SOLLERS Philippe Blog

2 février 2013

La Nuit rêvée de … Julia Kristeva

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La Nuit rêvée de ... Julia Kristeva  jk-3-fev-2013-300x230

France Culture : 3 février 2013.
de minuit à 6h30.

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6 janvier 2013

Conversations avec un érudit

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lundi 7 janvier 2013 : France Culture

Hors-champs par Laure Adler 

du lundi au vendredi de 22h15 à 23h

 Philippe Sollers et ses femmes (5/5)

 » Sa mère lui a appris à lire, lui donnant son passeport pour la liberté. Eugenia, à l’âge de quinze ans, l’a dépucelé, lui offrant le goût du plaisir. Julia, à la trentaine, l’a conduit à comprendre ce qu’aimer veut dire. Autoportrait d’un homme, auteur de plus de soixante livres, directeur de revues, découvreur de talents, inlassable lecteur, Sollers est aussi depuis plus d’un demi- siècle sur la scène littéraire française. »

Juste avant la sortie de son prochain ouvrage, Portraits de femmes, conversations avec un érudit.

Ce soir, Laure Adler s’entretient avec Philippe Sollers.

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25 décembre 2012

«Tanto nomini nullum par elogium »

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Peu d’écrivains, au cours des siècles, ont réussi à transformer leur nom en adjectif indiquant l’enfer, l’effroi, la monstruosité ou l’angoisse. Dante, Machiavel, Sade, Kafka ont droit à cette distinction. Vous ouvrez n’importe quel dictionnaire, et vous avez le choix entre « machiavélisme » et « machiavélique ». « Machiavélique » veut dire, paraît-il, « digne de Machiavel, c’est-a-dire rusé, perfide, tortueux ». « Machiavélisme » va plus loin et désigne « une politique faisant abstraction de la morale, une conduite tortueuse et sans scrupules ».

Cette réprobation unanime, pour un cas d’une grande clarté, commence très tôt, dès la circulation des copies manuscrites du Prince, en 1513, même si le livre n’est publié qu’en 1532, après la mort de l’auteur. Quel succès dans la détestation ! En 1559, le livre est mis à l’Index par l’Inquisition. En 1576, un avocat et théologien huguenot se fend d’un « Anti-Machiavel » dégoulinant de morale. Il s’appelle, ça ne s’invente pas, Innocent Gentillet. Ce Gentillet, parfait hypocrite, est bientôt rejoint par Frédéric de Prusse, en 1740, avec un autre Anti-Machiavel, supervisé (avec ironie) par Voltaire. Bref, tous les pouvoirs se donnent la main contre ce chef-d’œuvre, au point que «florentin» deviendra un mot courant signifiant l’art de l’intrigue (on l’a même vu appliqué à un président de la République française issu des Charentes, région qui n’a guère de rapport avec la splendeur italienne de la Renaissance).

Il faut attendre la fin du XIXe siècle pour qu’un génie philosophique fasse l’éloge d’« une pensée soutenue, difficile, dure, dangereuse ». C’est, bien entendu Nietzsche, dans Par-delà bien et mal : « Il nous fait respirer l’air sec et subtil de Florence, et ne peut se retenir d’exposer les questions les plus graves au rythme d’un indomptable allegrissimo, non sans prendre peut-être un malin plaisir d’artiste en un rythme galopant, d’une bonne humeur endiablée.»

Qui est ce Machiavel ? Un secrétaire convaincu et actif de la République de Florence, très cultivé et au courant de tous les secrets, un diplomate entre les différents pouvoirs italiens, mais aussi en voyage en France et en Allemagne. À l’avènement des Médicis, il est arrêté et torturé : « Sans l’avoir mérité, je supporte une grande et continuelle malignité de fortune.» La «Fortune», voilà la grande déesse capricieuse du temps. « Heureux celui dont la façon de procéder rencontre la qualité des temps.» Cette rencontre est rare, et elle peut se renverser. Machiavel connaît à fond l’histoire de son temps et celle de l’Antiquité, d’où son autorité et sa verve. Non, le pouvoir n’a rien d’idéal, c’est une ténébreuse affaire dont on peut déchirer le rideau. Non, les hommes ne sont pas bons, mais méchants, changeants, ingrats, simulateurs et dissimulateurs, fuyards devant les périls, avides de gain. D’ailleurs, « ils oublient plus vite la mort de leur père que la perte de leur patrimoine.» Y a-t-il un prince capable de les gouverner ? Ce n’est pas sûr, beaucoup d’effondrements ont eu lieu, et une multitude d’assassinats et de pertes. Le prince vertueux est-il à l’abri ? Même pas, il lui faut sans cesse penser à la guerre, et « il est beaucoup plus sûr d’être craint que d’être aimé». Attention : il faut être craint sans être méprisé ou haï. Un prince changeant, léger, efféminé, pusillanime, irrésolu, sera méprisé.  Il se doit d’être grand, courageux, grave, fort. Il doit  «apprendre à ne pas être bon » et « savoir entrer dans le mal si c’est nécessaire». Cependant, le spectacle a ses lois et il lui faut en même temps afficher bonté, pitié, religiosité, fidélité, intégrité, humanité. Les hommes jugent avec leurs yeux, une vraie politique est donc une politique de masse : « Le petit nombre n’a pas de place quand le grand nombre a de quoi s’appuyer.» Le prince a-t-il des conseillers ? Son principal conseiller est lui-même. A-t-il des amis ? « S’il a de bonnes armes, il aura de bons amis.» Comble de l’art: «il faut nourrir habilement une inimitié pour l’écraser avec plus de grandeur.» Excellent commentaire de Patrick Boucheron : « Le prince ne fait pas le bien ou le mal, il fait, bien ou mal ce qu’il a à faire.»

Là-dessus, tout le monde est mécontent, les théologiens, les philosophes, les dévots, les croyants, les charlatans en tout genre, les bavards de la politique, c’est-à-dire les marchands d’illusions. Mais «il faut aller tout droit à la vérité effective de la chose plutôt qu’à l’imagination qu’on s’en fait ». Vérité «effective», voilà le cœur de «la chose». Dans un tourbillon d’ambitions, d’envies, de peurs, de rapports de force, d’alliances provisoires, de coups heureux ou d’erreurs, la nécessité s’impose. Grand problème : comment traiter les offenses et les vengeances ? Voici : « Les hommes doivent être caressés ou détruits, car ils se vengent des offenses légères, mais des graves ils ne le peuvent pas. L’offense qu’on fait à un homme doit être faite de telle sorte qu’on n’ait pas à craindre sa vengeance.»

