SOLLERS Philippe Blog

9 juin 2012

Voilà l’infilmable

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C’est une phrase qui se glisse d’une oreille à l’autre : « Avez-vous lu le dernier Sollers ? Il est formidable. » Un Sollers est déjà une appellation contrôlée. Avec « L’éclaircie » (joli titre), comme pour « Trésor d’amour », Sollers semble ­hésiter entre le ­roman et l’essai. Un genre nouveau qu’il installe au fil de ses publications. C’est que l’écrivain est un homme ­cultivé et qu’il nous le prouve à chaque fois ­davantage. Peut-être même trop. « L’éclaircie » n’est donc pas à la portée de la première ménagère venue. Ça tombe bien, ­Sollers, qui publie dans la collection Blanche de Gallimard, s’adresse à un lectorat avisé. D’amour, il est forcément question dans un Sollers.

Cette fois-ci, il est multiforme et hors normes. « Anne a été, et reste, très belle » et puis « Il faisait très chaud, on avait bu, on s’est seulement embrassés en profondeur, j’en frissonne encore. Le lendemain, bien sûr, rien ne s’était passé. » Une scène banale. Mais voilà, Anne n’est autre que la sœur dudit ­narrateur. La vraie sœur, celle qu’il ­revoit enfant dans le jardin ­familial, sous le ­cèdre. Un début d’inceste qui ne cesse de s’infuser dans les histoires ­autorisées. Enfin pas tout à fait ­autorisées, puisque ­Lucie – l’autre femme de sa vie – est une femme mariée. L’éloge de l’adultère nous sied mais celui de l’inceste nous gêne.

Au fond, ces aventures ne sont que des prétextes pour emmener le ­lecteur sous d’autres cieux. Celui de la peinture, cette fois. « C’est en s’embrassant passionnément et longtemps qu’on sait si on est d’accord. Le long et ­profond baiser, voilà la peinture, voilà l’infilmable », écrit Philippe Sollers. Et de nous entraîner dans un voyage avec Manet. « Libre à vous d’avancer plus loin, comme Manet s’est permis de le faire avec Titien et Picasso avec ­Velazquez… » Voici très précisément l’objet de « L’éclaircie » : aller plus loin.

« L’éclaircie », de Philippe Sollers, éd. Gallimard, 234 pages, 17,90 euros.

Valérie Trierweiler
Paris Match,  7 février 2012.

 

 

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22 mai 2012

Amours

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fichier pdf Julia Kristeva – Dominique Rolin

Paris Match n°2653, 30 mars 2000.

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Kristeva Sollers Rolin

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15 mai 2012

Silence, Amour et Musique

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« Les Marais », son premier roman paru en 1942, lui vaut une lettre de Max Jacob commençant par « Maître profondément admiré et vénéré » car il la prenait pour un jeune garçon, et Jean Cocteau lui dédicace « Les Enfants terribles » : « À Dominique Rolin qui dort debout.»

Si le terme de « maître » continue à la faire rire aux éclats (elle rit beaucoup), elle croit vraiment avoir dormi sa vie en utilisant l’écriture comme moyen de transport. Elle a fait de sa mémoire un double qui ne la quitte jamais et rend contemporains ses plus lointains souvenirs.  Le tandem est resté solide grâce aux mots, corps vivants mobiles tour à tour généreux, agressifs ou radins. Elle ne peut se passer d’eux qui lui assurent un système de survie mentale presque organique.

On a parlé du contenu « charnel » de sa littérature, ce dont elle a horreur. Si elle est douée de cinq sens comme n’importe qui, elle s’est arrangée pour en faire un rêve éveillé permanent qui ne cesse de la porter en avant d’elle-même depuis l’adolescence, lors de ses premiers contacts de méfiance irritée avec la famille d’abord, les autres ensuite. Ses yeux, double plume trempée dans l’acide, sont ses premiers outils d’investigation, durs ou tendres quand il faut, incessamment entretenus dans un bain d’angoisse. Elle ne s’aime pas. « Cruauté bien ordonnée commence par soi-même », dit-elle avec un humour dont la nécessité lui paraît fondamentale en matière de création. L’angoisse lui servant de balancier, elle est parfaitement équilibrée, donc heureuse.

