons, encore un effort vers cette révolution souterraine.

Stern 

Dans les périodes de vide politique, il est bon d’en revenir aux faits divers, c’est-à-dire aux vraies passions criminelles. Prenez l’affaire Stern, par exemple, avec sa mise en scène particulièrement réussie. Un banquier plus qu’aventureux, une pauvre fille attendant le mariage ou, à défaut, un million de dollars, des séances sadomasochistes, le type attaché et enfermé dans une combinaison de latex, l’explosion de haine noire de la pauvre fille et quatre balles à bout portant sur la banque elle-même. Au passage, je remarque que personne n’a mis en doute la phrase qu’aurait prononcée le banquier : « Un million de dollars, c’est cher payé pour une pute. » Mais j’ai bien aimé la déclaration de l’avocat de la famille Stern : « Si chaque fois qu’un homme, au lieu de lui réciter un poème, traite une femme de pute et prend quatre balles, Genève serait jonchée de cadavres.« 

À vrai dire, je n’imaginais pas que les mœurs, à Genève, en étaient arrivées à une telle décomposition morale, de quoi faire se retourner Calvin dans sa tombe. Comme quoi, le temps nous apprend toujours quelque chose de nouveau. Cet avocat récite-t-il des poèmes lorsqu’il se trouve dans une situation érotique ? On voudrait savoir lesquels. Quant à la pauvre Cécile Brossard, on ne doit pas oublier qu’elle était elle-même artiste, comme le prouve une hideuse sculpture réalisée par ses soins. Là, c’est Stendhal qui a définitivement raison : « Le mauvais goût conduit au crime. » Mauvais goût exorbitant du banquier, mauvais goût sinistre de la pute, mauvais goût généralisé un peu partout, y compris dans l’installation Pinault à Venise, à la pointe de la Dagana.

En contrepoint, on a de la sympathie pour le voleur, au musée Picasso, d’un carnet de dessins du grand Minotaure estimé entre 7 et 8 millions d’euros. Autre preuve de mauvais goût ahurissant ? Le sondage qui révèle que 73% des catholiques pratiquants sont pour le mariage des prêtres. La belle affaire ! Mais que deviendra un prêtre ayant divorcé lorsqu’il voudra se remarier ? Ce genre de question me tourmente.

Courjault

Avouez que l’histoire des bébés tués par Véronique Courjault et placés dans un congélateur n’est pas mal non plus comme symptôme d’époque. Sa femme était enceinte, le mari n’a rien vu, elle accouchait en douce, étouffait sa progéniture et la mettait au frigo fort. Cet étrange mari, d’ailleurs, aime toujours sa femme et témoigne en sa faveur. Il n’a jamais dû se rendre compte, au fil des ans, qu’il lançait sa semence dans un con gelé. Beaucoup d’hommes sont dans ce cas, et ce n’est pas la burqa qui pourra arranger les choses. Par la même occasion, le débat s’est immédiatement porté sur le déni de grossesse, beaucoup plus répandu que prévu. Cette région étrange et peu raisonnable a été elle-même éclipsée par l’actualité brûlante des mères porteuses. Je l’avoue : tous ces sujets de société ont tendance à augmenter ma migraine.

Liberté

Excellente idée de l’éditeur Jean-Paul Rocher d’avoir réédité les textes d’Armand Robin, intraitable réfractaire, sous le titre Le Combat libertaire. Robin, qui parlait plusieurs langues, a beaucoup écouté les radios du monde entier, et s’est montré d’un antitotalitarisme absolu (il faut voir le mépris avec lequel il traite les épurateurs communistes de l’après-guerre). Ainsi, dans Le Libertaire, le 19 avril 1946 : « L’homme est tenté de céder devant une poignée de politiciens qui parlent à toute heure pour rien, d’écouter avec respect comme un évangile une radio qui soit, comme tout le reste dans cette chute d’une civilisation, un décor créé artificiellement pour lui cacher sa condition désespérée et son paysage de perdition.« 

C’était avant la télévision et le reste, avant, donc, la généralisation du décor.