En exil dans sa campagne près de Florence (curieux qu’il n’ait pas été assassiné), Machiavel écrit. Il tente de rentrer en grâce auprès des Médicis en leur dédiant son Prince, trop réel pour être possible. C’est sa vengeance à lui. Dans une lettre très émouvante, adressée à son ami Francesco Vettori, alors ambassadeur auprès du Saint-Siège (il faut ménager toutes les entrées), il raconte sa pauvre vie dans sa «pouillerie». Avant le jour, il confectionne des pièges pour les grives. Au lever du soleil, il va dans les bois parler avec les bûcherons. Il lit ensuite les poètes en prenant des notes, Dante, Pétrarque, Tibulle, Ovide. « Je lis leurs passions amoureuses, je me souviens des miennes, et je me réjouis un moment dans cette pensée.» Après quoi il va «s’encanailler» à l’auberge, en buvant et jouant au trictrac. Mais l’essentiel se passe le soir : seul, il revêt alors des habits de cour royale et pontificale, et, pendant quatre heures, soutient une conversation imaginaire avec les Anciens. « La mort ne m’effraie pas », dit-il. Il sait que tous les pouvoirs mourront, mais que son livre, lui, vivra dans le temps qu’il se donne. Voyez le contraste fabuleux entre les sensationnelles peintures et sculptures de son époque (Michel-Ange, Raphaël, Vinci, Titien), et cette main solitaire et nocturne. Et pensez à vous recueillir, à Florence, devant sa belle tombe dans l’église de Santa Croce. L’épitaphe de 1787, en latin, dit tout : «Tanto nomini nullum par elogium »: « Aucun éloge n’est digne d’un si grand nom.»

Machiavel, Le Prince, traduit de l’italien par Jacqueline Risset, présenté par Patrick Boucheron, illustrations choisies et commentées par Antonella Fenech Kroke. Editions Nouveau Monde, 2012.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2511,  20 décembre 2012.

 

 

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16 décembre 2012

Gai savoir de Cocteau

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Il y a un isolement étrange et paradoxal de Cocteau. Il connaît tout le monde, il est passé d’une réputation d’avant-garde à l’Académie française, il est poète, écrivain, dramaturge, peintre, cinéaste, il sort, il brille, il travaille, ses journées sont remplies à ras bord, il est persuadé d’avoir du génie, mais il n’arrête pas de s’étonner qu’on lui refuse ce titre. « Je suis un fantôme sans château », dit-il dans son Journal des années 1960-1961 (il meurt en 1963). Autrement dit : je suis très visible et pourtant invisible, on me dévisage mais on ne «m’envisage» pas, un sort maléfique me poursuit, « on a toujours parlé de moi avec une scrupuleuse inexactitude ».

Il veut tout, Cocteau : être « prince des poètes », mais aussi l’égal de Rimbaud, tenir le « dessus », mais, en même temps, le « dessous » des choses, être et paraître, s’identifier à Orphée, fondateur, pour lui, de la religion homosexuelle (dont il parle courageusement), occuper les tréteaux en devenant une légende vivante, mais être reconnu quand même pour une oeuvre dont il est obligé de se répéter sans arrêt qu’elle est fondamentale.

Les coups de pied contre ses contemporains abondent. Saint-John Perse a « une sale gueule », et sa poésie est celle d’un « truqueur ». André Breton, qui le déteste, est en réalité jaloux de lui. Claudel est un faux génie, Giraudoux «un raseur précieux », Ionesco, « le Strindberg des Galeries Lafayette », Saint-Exupéry est « une farce sacro-sainte » et « le Petit Prince », une « ignoble imbécillité ». Mauriac est « nul et sale », Malraux « illisible », et Genet, qui n’existerait pas sans lui, est sanctifié pour mieux le nier.

 À l’en croire, sa solitude est « monstrueuse ». Il n’est bien reçu qu’à l’étranger, en Pologne, en Suède, en Allemagne, et surtout en Espagne, où il admire de façon très sensible les Gitans du flamenco et leur possession par la danse. Mais en France, dit-il, ce ne sont que gifles, couleuvres : « La mode est de me balayer, de me supprimer, de m’annuler. Or c’est ce vide qui sera le moule de ma statue. » Hélas, hélas, cette statue se fait attendre, quelque chose sonne creux en elle, comme dans les sculptures, pourtant très viriles, d’Arno Breker.

Sur qui s’appuyer ? De Gaulle n’est pas mal, Malraux est protecteur, Sartre est parti en épousant Genet, Aragon, seul, est très positif (contre Breton, en somme), Paulhan et la NRF, comme d’habitude, sont ambigus. État des lieux : « Un des drames de notre époque, c’est qu’elle est entre les mains des amateurs. Libraires amateurs, directrices de théâtre amateurs, ministres amateurs, poètes et peintres amateurs. Les professionnels font mauvaise figure au milieu de ce triomphe de la maladresse inculte.»

Cocteau, il y a cinquante ans, était encore un virtuose de la Société du Spectacle (Debord le hait pour cette raison). Que dirait-il aujourd’hui? La même chose, en plus désespéré, sans doute. Ou alors, plus rien, puisqu’on est passé du « Boeuf sur le toit » au boeuf sur la langue. Voici quand même une « règle de vie » : « Ne jamais fréquenter les personnes ayant les mêmes vices que moi car, chez eux, c’est du vice, chez moi, c’est de l’anarchie aristocratique. »

D’ailleurs, le vice aristocratique n’empêche pas la vertue: « Ce soir la « Messe en si », écrite par J. -S. Bach à 38 ans. Le père Martin dirigeait. Saint-Séverin est une merveilleuse église faite en palmiers de pierre. L’abbé ne conduisait pas en chef d’orchestre, mais en prêtre, habité par le démon de la musique. C’était sublime. » Ici Cocteau se trompe, Bach avait 48 ans quand il a écrit sa messe catholique.

La plupart du temps, le fantôme soufre et se plaint (erreur). Il va se cacher et s’ennuyer à l’Académie. Il en ressort vite pour injurier ses insulteurs : « Ignobles imbéciles, ordures, voyous, et même si j’étais ce que vous dites : jongleur, prestidigitateur, acrobate, soyez donc tout cela. « Jonglez, vous qui me dites jongleur », écrivait Baudelaire. Et même pourquoi serait-il mal d’être jongleur ou acrobate ? N’essayez pas de me faire prendre votre maladresse et votre déséquilibre pour une nouvelle forme de beauté. Vous faites de votre manque d’imagination un style qui ressemble fort au silence grave des crétins, j’allais dire des intellectuels. »

Cocteau, contrairement aux intellectuels rabougris de notre époque, ne fait jamais la morale. Le voici devant la maison de Nietzsche, couverte de neige: « Sous la moustache, il cachait la bouche méprisante du courage, et ses yeux libres étaient les feux follets du « Gai savoir ». »

Il y a quand même un artiste considérable, propriétaire du château dont Cocteau est le fidèle fantôme. C’est un roi, celui-là, un pape, un empereur: Picasso. Picasso et Cocteau sont de vieux amis, ils se tutoient, mais Picasso est un génie écrasant et inimitable, on voudrait avoir son tour de main, mais on n’y arrive pas. Dessins, peintures, poteries, rien à faire, Picasso règne, il est désinvolte, moqueur, souvent méchant, imprévisible, indifférent à tout, sauf à sa création. En octobre 1961, Cocteau a rendez-vous avec le Minotaure, dans un restaurant chinois de Nice : « J’ai toujours cette crainte du coup de pistolet de l’oeil noir d’un vieil homme qui m’intimide, après quarante- cinq années d’amitié solide. Souvent, cet oeil noir m’a empêché de prendre des routes de traverse. Cet oeil qui m’intimide agace Aragon. « J’en ai assez, me dit-il, d’être le capitaine en visite chez le généralissime. »»

Le généralissime gagne deux guerres mondiales sans sortir de son atelier. Sa gloire n’arrête pas de rayonner et ses prix de monter. Cocteau pense qu’il exagère avec les femmes, il a des colères incompréhensibles, c’est un éléphant dans un magasin de porcelaine, un dieu, soit, mais un dieu terrible. Les dieux grecs ne devraient-ils pas être plus harmonieux, plus paisibles ? Eh non : coup de revolver du regard.