À partir du jour où ses romans se sont construits à la première personne, elle a découvert la richesse des voyages verticaux au fond de soi, l’exploration de régions psychiques souvent muettes, aveugles parce que censurées. Grâce au « je » de ses narrations, elle espère être rejointe et comprise par ses semblables. C’est du côté de ces profondeurs-là que la réalité et la fiction s’accordent, s’écoutent et peuvent s’adorer. Elle rêve beaucoup et, dès le réveil, note ses mésaventures nocturnes, panneaux d’écriture préfabriqués dont elle se sert ensuite.

Elle obtient le moelleux de la vie quotidienne moyennant une discipline de fer. Elle a besoin de silence, d’amour, de musique et d’ordre. Elle voit le moins de monde possible. Ses meilleures amitiés se vivent souvent à distance. Elle aime son intérieur, petit et soigné, devenu la projection de sa propre intériorité. Les miroirs y sont nombreux, bien qu’elle évite de s’y regarder puisqu’elle déteste son image: ils ne sont là que pour creuser l’espace. Le moindre meuble, le plus modeste objet ont leur place calculée au millimètre près : non seulement ils collaborent à la recherche d’un certain nombre d’or d’imagination mais la protègent de la folie.

Elle se couche tôt, se lève tôt, préserve ses matinées pour le vrai travail, réduit le périmètre de ses déplacements. Faire ses courses dans son quartier lui suffit: la rue est une fête. Étudier la physionomie des gens est sa passion : bien qu’anonymes, ils excitent sa curiosité, l’attendrissement, l’antipathie. Les monstres l’intéressent au point qu’elle se retient de les suivre. Elle a envie de caresser tous les chiens qu’elle croise. Regagner son cinquième étage est aussi une fête. Elle ne s’ennuie jamais et pense que la vie est un cadeau divin dont il faut saisir le bon et rejeter le mauvais, façon louable et facile de se préférer. D’où son ressentiment à l’égard des suicidés, lesquels sont des assassins.

Elle aime s’habiller et se parer de bijoux, ce qui atténue ses complexes et l’aide à contrôler le peu de temps qui lui reste à vivre. Elle ne relit jamais ses livres qu’elle oublie totalement. Elle ne reçoit personne. Ni théâtre ni cinéma. Quelques instants de télévision avant de s’endormir, avec une préférence pour les émissions débiles. L’étude de la débilité est une puissante source d’inspiration.

Dominique Rolin ne se fie ni à son intelligence qu’elle juge moyenne, ni à sa culture fort limitée. Elle obéit aux jeux de son instinct et de ses intuitions. Ne redoutant pas la perspective de sa propre mort, elle continue à se sentir au début d’elle-même. « Quand je serai grande », se dit-elle parfois. Elle aimerait avoir produit ne fût-ce qu’un seul roman incontestable.

le «Dictionnaire des écrivains contemporains de langue française» dirigé par Jérôme Garcin. éd.Françoise Bourin,1988.

Le Nouvel Observateur.

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Dominique Rolin

 

France Culture
16.05.2012 – Du jour au lendemain

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13 mai 2012

Invisible, clandestin et heureux

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L’Éclaircie est le tout dernier roman de Philippe Sollers. Philippe Sollers a quelques travers et beaucoup de qualités, qui s’affirment avec le temps. Les travers, on les connaît et ils sont répétés à l’envi par des détracteurs dont on pourrait finir par trouver la hargne suspecte. Sollers serait un histrion médiatique, il ressasserait une manière de catéchisme inversé où il faudrait être absolument libertin mais papiste pour être heureux alors que, trente ans avant, le salut ne passait que par le maoïsme formaliste et structuraliste de la revue Tel Quel.