Armand Robin, Le combat libertaire. Editions Jean-Paul Rocher, 2009, 24€

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n°3259 du dimanche 28 juin 2009.

 

24 juin 2009

L’Homme de Lettres

Classé sous Non classé — sollers @ 14:2

D’abord, je crois qu’il faut éviter de dire «  les femmes », «  les hommes », parce que ce sont des rengaines publicitaires. On peut déjà se demander quels hommes sauraient voir qu’il y a des femmes. Ce n’est pas évident !
 
À mon avis, il y en a assez peu. Ce sont plutôt des artistes. Pas des militaires, pas des magistrats, pas forcément des professeurs, pas de la fonction publique… Ils n’ont d’ailleurs pas toujours des femmes pour partenaires sexuels. Les grands couturiers, par exemple, à priori ne détestent pas les femmes, puisqu’ils les embellissent. C’est grâce à sa propre féminité, qu’on reconnaît qu’il y a quelque chose de l’autre coté.

Seulement, un homme et une femme, ça ne fait pas deux. Ça fait quatre, pour la raison suivante : votre féminité ne sera jamais la même que la sienne. «  Ma féminité peut-elle s’entendre avec ton coté masculin ? », c’est ce genre de questions que se pose l’homme qui aime les femmes.

Personnellement, je n’ai jamais pu avoir de relations suivies ou même amoureuses avec une femme qui n’était pas indépendante financièrement. Je ne comprends pas comment font les hommes qui acceptent une relative servitude de leur femme. Si je rencontrais une jeune femme de 25 ou 30 ans, j’aurai tendance à lui dire : « Devenez indépendante financièrement, mariez-vous, faites deux enfants, et on verra ensuite si on peut avoir une relation intéressante. » Pour trouver une relation intéressante entre deux personnes de sexe différent, il faut que les problèmes lourds soient surmontés. 

Philippe Sollers
20 ans, n°178, juillet 2001.

21 juin 2009

« Monsieur Van Gogh, vous délirez »

Classé sous Non classé — sollers @ 20:2

Regardez cet autoportrait de Van Gogh daté de janvier 1889, tête bandée à l’oreille coupée, bonnet de fourrure et pipe. Regardez bien ce regard. Il faut être aveugle comme un universitaire, qui plus est allemand, pour ne pas voir que Van Gogh célèbre ici une grande victoire sur tout le monde et lui-même. Vouloir que cet épisode sanglant soit le résultat d’une rixe avec Gauguin, lequel aurait blessé son camarade agité d’un coup de sabre, en dit long sur les fantasmes qui agitent les esprits lorsqu’il est question de Vincent. Cette toile sur fond rouge traverse le temps. Compte tenu de l’extravagant conformisme de notre époque, on devrait la retoucher, enlever la pipe, par exemple, et rajouter une oreille entière. Et surtout oublier que ce peintre, à jamais mémorable, est allé offrir son morceau de chair fraîche à une prostituée de bordel.

« L’œil écoute », disait Claudel. L’oreille voit, dit Van Gogh, avant de verser son sang dans les blés, par un coup de revolver tiré sur tous les corbeaux de mauvais augure. « Suicidé de la société », dit Artaud, dans son fulgurant petit livre. Otage du Spectacle généralisé, doit-on maintenant ajouter. Cette histoire d’oreille ou de lobe tranché, dit encore Artaud, c’est « de la logique directe ». Mais la logique directe échappe au somnambulisme des spectateurs. Ils sont sourds, ils ne voient rien, ils jouent des rôles.