Allez, tant qu’à faire, un coup de pied de Cocteau à Picasso : « Picasso a du génie, mais il est trop bête pour comprendre le génie des autres.» Erreur du fantôme : croire que le propriétaire du château est bête. Il est clair, en tout cas, que, pour le prodigieux Espagnol, le prolixe Parisien Cocteau ne fait pas vraiment le poids dans l’Histoire. Son témoignage, sur une époque effervescente et trouble, n’en reste pas moins capital.

Jean Cocteau, Le Passé défini, tome VII, Journal 1960-1961, texte établi par Pierre Caizergues, Éditions Gallimard, 2012.

Philippe Sollers
Le nouvel observateur n°2509, 6 décembre 2012.

 

 

 

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21 octobre 2012

Orgiastique Fitzgerald

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Où en sommes-nous avec la littérature amé­ricaine et ses rapports à l’Europe? Je passe sur les lourds best-sellers qui encombrent le marché, et qui sont servilement loués, chaque année, par des médias aux ordres. En anglo-saxon, Virginia Wolf est anglaise, Joyce, irlandais. Que serait Philip Roth, un des derniers écrivains qui méritent ce nom, sans Kafka, Prague, Israël ? Hemingway sans Paris et l’Espagne ? Fitzgerald sans la Côte d’Azur ? Ezra Pound sans Venise ? Melville sans l’océan ? Faulkner lui-même sans la fin de Sanctuaire au jardin du Luxembourg ? Ces questions sont intéressantes à creuser, et l’Histoire, tout simplement, le demande.

Mort à 44 ans, en 1940, Fitzgerald apparaît aujourd’hui sous un jour nouveau. Ecartons la légende douloureuse, le drame de Zelda, sa femme devenue folle, les complaintes sur la vie comme démolition, la présence massive de l’alcool. Deux volumes en Pléiade montrent l’étendue du malentendu. Fitzgerald a énormément travaillé, vous tombez à chaque instant sur des nouvelles épatantes, et ses grands romans sont là, plus brillants que jamais. Les Heureux et les Damnés (1922), Gatsby le magnifique(1925), Tendre est la nuit (1934). A 27 ans, il est en pleine possession de son art. Portraits, dialogues, fêtes, bals, maisons, amours contrariés, diagnostic sur une société qui s’étourdit dans les années folles, il est le héros masqué et prophétique de ce qui va arriver à l’Amérique : l’argent commande tout, le cinéma va tout avaler, la folie rôde.

Voici Anthony Patch, dans Les Heureux et les Damnés :«Il semblait n’avoir hérité de rien d’autre que de l’immense tradition de la faillite humaine, cela, et le sentiment de la mort.» La toute jeune Amérique fait vieillir à vue d’œil celle d’aujourd’hui, gendarme géant et empesé de la planète. La jeune Amérique était européenne et gaie, elle est devenue mondiale et provinciale, sa puissance révélant une impuissance ancienne que le temps se charge de dévoiler. En 1922, Fitzgerald est le roi de cette nouveauté bouleversante. On se l’arrache dans la presse, il rend jaloux son ami-ennemi Hemingway, il est incompa­rable dans les figures de femmes, Gloria, Daisy, Rosemary, Nicole, touches légères, peau, cheveux, vêtements, ruminations narcissiques, naïveté, énergie, froideur. On oublie trop que Tendre est la nuit est un roman largement médical, où le narrateur, psychiatre, épouse, pour son argent, une schizophrène qui va aller de mieux en mieux pendant qu’il ira, lui, de plus en plus mal. « Pour lui, le temps était d’abord immobile, puis des poignées d’années se précipitaient d’un coup, comme un film qu’on rembobine à toute vitesse, mais, pour Nicole, les années s’enfuyaient au rythme des pendules du calendrier et des anniversaires, avec, de surcroît, l’émotion poignante de voir sa beauté se faner peu à peu. »

Les femmes et les hommes ne vivent pas dans le même temps. Elles se décomposent à l’extérieur, eux à l’intérieur. Le malentendu entre les sexes est total, parcouru par des bouffées d’illusions. Gatsby, par exemple, est soutenu dans son obsession par « la colossale vitalité de son illusion ». Il donne des réceptions splendides pour se rapprocher de Daisy, dont la voix est « pleine d’argent ». De son côté, Dick est rongé par une fêlure de plus en plus sensible («J’essaie de sauver ma peau»), tandis que Nicole le détruit par sa guérison même. Réflexion d’un personnage masculin : « Dans ses moments d’insécurité, il était hanté par l’idée que la vie pourrait, après tout, avoir un sens. »Donner un sens à la vie, c’est chercher la sécurité, tenter de colmater la fêlure, en pure perte, puisqu’elle poursuit son chemin à travers les corps. Beaucoup de bruit et de fureur pour rien, même si le vin « donne une sorte de panache à l’échec ». La société spectaculaire? «La plupart des femmes encore présentes se disputaient avec des hommes supposés être leurs maris. » L’Amérique est un titan qui s’appelle déjà « Titanic ». Musique de la phrase de Fitzgerald : « C’est ainsi que nous roulons vers la mort, dans la fraîcheur du jour finissant. »

Le désespoir de Fitzgerald n’est jamais lourd ni vulgaire. Pas de pornographie, pas de mots crus, une cruauté d’autant plus efficace qu’elle est élégante et légère. C’est un créateur d’instants idylliques et dangereux, capable de susciter chez autrui, comme le Dick de Tendre est la nuit« un amour éperdu, inconditionnel ». Il y a une magie Fitzgerald (« la magie du Sud, brûlant et doux ») passant de la comédie à la tragédie: «Se retournant parfois, il contemplait avec épouvante les carnavals d’affection qu’il avait orchestrés, comme un général laissant son regard s’attarder sur un carnage qu’il a ordonné pour assouvir une soif de sang impersonnelle. » On pourrait penser qu’il est désemparé, mais non, il retrouve vite « sa voix d’autrefois, la voix plaisante du conspirateur, dispensateur de tant de plaisirs, de mauvais tours, de largesses et d’enchantements ». Dans « Gatsby », Nick, le narrateur, parle ainsi: «Chacun de nous s’imagine posséder au moins l’une des vertus cardinales, et voici la mienne: je suis l’une des rares personnes honnêtes que je connaisse. »

Fitzgerald, admiré par Picasso, est un des rares écrivains honnêtes : il ne cache rien de sa défaite, transformée en victoire posthume. Il est très précis: ses monologues de personnages féminins sont d’une justesse impressionnante. Il parle une fois d’« avenir orgastique». Son éditeur n’aime pas ce mot, et un autre éditeur, plus tard, le change en « orgiastique ». Pourtant, dans une lettre, Fitzgerald est très clair: « « Orgastique » est l’adjectif formé à partir d’ »orgasme », et il exprime précisément l’extase que je veux évoquer. » Les éditeurs et les lecteurs, en bons névrosés, rêvent de vagues orgies. Pas l’auteur, qui fait état d’une expérience personnelle, et note froidement ailleurs: «Je ne suis pas homme à faire l’amour à un iceberg. »