Sollers, aussi, aurait la fâcheuse habitude de faire croire qu’il est le dernier en France à lire et comprendre madame de Sévigné, à voir et comprendre Picasso, à écouter et comprendre Mozart. Le problème, maintenant, c’est que cela est peut-être en passe de devenir vrai. Ce qui pouvait sembler, il y a, disons, vingt ans, comme une exagération lyrique dont le but était de se faire passer pour le dernier défenseur d’une culture en voie de disparition est en passe de devenir une réalité.

Sollers prophète ? Il y a de ça. Dans l’Éclaircie, il note : « Avec le règne de l’image incessante, il fallait s’attendre à la disparition de la peinture (laquelle n’a jamais été une image sauf pour les sourds), disparition, surtout, du peintre et de son corps singulier. Rien de plus révélateur que la rage impuissante et la haine que suscitent, si on écoute bien les grognements des nouvelles classes moyennes, des exceptions comme Picasso ou Manet. » . La comparaison fera sans doute frémir Sollers mais, finalement, il dit la même chose que Renaud Camus dans son récent Décivilisation.

Il est de plus en plus compliqué de vivre dans la selva oscura, la forêt obscure, d’une modernité qui veut en terminer une fois pour toutes avec le sens. Mais à la différence de Camus, Sollers n’est pas un saturnien. La forêt obscure, le mauvais temps n’empêchent pas, au contraire, de se ménager clairières et éclaircies. Sollers a l’apocalypse joyeuse et la mémoire soyeuse. Son dernier roman s’ouvre par un très beau souvenir d’enfance, presque une vision, celle d’un grand cèdre qui se trouvait dans le jardin familial. L’arbre fondateur, protecteur, l’arbre-mémoire qui filtre le temps, ne laisse passer que l’essentiel, ce qui sera indispensable, plus tard, pour résister : « Tu reviendras sans arrêt sous cet arbre. Il a beau y avoir, dans le jardin, des acacias, des noisetiers, un magnolia, un petit bois de bambous, des chênes, c’est ton endroit préféré. Tu vois cet arbre, tu le respires, tu crois l’entendre, tu le rêves. Tu peux te cacher dans les fusains, mais le cèdre, lui, te rend invisible. »

L’invisibilité, Stendhal en rêvait déjà dans les Privilèges. C’est la clé du bonheur sollersien. C’est peut-être bien la clé du bonheur tout court dans le monde de la surveillance planétaire généralisée et du cauchemar panoptique. Invisible, clandestin, le narrateur de l’Éclaircie peut exercer sa mémoire car il sait que se souvenir, c’est vivre deux fois. Pour cela, il suffit d’un studio, rue du Bac, sous les toits. Qu’il serve à des rencontres adultères avec une riche et jolie femme, mécène qui a racheté les manuscrits de Casanova pour la BnF, finalement, c’est presque accessoire.

Comme souvent désormais, chez Philippe Sollers, plus rien n’a lieu que le lieu. Ce studiode l’écrivain clandestin, il a ses propres correspondances avec la chambre du jeune homme amoureux d’Une curieuse solitude, le premier roman de Sollers, salué comme un prodige à l’époque par Mauriac et Aragon. Dans ce studio, on peut enfin écouter de la musique, faire l’amour sans complications sentimentales et songer à une soeur, morte aujourd’hui, avec qui on fantasma un inceste heureux. On peut se demander aussi, décidément, pourquoi personne n’a encore compris que ce n’était pas nous qui regardions l’Olympia de Manet mais elle qui nous regardait passer, dans une indifférence active dont on ferait bien de s’inspirer pour vivre et pour retrouver la lumière filtrée des cèdres de l’enfance. Pour retrouver l’Eclaircie.

Philippe Sollers, L’Éclaircie. Éditions Gallimard, 2012.

 Jérôme Leroy
Valeurs actuelles, 12 mars 2012.