Prenons donc Van Gogh en 1881, à 28 ans, en Hollande. Il a une amitié de cinq ans avec un peintre local, Van Rappard. Il lui écrit beaucoup, il veut le sortir de l’académisme ambiant, le convaincre que la peinture conduit les hommes vers le large, qu’elle doit pourtant rester proche de la réalité la plus populaire, se méfier des « femmes de marbre » ou des « vipères glacées », bref aller humblement, avec ténacité et amour, vers la seule maîtresse possible : la nature. Correspondance passionnante, malgré les obstacles d’époque, aussi intéressante que les célèbres lettres à Théo. « Les pasteurs disent que nous sommes des pécheurs, conçus et nés dans le péché. Bah ! je trouve que ce sont de sacrées bêtises. » Seulement voilà : la bêtise est un monstre qui pourrait conduire au découragement et à la résignation. La résignation, dit Vincent, est ma « bête noire ». Le remède ? Aimer ce que l’on aime. « Un homme qui se soucie peu d’aimer ce qu’il aime se coule lui-même .» C’est très simple : vous n’aimez pas ce que vous aimez, donc vous coulez. Il y a d’ailleurs deux sortes de morts : celle, lente et pénible, de l’académisme (qui aura raison de Van Rappard); et une autre, que l’on ne subit pas mais que l’on se donne, « en se pendant royalement à l’aide d’un noeud coulant ».

Vincent n’est pas commode, il a des colères violentes : « Je déteste le scepticisme autant que la sentimentalité. » Pourtant, il a une conviction : les peintres doivent se soutenir les uns les autres, former une sorte de détachement militaire pour éclairer le réel. Il y aurait une histoire à écrire des amitiés contrastées de guerre entre artistes : Van Gogh-Gauguin, bien sûr, mais aussi Monet-Cézanne ou Picasso-Braque. Ils sont seuls, les clichés règnent, le vrai est pourtant là, à portée de la main. Les ennemis, on les connaît : les marchands, d’abord, les mauvais artistes ensuite (ils sont légion). « Je préfère m’absorber dans la nature que dans le calcul des prix. » « Evidemment, les riches marchands sont des gens braves, honnêtes, francs, loyaux et délicats, tandis que nous, pauvres bougres, qui dessinons à la campagne, dans la rue ou dans l’atelier, tantôt de grand matin, tantôt tard dans la nuit, tantôt sous le soleil brûlant, tantôt sous la neige, nous sommes des types sans délicatesse, sans bon sens pratique, sans bonnes manières. » Au passage, cette notation extraordinaire : « Ce qui subsistera en moi, c’est un peu de la poésie austère de la bruyère véritable. » Avis à la foire arrogante de l’art contemporain qui n’en finit pas de vouloir saborder Venise : « Dans une époque de décadence, pas d’ornementations, je vous prie; il vaut mieux alors rechercher la communion intime avec « les vieux de la vieille » et ignorer le présent. »

Vincent suit sa route, Bacon l’a parfaitement compris en le peignant en chemin. Il le répète : il n’a pas la moindre envie d’exposer, il faut que les choses se fassent sans bruit, comme d’elles-mêmes. Il n’a plus de relations avec les artistes, il se compare à Robinson Crusoé. « Je passe pour un maniaque et un vilain drôle, à plus d’un point de vue. » « Aujourd’hui, les peintres se plient à des considérations d’honorabilité que, pour ma part, je ne comprends pas très bien. » Farouche, donc, comme Cézanne, mais avec une tendresse particulière pour l’une de ses modèles, Sien, prostituée qu’il recueille chez lui avec ses deux enfants. « Elle n’a rien d’extraordinaire, c’est une simple femme du peuple qui personnifie pour moi quelque chose de sublime; l’homme qui aime une femme tout à fait ordinaire et qui est aimé par elle est heureux, malgré le côté sombre de la vie » (Lettre à Théo). Quant à l’enfant qui vient de naître, il est « très agréable, on dirait un « rayon d’en haut » descendu dans ma maison ». Ce n’est pas Van Gogh qui est inhumain ou fou, mais la société tout entière. Imagine-t-on Vincent, aujourd’hui, allant à l’inauguration d’un bazar d’art, se mêlant ainsi à une foule de banquiers et de faux artistes, accompagné d’une prostituée femme du peuple ?