La vie de ce dernier nabab, apparemment superficiel (c’est là où il a trompé tout le monde), est un voyage maîtrisé au bout de la folie. Il aboutit, à la fin de Tendre est la nuit, ce roman plein de larmes, à une étrange et dérisoire bénédiction universelle, donnée aux baigneurs et aux baigneuses allongés comme sur « un éblouissant tapis de prière » : « Il se mit debout, chancelant un peu; il ne se sentait plus aussi bien ; son sang coulait lentement dans ses veines. Il leva la main droite, et, tel un pape, du haut de la terrasse, bénit la plage d’un signe de croix. »


F. Scott Fitzgerald,
Romans, nouvelles et récits, tomes I et II,  édition établie par Philippe Jaworski, Gallimard, Pléiade. 

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n° 2502, du 18 octobre 2012.

 

 

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7 octobre 2012

 » Rions de tout, cher ami « 

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La dernière lettre que j’ai reçue de vous date de 1968, deux ans avant votre mort. Je ne sais pas si, dans les événements de cette année-là, j’ai eu le temps de vous répondre. Je l’espère. Mais il n’est pas trop tard, puisque vous êtes là, à l’écoute, depuis votre paradis auquel votre foi croyait. Foi étrange, constante, maintes fois réaffirmée, et qui a fait de vous, à la surprise générale, la conscience d’un siècle en folie. Vous avez toujours eu raison en politique, et notre basse époque, qui veut tout oublier, ne l’admet pas volontiers.

On va donc vous chercher des poux dans la tête, c’est-à-dire, sans arrêt, votre problème «sexuel». Quelle tarte à la crème! «Homophile», sans doute, mais «homosexuel», non. Vous n’aviez pas un corps pour ça, la sexualité vous dégoûtait, vous avez passé beaucoup de temps, fasciné par Gide, à vous demander comment il faisait, lui, pour courir partout. «Triste humanité obsédée! Ce que je leur reproche, ce que je me reproche, ce qui est notre vice à tous, c’est l’obsession sexuelle: nous sommes obsédés et obsédants. La religion hiérarchisait les puissances de l’homme; quelle sagesse ! Aujourd’hui, l’instinct est le premier servi, il nous guide, il guide même nos maîtres. Nous sommes gouvernés par des sexuels, j’en mettrais ma main au feu.» (1924)

Cher Mauriac, les catholiques de ces temps anciens vous trouvaient sulfureux, et ils n’avaient pas tort. Votre point fort, c’est l’analyse, inégalée et implacable, de l’étouffoir maternel: «le Noeud de vipères», «Genitrix», «la Pharisienne». Personne n’a compris comme vous la nature d’une empoisonneuse. Il fallait appeler «Poison» votre roman «Thérèse Desqueyroux» (je l’ai relu récemment, c’est vif, rapide, de la première à la dernière page). On trouvait que vous aviez le goût du péché ? Non, non, répondez-vous, pas le «goût », le «sens». Le «péché», pour reprendre ce mot auquel plus personne n’attache d’importance, n’est pas principalement sexuel, mais historique, criant, mondial.

C’est là, cher ami, que vous triomphez: guerre d’Espagne, Vichy, Moscou, colonialisme, torture en Algérie, rien de la bêtise et de la bestialité criminelle ne vous échappe. En 1940, dans Malagar occupé par les nazis, vous avez déjà eu, à propos de la croix gammée, cette formule sublime: «Une araignée noire gorgée de sang.» «Ici, nous sommes occupés par le Kommandant. E vient s’asseoir en face de moi dans mon vieux salon. E ne sait pas un mot de français. C’est un SS. Son ordonnance prêche à la cuisine la pire doctrine nazie. La femme de ménage dit: « E ne lui manque que la soutane ».» Ah, le grand style français, cher Mauriac, comme vous savez le manier, le faire vibrer, le faire mordre! «L’Académie me dégoûte déplus en plus… L’amour du néant, chez mes confrères, la haine des lettres et de tout ce qui domine atteint une sorte de grandeur; la plus basse passion politique aussi, le souci de ne laisser entrer que des clients, des gens qu’on tiendra en main.» (1936)

Dès 1938, avec la guerre d’Espagne, vous sentez venir la catastrophe: «Je ne signe plus que les manifestes que je rédige ou auxquels je collabore… Je ne suis plus qu’un vieux chat échaudé et circonspect qui, perché sur une pile de livres éphémères, attend en clignant des yeux le déluge universel.» Drieu vous vante les vertus du fascisme? Très peu pour vous. Martin du Gard vous accuse d’être communiste? «Nous n’avons pas à choisir entre les assassins.» Rebatet vous couvre d’injures sexuelles («décoction de foutre rance et d’eau bénite, oscillations entre l’eucharistie et le bordel à pédérastes»)? Vous répondez par le mépris.

Je vous imagine, cher Mauriac, dans le métro parisien, en train de lire des affiches sur tous les murs annonçant une conférence intitulée «Un agent de la désagrégation. François Mauriac». «Je suis fier d’être le seul attaqué ainsi dans « Je suis partout ». Ils vont finir par me rendre ivrogne, car je vais prendre souvent l’apéritif dans les cafés de la rive gauche depuis qu’ils me l’ont interdit.» 

Chose rarissime, vous pratiquerez à haute dose le pardon des offenses, en vous opposant résolument aux condamnations à mort (vous êtes, sur la peine de mort, un des seuls Justes, avec Camus). On vous appelle «Saint François des Assises». Vous écrivez, en 1941, à Chardonne: «Je n’ai aucune haine au coeur, je n’aspire à aucune vengeance, ni contre nos envahisseurs, ni contre ceux qui m’outragent. Je ne savais pas autrefois que j’aimais mon pays comme je l’aime: il a fallu cette honte; et nous devons vivre avec cette idée fixe de sa libération.»

Cher Mauriac, je me souviens du temps, pendant la guerre d’Algérie, où vous étiez obligé de changer chaque soir d’appartement de peur d’un attentat à la bombe. On vous téléphonait à 4 heures du matin avec des menaces de mort . Vous aviez déjà sur le dos «toute la puissance du capitalisme marocain», après avoir jeté votre prix Nobel dans la bataille. Vous dites que c’est «l’honneur de [votre] vie», et, rappelant la guerre d’Espagne, vous pensez avoir sauvé ainsi «l’honneur catholique».

C’est très vrai, et vous serez toujours détesté pour ça, comme pour votre soutien ultérieur à Mendès France et à de Gaulle. Vous ne plaisez pas plus aux catholiques qu’aux anticatholiques. En 1945, vous écrivez à Gide, alors en Algérie, qu’il y a, à Paris, de nouveaux types intéressants, Camus, Sartre. Vous faites élire l’écrasant Claudel à l’Académie, laquelle, selon vous, devrait accueillir Breton, Aragon, Bernanos et d’autres. Voeu pieux irréalisable, vous le saurez bientôt.