 

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6 mai 2012

Bonne chance

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Marine

On ne l’attendait pas à ce niveau, mais c’est fait, et tout le monde en parle. Le Président candidat sentait une vague forte monter vers lui, mais voilà, elle n’était pas bleu clair, mais massivement bleu marine. Le rouge Mélenchon se flattait d’avoir ressuscité l’idéal communiste et de terrasser la blonde agitée : hélas, hélas, Stalingrad n’a pas tenu, et une bonne partie du peuple français s’est déportée sur la droite. Hollande est en tête, soit, et même virtuellement élu, il s’abîme de plus en plus la voix dans les meetings, mais restons prudents, le second tour s’annonce sanglant, simpliste, vociférant, et des milliers de drapeaux bleu-blanc-rouge vont tourbillonner dans les têtes. Le Président propose trois débats à son challenger socialiste, on regrette de ne pas voir ça tous les soirs, dans le genre interminable primaire au sommet. Bref, la participation a été intense, l’Histoire est en marche, Robespierre a été remplacé au pied levé par Jeanne d’Arc, le Président déclare la patrie en danger, veut transformer le 1er Mai en fête du « vrai travail » national, peut-être s’est-il mis à prier le soir, pendant que le candidat de gauche compte sur la sagesse immémoriale de la Corrèze. Et Bayrou ? me dites-vous. Bayrou ? Comme d’habitude, avec une belle obstination paysanne, il attend son heure. Ce serait l’heure de la raison centrale, celle qui ne vient jamais. Les élections ne sont pas raisonnables. Cela dit, les dernières déclarations du Président à propos de la littérature m’ont consterné. Après avoir taclé La Princesse de Clèves et Fabrice del Dongo dans La Chartreuse de Parme, il dit maintenant que le livre qui lui tombe des mains est Les Liaisons dangereuses, de Laclos. Une France forte sans Stendhal et Laclos ? Quelle erreur…

Légitime défense                           

Étrange pays, la France, qui n’en finit pas de stupéfier ses voisins par sa démocratie éruptive et brouillonne. Pour l’instant, la palme démocratique revient quand même à la Norvège qui écoute sans broncher les explications de son tueur forcené. En se livrant à son massacre, dit-il, il se trouvait en état de « légitime défense » contre l’immigration massive et l’islamisation de l’Occident. Il délire, mais veut être considéré comme pleinement rationnel (la prison, donc, pas l’asile psychiatrique). La légitime défense est un beau concept. Supposons que je me retrouve dans un train bondé, envahi par des mères débordées et des enfants qui hurlent. À un moment, ce bruit me rend fou, je sors ma kalachnikov, je tire sur tout ce qui crie, et je plaide ensuite la légitime défense par rapport à l’agression auditive dont j’étais l’objet. Serais-je compris ? J’en doute.

Stupidité

Voici un petit livre décapant qu’il faut vous procurer sans délai : Les Lois fondamentales de la stupidité humaine (1). Ne cherchez pas à connaître l’auteur, un certain Carlo M. Cipolla, mort, paraît-il, en 2000, dont l’éditeur nous cache peut-être la véritable identité. Voici la première loi, d’une évidence troublante : « Chacun sous-estime toujours inévitablement le nombre d’individus stupides existant dans le monde.» Attention, l’individu stupide n’est pas l’imbécile, ce serait trop simple. Ce qui le rend particulièrement dangereux, c’est qu’il peut paraître rationnel et intelligent. « Jour après jour, avec une monotonie imparable, chacun est harcelé par des individus stupides qui surgissent à l’improviste, dans les lieux les plus malcommodes et aux moments les plus improbables.» L’auteur ne craint pas d’affirmer scientifiquement que la stupidité est un fait de nature et non de culture : « Que l’on évolue dans les cercles les plus distingués ou que l’on se réfugie parmi les chasseurs de têtes de Polynésie, que l’on s’enferme dans un monastère ou que l’on décide de passer le reste de sa vie en compagnie de femmes belles et lascives, on rencontre toujours le même pourcentage d’individus stupides, pourcentage qui dépassera toujours vos attentes. »  Ne pas confondre avec la bêtise (ce pas en avant aurait enchanté Flaubert) : « Est stupide celui qui entraîne une perte pour un autre individu ou pour un groupe d’individus, tout en n’en tirant lui-même aucun bénéfice et en s’infligeant éventuellement des pertes.» Et voici le plus inquiétant, comme on peut, une fois de plus, le vérifier ces temps-ci : « Les partis politiques et la bureaucratie se sont substitués aux classes et aux castes, et la démocratie s’est substituée à la religion. Dans un système démocratique, les élections générales sont un instrument tout à fait efficace pour garantir le maintien d’une fraction importante d’individus stupides parmi les puissants. Un pourcentage très élevé des électeurs est composé d’individus stupides et les élections leur offrent à tous à la fois une occasion formidable de nuire à tous les autres sans rien y gagner. » Vérifiez.