 Vincent insiste, l’époque lui paraît « fade ».  « On ne fait plus grande attention à des objets de grande valeur, on les regarde dédaigneusement, du haut de sa grandeur, comme si c’était du fatras, des immondices, des papiers de rebut. » Cela me fait penser à Vivant Denon ramassant sur le trottoir le « Gilles » de Watteau après la Révolution, et le gardant précieusement chez lui, malgré l’avis négatif de David. Au fond, personne n’accorde la moindre importance à l’étrange peinture de monsieur Van Gogh. Il vaut très cher aujourd’hui mais, qui sait, il est peut-être « dépassé » ? Je ne peux m’empêcher encore de revoir cette puritaine éditrice américaine, à Francfort, feuilletant mon livre sur Picasso : « Picasso ? Old fashion ! » Vincent : « Ce n’est que chez les initiés superficiels comme les marchands (sans aucune exception) qu’on est sûr de ne trouver ni sentiment, ni foi, ni confiance, mais uniquement et éternellement des vieilles scies : jugements superficiels, généralités, critique conventionnelle. » Ainsi va le monde : refoulement, ignorance, indifférence, puis achat, sacralisation, rentabilisation, appropriation distraite. Vincent, dans ces années-là, aime beaucoup lire Dickens, ne sait pas que Baudelaire a eu lieu, trouve Manet « très fort », pense que Zola a des connaissances insuffisantes en matière de peinture et est plein de préjugés : « Zola a ceci de commun avec Balzac qu’il ne comprend pas grand-chose à la peinture. » 

C’est en 1947 qu’Antonin Artaud, dans « Van Gogh le suicidé de la société », met les choses au point. Contre « l’inertie bourgeoise » et la médiocrité toxique de la psychiatrie, il parle de la « force tournante » de la peinture de Vincent, de son « oreille ouverte », de sa force musicale, comme s’il était « l’organiste d’une tempête arrêtée ». Van Gogh contre la société du « crime organisé » ? On l’a vue à l’œuvre au XXe siècle, cette société, mais, sous de multiples travestissements falsificateurs, elle n’en continue pas moins d’exister.

Vincent Van Gogh,  Lettres à Van Rappard, Ed. Grasset, coll « les Cahiers rouge ».
Kunst Museum de Bâle, exposition « Entre terre et ciel : les paysages » du 26 avril au 27 septembre 2009. 


Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2328 du 18 juin 2009.
 

17 juin 2009

Sollers, lauréat du prix de la BNF

Classé sous Non classé — sollers @ 19:2

Le prix a été attribué le 15 juin à l’occasion du dîner annuel des mécènes de la Bibliothèque nationale de France.

Le tout nouveau prix de la Bibliothèque nationale de France a été décerné à Philippe Sollers lors du dîner des mécènes que la BNF organisait, le 15 juin, pour la deuxième année consécutive.

Doté d’un montant de 10 000 euros grâce à l’initiative de Jean-Claude Meyer, président du Cercle de la BnF, ce prix récompense pour l’ensemble de son œuvre un auteur vivant de langue française ayant publié dans les trois années précédentes, quelle que soit sa discipline.

Le prix est en outre assorti d’une bourse de recherche de 5 000 euros (pas encore attribuée),
consacrée à un travail “de haut niveau” concernant l’œuvre lauréate.

Le jury, présidé par Bruno Racine (président de la BNF) pour la durée de son mandat, est composé de neuf autres membres : Jean-Claude Meyer, vice-président ; Laure Adler ; Jean-Claude Casanova ; Antoine Compagnon ; Marc Fumaroli ; Edouard Glissant ; Colette Kerber ; Julia Kristeva ; Alberto Manguel.

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