Cher Mauriac, anarchiste masqué, je m’arrête sur une lettre de vous en 1944. Vous lisez une biographie de Nietzsche, et vous explosez: «Je suis ivre de Nietzsche. Quel homme! Désespoir de n’être que le pauvre type qu’on est. La seule excuse d’un homme de lettres, c’est sa souffrance, son renoncement aux « honneurs ». J’aimerais, avant de mourir, mettre le feu aux barils de poudre entreposés dans les caves de l’Institut. La folie finale, quel havre supérieur au gâtisme qui guette les offices! Et le mystère de Jésus dans Nietzsche : qu’une certaine négation vaut mieux que certaines adorations! Que certains refus sont des signes d’un plus profond amour que les adhésions des philistins avares et sournois. Je ramène tout au Christ malgré moi.»

Votre ami Paulhan s’étonne de cette référence répétée au Christ. «Parlez-moi plutôt de Dieu», vous dit-il. Vous lui répondez gentiment, mais à quoi bon?

J’en reviens donc à votre foi: je l’ai vue, sur votre visage, en allant vous voir à l’hôpital, pendant votre agonie. Je ne crois pas avoir jamais veillé un mort, comme je l’ai fait pour vous, dans votre chambre mortuaire, avec, de l’autre côté du lit, votre fils Jean. Vous avez disparu dans une sérénité lumineuse. Et maintenant, rions de tout, cher ami, comme nous l’avons fait si souvent.

À vous.

Philippe Sollers

François Mauriac, Correspondance intime. 1898-juillet 1970, 
présentée par Caroline Mauriac, Robert Laffont, «Bouquins» 2012.

 Le Nouvel Observateur n° 2496,  du 6 septembre  2012.

 

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15 juillet 2012

«Je suis l’esprit qui toujours nie !»

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Le 17 mars 1832, cinq jours avant sa mort, Goethe (1749-1832), qui trouve son temps extrêmement absurde et confus, parle de son Faust comme d’une construction étrange, « incommensurable », qui risque d’être « rejetée sur le rivage comme une épave en ruine, ensevelie sous les dunes des heures ».

Il y a travaillé pendant soixante ans, avec des interruptions. Il a repris une vieille légende qui a déjà inspiré Marlowe. Il suffit de signer un pacte avec le Diable pour s’assurer tous les succès du monde. Le Diable existe donc, on peut le rencontrer, lui parler, s’entendre avec lui sur une transaction dans l’au-delà, il s’agit de vendre son âme. Quoi ? Ce Goethe si équilibré, si savant, si doué, si sage (que Blanchot, en forçant la note, comparera à Gide) a passé sa vie à fréquenter Méphisto? Bien entendu, vous ne croyez pas au Diable, puisqu’il s’est arrangé, depuis longtemps, pour faire comme s’il n’existait pas. Vous n’avez d’ailleurs rien à parier puisque vous n’avez plus d’âme. Goethe, lui, sans y croire tout en y croyant, pressent comme personne le règne diabolique, c’est-à-dire le déferlement de nihilisme qui va venir. Il le voit surgir en personne, le Diable, c’est un esprit plein d’esprit, souvent drôle, très poétique, qui comprend tout et devine les moindres désirs. Dieu est mort, ou plutôt il est déjà très fatigué, il laisse courir. C’est lui, bien entendu, qui a inventé son adversaire, puisque l’homme a tendance à se relâcher et à chercher le repos. Sans le Diable, pas d’histoire, pas de mouvement, pas de spectacle. Le Faust de Goethe est un grand carnaval, un opéra, une tragique histoire d’amour, une danse de mort, une expérience sans précédent sur le négatif et sa volonté de puissance.

Voici le personnage principal :
«Je suis l’esprit qui toujours nie !
Et c’est avec justice; car tout ce qui naît
Est digne dépérir;
Ergo il serait donc mieux que rien ne naisse,
Ainsi, tout ce que vous nommez péché,
Destruction, bref, ce qu’on entend par mal,
Voilà mon élément propre. » 

Écoutez bien : l’esprit qui toujours nie est là, en vous (narcissisme délirant), autour de vous (lutte de tous contre tous), partout palpable (destruction, indifférence, dérision, mauvais goût, sarcasme). Les sorcières de Macbeth sont à la manœuvre, le faux est vrai, le vrai est faux, le beau est laid, le laid est beau. Dans son laboratoire, Faust a un assistant qui, ô ironie préventive, s’appelle Wagner. Il s’occupe d’un projet révolutionnaire dont nous pouvons, aujourd’hui, mesurer toutes les conséquences : la création d’un « homonculus » in vitro :

« La procréation à l’ancienne mode,
Nous déclarons qu’elle n’était qu’une farce,
Si l’animal persiste à y trouver du plaisir,
L’homme, lui, avec ses dons si grands,
Doit avoir désormais une plus haute origine. » 

Voilà, les dés sont jetés, le Surhomme est déjà en vue, la science s’en chargera, quitte à fabriquer génétiquement des sous-hommes. Goethe se paye une nuit de Walpurgis, c’est un expert en mélanges, le Diable brouille les époques, fait apparaître Hélène de Troie (c’est mieux que la pauvre Marguerite), raille, au passage, l’ignorance et la grossièreté de son temps, perçoit l’accélération du phénomène diabolique.

« Le destin a donné à cet homme un esprit
Qui va toujours frénétiquement de l’avant,
Et dont l’élan précipité
Aura bientôt sauté par-dessus toutes les joies de la terre ! » 

Audace de Goethe : contrairement aux séances initiatiques antiques, avec descentes aux enfers et consultation des ombres de la mort, Faust, lui, grâce à Méphisto, peut descendre chez les Mères pour leur ravir leur trépied. Où est-on ? En haut, en bas ? Nulle part ? Il faut faire attention, parce que les Mères, révélation surprenante, ne voient personne en particulier, mais seulement des « schèmes ». Pour aller là, il faut une clé, ou, si vous préférez changer de symbole sexuel, une flûte enchantée (Goethe se souvient d’avoir vu passer devant lui le jeune Mozart). Cette intrusion dans le monde matriarcal est d’autant plus capitale que personne ne semble l’avoir remarquée. Si les Mères ne voient que des « schèmes », on pourra un jour, en surface, habiller ces schèmes en publicité. Mais passons à l’essentiel, la question clé posée par Méphisto :

« Pourquoi l’homme et la femme s’entendent si mal ?
Ce point, mon ami, tu ne le tireras jamais au net. » 

Allons, allons, le docteur Freud, grand admirateur de Goethe, nous en a appris un bout sur ce «point». Mais, comme c’est étrange, presque plus personne ne se soucie de ce qu’il a dit : un seul tweet, et tout continue comme avant, Faust est réduit au chômage. Les « femmes grises » envahissent la scène: le manque, la faute, la détresse, le souci. Et voici encore des Lémures s’activant au cimetière. Credo de Méphisto :

« À quoi bon, après tout, créer éternellement,
Si c’est pour que le créé soit balayé par le néant,
Et cela tourne néanmoins en rond comme si cela était,
Quant à moi, j’aimerais mieux le vide éternel. » 

Voilà un renseignement de première importance : le Diable ne comprend pas le néant, le nihilisme ne le prend pas en considération, d’où la maladie romantique. Goethe, à la fin de son grand œuvre, est de moins en moins persuadé de la puissance du Diable qui se voit frustré de l’âme convoitée de Faust. De là, une conclusion avec salut in extremis, cohortes d’anges et chœur mystique, en direction, tenez-vous bien, de la Vierge Marie. De Satan à ce finale bizarrement « catholique », que d’aventures ! Mais écoutons une fois encore ces vers célèbres :

« Toute chose périssable
N’est qu’un symbole,
L’insuffisant
Ici devient événement,
L’indescriptible
Ici est accompli :
L’Eternel féminin
Nous attire vers le haut. » 

Qu’il nous attire désormais vers le bas prouve que le Diable, dans cette région, n’a même plus son travail à faire.