Chinois

Les Chinois sont déjà un peu partout dans la région de Bordeaux, comme cette charmante actrice populaire, Zhao Wei, qui vient d’acheter un petit domaine du côté de Saint-Émilion. Ces Chinois me suivent à la trace, puisque je les retrouve dans l’île de Ré, en face de chez moi, en train d’étudier les marais salants et l’obtention de la fleur de sel. Le vin, le sel… il ne leur reste plus qu’à me traduire intégralement et à susciter une prolifération de commentaires. Je n’aurais jamais cru possible une telle situation, lors du voyage que j’ai organisé en Chine, en 1974, au nom de la revue Tel Quel. Sur ce voyage, qui a fait couler beaucoup d’encre, on lira la réédition du Voyage en Chine, de Marcelin Pleynet (2), excellent journal, moins dupe que n’a voulu le croire Simon Leys (trop fixé sur Barthes) et plein de notations élégantes et sensibles sur les paysages et les corps chinois. Pleynet est avant tout un poète, ce qui fait que ses notes traversent le temps en toute liberté. Dans ce livre, quelques photos en couleur de l’époque, émouvantes. Pour rendre leur visite aux Chinois, rien de mieux que les Écrits de Maître Wen (3) (ou Livre de la pénétration du mystère), un vieux classique à pratiquer chaque jour : « Pour peu que les viscères se placent sous la dépendance du cœur et lui restent soumis, la résolution triomphe, la conduite sera ferme, l’entendement florissant, les humeurs concertées, en sorte que l’on voit tout, entend tout et réussit en tout. Le souci ne trouvera nulle part à s’introduire ni les miasmes par où attaquer. » Bonne chance, et vive la crise !

 

1. Carlo M. Cipolla, Les Lois fondamentales de la stupidité humaine. Éditions PUF, 2012, 72 p., 7 euros.
2. Marcelin Pleynet, Voyage en Chine, Éditions Marciana, 2012.
3. Maître Wen, Écrits. Éditions Les Belles Lettres, 2012. Traduction et notes de Jean Levi, 555 p., 39,60 euros.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n° 3211, dimanche 29 avril 2012.

 

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3 mai 2012

Ni doute ni hésitation

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Le nom de Drieu La Rochelle est maudit, et à juste titre. Il a été collaborateur, partisan de Hitler, il a commis l’erreur suprême du vingtième siècle, il s’est suicidé après avoir écrit qu’il réclamait la mort comme traître, son dossier est bouclé, fermez le ban. Fallait-il publier son « Journal » de 1939-1945 ? Les avis sont partagés, mais enfin, c’est fait. Faut-il craindre, avec cette Pléiade, on ne sait quelle réhabilitation qui favoriserait le fascisme en France ? Des imbéciles automatiques ne manqueront pas de le dire, mais, à s’en tenir là, on est dans Pavlov, et on sait bien que le silence et la censure ne font qu’aggraver les fantasmes. Voyons donc Drieu écrivain et romancier. Est-ce qu’il tient le coup, ou bien, comme disait Mauriac, s’agit-il d’un « raté immortel » ?

Drieu est ce qu’on pourrait appeler un bon mauvais écrivain. Il s’en tire moins bien, avec le temps, que ses contemporains, Malraux, Aragon, Céline. Il se doute de son échec, il continue à beaucoup écrire, mais ses livres sont lourds, lents, trop longs et péniblement dix-neuvièmistes. Le passé simple et l’imparfait du subjonctif les retardent, les dialogues sont embarrassés, les portraits de femmes très conventionnels, et sa vision désenchantée de la décadence reste académique. La décadence, voilà sa hantise. De ce point de vue, « Le Feu follet » (1931) est une réussite, et Bernard Frank l’a bien vu dans sa « Panoplie littéraire » : « Le Feu follet est le meilleur livre de Drieu. Là, au moins, il fait vite. Il est pressé. La mort souffle sur les pages et balaie avec entrain les digressions. »

Écoutez ça : « La drogue avait changé la couleur de sa vie, et alors qu’elle semblait partie, cette couleur persistait. Tout ce que la drogue lui laissait de vie maintenant était imprégné de drogue et le ramenait à la drogue… Tous ses gestes revenaient à celui de se piquer… Il ne pouvait que s’enfoncer dans la mort, donc reprendre de la drogue. Tel est le sophisme que la drogue inspire pour justifier la rechute : je suis perdu, donc je peux me redroguer. »

Et ça : « Je me tue parce que vous ne m’avez pas aimé, parce que je ne vous ai pas aimés… Je laisserai sur vous une tache indélébile. Je sais bien qu’on vit mieux mort que vivant dans la mémoire de ses amis. Vous ne pensiez pas à moi, eh bien, vous ne m’oublierez jamais ! » Passent ici les ombres des suicidés qui ont beaucoup impressionné les surréalistes (sans parler du suicide raté d’un ami intime de Drieu, Aragon, en 1928 à Venise). Drieu prend soin de préciser le contexte social : « Ce bar était assez élégant et rempli de brillantes épaves : hommes et femmes dévorés d’ennui, rongés par la nullité. » Pas beaucoup d’efforts à faire pour retrouver les mêmes aujourd’hui.

« Gilles » (1939) se lit plutôt, en sautant des pages, alors que « Les Mémoires de Dirk Raspe », écrit à la fin de sa vie, sombrent dans une tristesse et un misérabilisme appuyé, engendrant un ennui profond. « Gilles », au moins, permet de comprendre comment tout s’est joué pour Drieu en février 1934, lors des grandes émeutes nationalistes et communistes, très meurtrières, place de la Concorde. C’est là que Drieu rêve de révolution face à une société affolée : « Partout les vieillards qui étaient en vue glissaient de leur chaise comme des enfants honteux et se mettaient à quatre pattes sous la table, étouffés de surprise, d’épouvante et de scandale. Les hommes plus jeunes se précipitaient à la recherche des vieillards sous les tables pour les assurer de leur absence totale d’ambition et d’audace. Imaginez que, au lendemain du 14 juillet 1789, tous les adolescents de France, qui pouvaient s’appeler un jour Saint-Just ou Marceau, se soient rués aux pieds de Louis XVI pour le supplier de leur apprendre la serrurerie d’amateur. » On est en 1934 ou en 1968, avec des acteurs de ce genre : « Gilles apprit avec horreur que ceux qui passaient pour les chefs de l’émeute, mais qui, la veille, avaient tout fait pour retenir leurs troupes, étaient chez le préfet de police pour le combler de leur regret d’avoir laissé faire quelque chose. »