 

Johann Wolfgang von Goethe, Faust : Urfaust, Faust I, Faust II, édition établie et annotée par Jean Lacoste et Jacques Le Rider, 798 p., Omnia, 14 euros.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2487, 5 juillet 2012

 

 

 

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8 juillet 2012

Tout pour plaire

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Tweet

Prions pour le Président : il s’est mis, Dieu sait comment, dans la pire des situations qu’évoque mon catéchisme à l’usage de l’homme amoureux normal. Je résume : zéro femme (ascèse monastique), une seule femme (maman), deux femmes (l’enfer), trois femmes (respiration mais problèmes logistiques). Bien entendu, on peut dépasser ce chiffre, sans aller jusqu’à la boulimie de DSK, qui laisse d’ailleurs impassible Anne Sinclair sur son socle. La frénésie sexuelle, on ne le sait pas assez, ramène à maman, qui peut fermer les yeux sur ces acrobaties passagères.
En revanche, quand deux femmes s’affrontent pour la possession du même homme, ce dernier marche sans cesse sur des charbons ardents, le souci permanent et la dissimulation épuisante l’habitent. Chacune ne pense qu’à l’autre. Qui est la vraie ? Laquelle a le pouvoir ? La mère des enfants ? La nouvelle compagne avec ses propres enfants ? Une concurrente plus jeune en attente d’enfant ? Mettez la politique dans le coup, et vous obtenez l’affaire sensationnelle du tweet.

Ne plaisantons pas, c’est du sérieux, de la souffrance pure, un coup de poignard administré par la première lame de France. Les élections, la crise, l’euro, les massacres de Syrie, les impôts à venir, la progression lente et sûre du Front national, tout cela n’est rien par rapport au tweet. C’est un sommet dans le genre. On peut en imaginer d’autres qui feraient du bruit : la reine d’Angleterre, en plein jubilé, tweetant qu’elle a toujours détesté sa couronne, le pape révélant au grand jour son homosexualité, Michelle Obama avouant sa relation avec un jeune Blanc, Sarkozy admettant son ancienne liaison torride avec Liliane Bettencourt, ou moi, après tout, faisant état de la demande incroyable et gênante que m’a adressée Marine Le Pen, un soir : « Embrasse-moi sur la bouche. »

 Ce n’est plus la politique qui fait la loi, mais le tweet inattendu, énorme, transgressif. À quoi pensait le Président en accrochant des décorations sur les cercueils des soldats français morts en Afghanistan ? Au tweet. Ce n’est plus du vaudeville, mais du Shakespeare. Une seule solution pour sortir de ce cauchemar : une nouvelle prétendante au rôle de première dame de France, un mariage à tout casser, et, vite, un bébé. Espérons que cette nouvelle aventurière courageuse nous préviendra par un tweet.

Cannabis

Tout ça pour dire qu’on peut relire un excellent roman, Femmes (1), publié il y a presque trente ans. Tous les cas de figure y sont strictement répertoriés, et, à mon avis, le livre n’a pas pris une ride. Par ailleurs, je vois que la droite s’inquiète d’une éventuelle dépénalisation du cannabis qui, bien entendu, n’aura pas lieu. J’ai rarement été interrogé sur cette question, alors qu’un certain nombre de mes livres portent la trace évidente de l’usage intensif de cette substance. Ah, le bon afghan très noir d’autrefois !

J’aurais dû être poursuivi, à l’époque, pour avoir intitulé un de mes livres de cette simple lettre : H. On ne pouvait pas être plus clair. Comme tout le prouve aujourd’hui, la morale a repris sa vitesse de croisière, et les intellectuels conférenciers de la croisière vous font la morale à jet continu. Il ne faut surtout pas ouvrir ces volumes délétères, signés Thomas de Quincey, Baudelaire, Antonin Artaud, Henri Michaux, William Burroughs et bien d’autres. Autant d’écrivains dangereux et antisociaux.

 BHL

J’ai déjà rencontré au moins vingt personnes qui m’ont dit le plus grand mal du film de BHL Le Serment de Tobrouk, sans l’avoir vu. Un type aussi spontanément détesté doit avoir quelque chose. J’ai donc été voir son film, qui est excellent, images et son. On y découvre un acteur hyper-surréaliste qui, dans sa virtuosité de déplacements et de communication, déclenche des opérations militaires de grande envergure. Regardez-le, en plein désert libyen, téléphoner par satellite dans tous les sens, convoquer Sarkozy, Hillary Clinton, Cameron, des chefs de tribu, les Israéliens, les Turcs. Un homme seul, avec les moyens personnels, peut donc démontrer qu’on peut sauver des populations et faire bouger les lignes ?

La critique, hypocrite, lui reproche son « narcissisme ». C’est vraiment s’aveugler, par jalousie, sur des moments étonnants, comme celui de ce bateau approchant du port de Misrata dans la nuit. Je crois deviner ce qui choque le plus : les documents sur la première victoire de la France libre, avec le colonel Leclerc, à Koufra, ceux évoquant Malraux et la guerre d’Espagne. Les somnambules du Spectacle ne veulent plus qu’on leur parle de l’Histoire. Tiens, une croix de Lorraine en plein désert ? BHL « gaulliste » ? Mais bien sûr. Son film doit donc être exécrable, alors qu’il est tout simplement très beau.

Jalousie

Dans le livre extraordinaire qu’il publie à la rentrée, Pascal Quignard écrit (2) :  » Winnicott a décrit le ressentiment qu’éprouvent les névrosés à l’encontre des visages qui sont attirants. Tous les corps enchantés de vivre les mettent mal à l’aise. Ils éprouvent de l’aversion à l’encontre des âmes vivaces et bondissantes. Divergence plus vindicative que celle des pauvres contre les riches. Guerre irrémissible qui est celle des analphabètes contre les lettrés. Tout paraît arrogance aux hommes qui sont petits et malheureux. Le malade ne veut à aucun prix que sa maladie si fidèle, si pronominale, l’abandonne ; il se sentirait beaucoup plus rassuré si la santé de chacun était aussi problématique que la sienne. Le laid ne veut à aucun prix que son poids ou sa disgrâce s’évanouissent ; il veut que la beauté soit détruite et que la minceur ou la gracilité n’existent plus sur la surface de la terre. » BHL est beau, riche, enchanté de vivre, vivace et bondissant. Il a vraiment tout pour déplaire.