Comment devient-on fasciste ? Par faiblesse, soif du pouvoir, dégoût de soi et des autres, blocage ou frigidité en art. Mais la vraie passion de Drieu n’est pas la politique : c’est sa propre mort poursuivie avec une fascination lucide. Déjà, dans « Etat civil » (1921) : « Le sang, ce hiéroglyphe, se dessine partout sous ma peau comme le nom d’un dieu. » En 1945, à 50 ans, entre son premier suicide (raté) et le second (réussi), il écrit son chef-d’œuvre, « Récit secret », texte unique en son genre. Son récit est extraordinaire. Dès l’âge de 6 ans, par « curiosité magicienne », il fait couler son sang avec un petit couteau à dessert, choisi dans le tiroir de l’argenterie familiale. De là, dit-il, une « manie, un appel à tout bout de champ ». Sa vocation est là. Il aurait pu, à l’époque, fuir à Genève pour sauver sa peau, ou rejoindre la brigade de Malraux en Alsace-Lorraine, mais non, il reste à Paris, il veut se donner non pas la mort mais sa mort. « Je n’ai jamais eu un instant de doute ni d’hésitation. Cette certitude était une source incessante de joie. »

Le suicide, pour Drieu, est une « foi sans défaut », une religion d’immortalité nourrie par une méditation intense à partir de la métaphysique indienne. On tue le Moi, on rejoint le Soi, pas de Dieu, pas de péché, la possibilité d’une « merveille » à la portée de chacun. La dernière journée de Drieu à Paris, sur les boulevards ou aux Tuileries, est inoubliable. Il va rentrer chez lui, avaler du « luminal » et ouvrir le gaz, il a toujours mené, sans que personne s’en doute, « une vie libre et dérobée » (beaucoup de bordels), il fait l’éloge de la solitude : « Je prête à la solitude toutes sortes de vertus qu’elle n’a pas toujours ; je la confonds avec le recueillement et la méditation, la délicatesse de cœur et d’esprit, la sévérité vis-à-vis de soi-même tempérée d’ironie, l’agilité à comparer et à déduire. »

Le voici donc mêlé à « la foule ignoble », comme un voyageur qui prend son temps entre l’hôtel et la gare. « Toutes les occupations humaines se dissolvaient sous mes doigts. Tout me paraissait vain et déjà détruit. » Plus de société, plus d’amis (« j’étais compromettant »), plus de femmes, plus d’ennemis non plus (il plaint un jeune résistant qui l’a reconnu, et qui lui montre, de loin, son mépris). Il évite les coups, le lynchage, les policiers, les juges, l’exécution inévitable. Pas de mystique non plus, pas le moindre bouddhisme. Alors quoi ? Un acte, c’est tout. Revenu dans son appartement, il regarde attentivement les objets, évoque Poe et Baudelaire. Il sait que son regard est le dernier qui sort de ses yeux. Le dernier ? Non, puisque sa femme de ménage, qui a oublié son sac, repasse chez lui, le trouve dans le coma et le « sauve ». Ce sera donc pour la prochaine fois. « J’ai vaincu la peur de mourir », écrit Drieu. Qui peut en dire autant ?

 

Pierre Drieu La Rochelle, Romans, récits, nouvelles, édition de Jean-François Louette, Gallimard, La Pléiade, 2012.

 

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2477, du 26 avril 2012.

 

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15 avril 2012

Six traits

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François Jullien (1) est très obstiné : il s’est rendu compte, depuis longtemps, qu’il aurait beau alerter les intellectuels occidentaux sur leur difficulté à aborder la pensée chinoise, peu de réponses lui parviendraient alors que les Chinois sont désormais partout (jusque dans les châteaux du Bordelais, par exemple).

Prenons une situation cocasse. Il descend dans une rue du quartier Latin de Paris, et il regarde les enseignes des boutiques ou des restaurants chinois. Voici des idéogrammes qui signifient « Nouveau florissant » ou « En plein épanouissement ». En français, écrit en dessous, cela devient « Délices asiatiques » ou « Délices express ». Mieux, « Ciel-essor » est traduit brutalement par « Chez Tonny ». Pourquoi ne pas aller dîner chez Tonny ? Sans doute, mais suis-je vraiment entré dans un changement d’écoute ?