 

(1) Philippe Sollers, Femmes, Folio n° 1620.
(2) Pascal Quignard, Les Désarçonnés, éditions Grasset.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n° 3251, du dimanche 24 juin 2012.

 

 

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17 juin 2012

Comment, vous n’êtes pas connecté ?

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Normalitude

François Hollande était normal, soit, mais en quelques jours, avec une rapidité foudroyante, il est passé de normal à normal supérieur. Les forces de l’Esprit ont fondu sur lui comme sur un cardinal devenant pape. La République aussi a ses mystères, surtout la Troisième, qui, à travers ce faux mou, vient de se réinstaller chez elle, après bien des péripéties. Pas besoin de Quatrième, de Cinquième, voire de Sixième. La Troisième est l’état normal de l’Hexagone normal dans un monde de plus en plus anormal. Tout le monde s’est trompé : c’est un vrai dur, Hollande, il peut tenir bon sous une pluie battante, supporter sans ciller la foudre sur son avion, embrasser Angela Merkel comme la charcutière du coin, épater Obama, séduire le G8 et l’Otan, enlever sa cravate, remettre sa cravate, boutonner impeccablement son veston.

La normalitude vient de loin, des heures et des heures de patience, de rages rentrées, de louvoiements, de compromis sans lâcher la corde. Jules Ferry, Jules Grévy, Marie Curie, ombres tutélaires, voyez l’ascension de ce petit homme vif, spirituel, sec sous son enveloppe trompeuse : c’est la France. Et la France enfin paritaire, avec des prénoms de femmes qui font rêver, Najat (irradiante), Marisol (prometteuse), Fleur (énigmatique), Aurélie (combattante). Le mariage gay, l’adoption d’enfants par des couples du même sexe ? Normal. Le perchoir de l’Assemblée nationale à Ségolène Royal ? Normal. La Justice incarnée par la souriante Taubira ? Normal. La sobriété, la baisse des rémunérations du Président et des ministres ? Normal. L’école placée au premier plan de la République des professeurs ?

Normal, normal, normal. Ah, bien sûr, je vois des insatisfaits de toujours, ennemis de la République, qui trouvent que tout cela manque de romantisme. Mais il est important de vérifier à quel point la fonction peut créer l’organe. Qui aurait cru que la France s’appellerait un jour Hollande, un nom qui résonne comme la normalité absolue ? Dans les tempêtes qui s’annoncent, l’autorité du normal peut s’avérer décisive sur une planète folle. Comme le dit Laozi, ce Corrézien chinois méconnu : « Qui connaît la norme constante est éclairé, qui l’ignore est aveuglé. L’aveuglement attire le malheur. Connaître la norme constante, c’est tout accueillir ; qui tout accueille est universel. »

Cri

On a du mal à croire à la crise, quand on voit le prix atteint par un tableau du peintre norvégien Edvard Munch : Le Cri. Chez Sotheby’s, à New York, au milieu des smokings et des robes longues, ce cri effrayant et célèbre est devenu l’oeuvre d’art la plus chère jamais adjugée aux enchères : 90 millions d’euros. En une soirée, Sotheby’s a raflé 200 millions d’euros, montant le plus élevé atteint par l’entreprise dans cette catégorie. Les acheteurs restent anonymes, mais les milliardaires russes ou arabes du Golfe sont soupçonnés. L’émir du Qatar aurait déboursé 200 millions d’euros pour Les Joueurs de cartes de Cézanne, mais rien n’est sûr. Vous me direz que Le Cri de Munch (tableau au demeurant détestable) devrait maintenant s’appeler Épouvante d’un Grec. Ah, c’est sûr, Munch n’est pas Fragonard ! Mais son prix, dans les circonstances actuelles, est normal.

Crise

Normal pourrait être un bon titre de roman fantastique. J’y pense. Le narrateur pourrait s’appeler Descartes, René Descartes. Il observerait avec intérêt l’entrée en Bourse, plutôt ratée, de Facebook, 901 millions d’internautes dans le monde (qui en compte déjà, mais ce n’est qu’un début, 2,3milliards). Ce Mark Zuckerberg, 28 ans aujourd’hui, 19 ans lors de son coup de poker génial, a l’air tout à fait normal. Il garde son look d’étudiant prolongé à capuche, et, comme le dit le New York Times, « la capuche, c’est exactement le contraire de la cravate Hermès… Ça veut dire “ je suis trop occupé à faire des choses vraiment très importantes pour le reste du monde pour me préoccuper de mon apparence.” » L’ambition de Facebook ?  » Connecter le monde entier. » C’est en bonne voie, mais il reste beaucoup à faire, notamment en Chine. D’un trombinoscope en ligne, Facebook est devenu l’identité numérique de près d’un milliard de personnes, portrait évolutif de l’activité sociale de ses utilisateurs. Comment, vous n’êtes pas connecté ? Et vous prétendez exister ?

Cinéma

Vous ne bloguez pas, vous ne tweetez pas, vous n’envoyez pas de textos, vous êtes insensible aux merveilles des ordinateurs et des iPad, vous n’existez pas, mais le pire blasphème, c’est que vous n’allez même pas au cinéma. Vous plaignez sincèrement les somnambules du Festival de Cannes. Vous ne lisez pas sur tablette, vous êtes un drogué du papier, et la preuve, c’est que vous restez enfantinement en extase devant des mots imprimés. Ceux-ci, par exemple, de Jules Verne1, dans Vingt Mille Lieues sous les mers, qui vient d’être réédité en Pléiade. « Je vois encore la pose du capitaine Nemo. Replié sur lui-même, il attendait avec un admirable sang-froid le formidable squale, et lorsque celui-ci se précipita sur lui, le capitaine, se jetant de côté avec une prestesse prodigieuse, évita le choc et lui enfonça son poignard dans le ventre. Mais tout n’était pas dit. Un combat terrible s’engagea. »

Non, non, pas de film, des mots, et encore des mots, plus puissants que les images : « Le requin avait rugi, pour ainsi dire. Le sang sortait à flots de ses blessures. La mer se teignit de rouge, et, à travers ce liquide opaque, je ne vis plus rien. Plus rien, jusqu’au moment où, dans une éclaircie, j’aperçus l’audacieux capitaine, cramponné à l’une des nageoires de l’animal, luttant corps à corps avec le monstre, labourant de coups de poignard le ventre de son ennemi, sans pouvoir toutefois porter le coup définitif, c’est-à-dire l’atteindre en plein cœur. Le squale, se débattant, agitait la masse des eaux avec furie, et leur remous menaçait de me renverser. » Voilà l’arrivée inattendue du capitaine Nemo et de sa mer rouge sur la Croisette. Inutile de dire qu’il obtient tout de suite le Requin d’or.

1-Jules Verne, Voyages extraordinaires. La Pléiade, Gallimard, 2012.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n°3411, du dimanche 27 mai 2012.

 

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10 juin 2012

Lettres d’amour

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Nous sommes en juin 1904 à Dublin, et deux jeunes Irlandais se rencontrent dans la rue. Elle, Nora, 20 ans, est femme de chambre dans un hôtel de la ville (le « Finn’s », retenez ce nom). Lui, 22 ans, va bientôt signer ses lettres du diminutif de son prénom, Jim, et est déjà sûr d’obtenir un jour une grande gloire littéraire. Son nom ? James Joyce.

Rencontre étonnante par sa gratuité, son intensité immédiate et sa durée (37 ans). Joyce écrit presque chaque jour à Nora, et elle est tout de suite sa « petite Nora boudeuse », sa « chère petite tête brune ». Plus expressif : « J’embrasse la fossette miraculeuse de ton cou ». Et là, il signe « Ton Frère chrétien en Luxure ». On est au couvent ou au bordel ? Les deux.

Ces deux-là, en tout cas, n’ont pas froid aux mains ni aux yeux. Le mystère, c’est que Joyce est d’emblée un révolté radical et un anarchiste convaincu, ce qui ne devrait pas, a priori, enchanter une jeune femme, prête, pourtant, à le suivre dans toutes ses aventures (ils vont très vite s’exiler ensemble). Voilà le monsieur : « Mon esprit rejette tout l’ordre social actuel et le christianisme, le foyer familial, les vertus reconnues, les classes sociales, et les doctrines religieuses. » Comment compte-t-il s’en tirer ? En écrivant, et ce sera « Ulysse ».

On a donc affaire à un « vagabond » séduit par une belle fille très experte qu’il séduit à son tour, même si elle ne lira aucun de ses livres : « Adieu, ma chère naïve, sensible, ensommeillée, impatiente Nora à la voix profonde. » Et aussi : « Aucun nom n’est assez tendre pour être ton nom. »

Experte, Nora ? Elle a fait découvrir le plaisir physique partagé à son compagnon, mais elle produit aussi deux enfants dans la foulée, dont la destinée sera plus ou moins tragique. Jim et Nora ne se marieront qu’en 1931, et une photo nous montre Joyce marchant, ce jour-là, au supplice. Nora est sa femme, soit, mais il la traite comme une maîtresse opaque, comme si elle commettait un adultère avec lui. Quand ils sont séparés, en 1909 (elle à Trieste, lui à Dublin, « ville d’échec, de rancœur, de malheur »), il lui écrit des lettres très folles mêlant l’adoration à la pornographie la plus crue. Ce génial catholique, en rupture totale avec son Église, reste un catholique fiévreux : « L’amour est-il une folie ? À certains moments, je te vois comme une vierge ou une madone, et le moment suivant je te vois impudique, insolente, demi-nue et obscène. »

Les lettres de Jim sont magnifiques de précision organique, et on ne saurait les citer sans dégoûter les lectrices et faire hurler les féministes du monde entier. Ce Joyce est un monstre répugnant. Non seulement il écrit à sa femme les pires saletés, mais il exige qu’elle lui réponde sur le même ton (elle l’a fait, mais ses lettres sans ponctuation ne sont pas disponibles). « Ce charmant mot que tu écris si gros et que tu soulignes, petite fripouille. » Les mots sont tout dans les choses sexuelles, le son des mots, leur couleur. « Dis-moi les plus petites choses sur toi, pour autant qu’elles sont obscènes et secrètes et dégoûtantes. N’écris rien d’autre. Que chaque phrase soit pleine de sons et de mots sales. Ils sont tous également charmants à entendre et à voir sur le papier, mais les plus sales sont les plus beaux. » Joyce sait ce qu’il veut : s’identifier au maximum à la substance féminine, la faire parler en dépit d’elle-même, dévoiler en détail ce continent méconnu et noir, et ce sera le scandale triomphal du monologue de Molly Bloom. On demandera beaucoup à Nora si elle est Molly, à quoi elle répondra gentiment « Oh non, elle était beaucoup plus grosse. »

« Tous les hommes sont des brutes, ma chérie, mais au moins chez moi il y a aussi quelque chose de plus élevé. » Ruse de Joyce : il rappelle à Nora qu’il n’utilise jamais d’expressions obscènes dans la conversation, et que lorsque les hommes racontent en sa présence des histoires grossières ou graveleuses, il sourit à peine. « Tu sembles me transformer en animal, mais c’est toi-même, vilaine fille sans vergogne, qui m’as la première conduit dans cette direction. »  La vraie poésie n’a rien d’idéalisant ni d’éthéré : « Nora, ma chérie fidèle, ma petite écolière polissonne aux doux yeux, sois ma putain, ma maîtresse (ma petite maîtresse branleuse ! ma petite pute salope !), tu es toujours ma belle fleur sauvage des haies, ma fleur bleu sombre trempée de pluie. » Comme quoi « un sale petit oiseau à foutre » est aussi une fleur.

Le 16 décembre 1909, Jim se déchaîne : « Baise-moi, ma chérie, de toutes les nouvelles manières que ton désir te suggèrera. Baise-moi habillée en grande tenue de ville avec ton chapeau et ta voilette, le visage rougi par le froid et le vent et la pluie et tes chaussures boueuses, soit à califourchon sur mes jambes alors que je suis assis dans un fauteuil et me chevauchant en tressautant, faisant virevolter les volants de ta culotte, et ma queue raide s’enfonçant dans ton con, soit me chevauchant sur le dossier du sofa. » Appréciez les phrases, leur torsion, leur rythme. Qui, en 1909, pouvait être assez libre pour écrire ça ? Personne.

« Certaines pages sont laides, obscènes et bestiales, certaines sont pures et sacrées et spirituelles : je suis tout cela. » Nora aura aimé « tout cela », malgré la pauvreté et l’exil. « Tu vois clair dans mon jeu, rusée polissonne aux yeux bleus, et tu souris en toi-même, sachant que je suis un imposteur, et tu m’aimes malgré tout. » Il fait semblant de croire au sexe, il n’y croit pas plus qu’elle. Il n’arrête pas d’écrire, il rit de ce qu’il écrit, il est sûr de gagner la partie. En 1912, ce héros incompréhensible écrit à Nora : « J’espère que le jour viendra où je pourrai t’accorder la gloire à mes côtés lorsque je serai entré dans mon Royaume. » Elle sera là, en 1941, quand il meurt, célèbre dans le monde entier, à Zurich. On se souviendra simplement que des astrophysiciens ont tiré le mot « quark » de « Finnegans Wake » pour définir de nouvelles propriétés atomiques. Le langage, chez Joyce, est allé jusque là.

La dernière lettre de Jim est de 1922, après la publication d’« Ulysse ». « Ô ma chérie, si tu voulais seulement te tourner vers moi-même maintenant, et lire ce livre terrible qui m’a brisé le cœur dans la poitrine, et m’emmener seul auprès de toi pour faire de moi ce que tu voudras ! ». Un peu plus tard, en plus émouvant : « Chère Nora, l’édition que tu as est pleine d’erreurs des typographes. J’ai coupé les pages. Il y a une liste d’erreurs à la fin. » Joyce sourit en précisant qu’il a coupé les pages. Il sait très bien que Nora ne lira rien, mais, en recevant ce cadeau, on peut la voir d’ici avec son sourire bleu sombre.

James Joyce, Lettres à Nora, traduit de l’anglais, présenté et annoté par André Topia, Rivages Poche, 2012.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2482, du 31 mai 2012.

 

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