« Les deux perspectives frayées dans l’une et l’autre langue ne communiquent pas. Il y a là une appellation « du dedans » et une appellation « du dehors », et les deux s’ignorent.»

Simple anecdote, dira-t-on. Mais non, le malentendu est plus grave, et il est mondial. Le chinois me fait signe, et je passe devant lui sans le voir. Le résultat est un enfermement identitaire sur fond d’uniformisation globale. La philosophie ne me permet pas «d’entrer» en chinois, pas plus que la théologie ou la mythologie.

Si je dis, de façon biblique, « Au commencement Dieu créa le Ciel et la Terre » (ou « Au commencement était la Parole »), je pose d’emblée le problème de la Création. Voilà un Dieu qui fabrique et commande, et qui pose une Loi à laquelle je suis plus ou moins tenu d’obéir. Si, au contraire, je prends comme commencement la « Théogonie » d’ Hésiode, je suis dans une cascade générative pour la plus grande gloire d’ Eros, « le plus beaux des dieux immortels ». Création hébraïque ou génération grecque, je tourne, même sans le savoir, entre ces deux cercles, appelons-les, par commodité, Dieu et Platon.

Voyons maintenant la première phrase chinoise du « Classique du changement » («Yi-King»). Si je traduis, comme Jullien, par « commencement-essor-profit-rectitude », je ne suis plus du tout en présence d’un Dieu créateur ou générateur, mais dans un processus d’écriture naturelle, comme l’illustrent les fameux hexagrammes (six traits continus, le Ciel; six traits brisés, la Terre). J’existe dans une transformation, une modification, une régulation qui n’en finissent pas d’avoir lieu. Je n’ai plus affaire à une causalité, et encore moins à un commandement quelconque.

Dans le Tao (la «Voie»), avec ses deux polarités yin et yang (capacité réceptive, capacité initiatrice), tout devient fonctionnement incessant (« yong ») qui n’a pas besoin de parler (« le Ciel ne parle pas »). Le vrai commencement n’a rien d’éclatant ou de fracassant, c’est une amorce d’ampleur qui tend à être « spontanément ainsi » (« ziran »). Son style est la formulation, la formule. « Pour pénétrer dans la pensée chinoise, dit justement Jullien, il faut quitter un «chez-soi » de la pensée et se laisser déranger.»

Mais qui a encore envie, de nos jours, d’être dérangé dans ses habitudes mentales ? Moi, en tout cas. Finissons par cette nouvelle traduction des extraordinaires « Ecrits de Maître Wen. Livre de la pénétration du mystère » (2) : « L’homme du Tao est vacuité, équanimité, limpidité, souplesse, simplicité. La vacuité est sa demeure, l’équanimité sa nature, la limpidité son miroir, la souplesse son agir, le retour sa constante. Chez lui, la souplesse est dure, la faiblesse forte, la simplicité pilier.»

 

(1) François Jullien, Entrer dans une pensée ou des possibles de l’esprit, Editions Gallimard.
(2) Jean Levi, Ecrits de Maître Wen. Livre de la pénétration du mystère. Texte traduit et annoté par Jean Levi. Editions Les Belles Lettres, «Bibliothèque chinoise», 2012.

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°3244, 29 mars 2012.

 

 

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8 avril 2012

Cauchemar

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Cauchemars

Le bruit m’endort, le silence m’éveille. Les chiffres m’abrutissent, la musique me ranime. Les attentats racistes me glacent, et l’incroyable histoire du tueur fou de Toulouse me pétrifie. C’est donc passablement ralenti que je vais arriver à la fin de cette interminable campagne présidentielle. L’horreur des assassinats ciblés par l’homme au scooter a momifié le Président, qui n’est jamais aussi maître de lui que devant des cercueils. Le ministre de l’Intérieur est passé du livide au rose, et l’union nationale funèbre aura duré deux jours, avant que les passions se redéchirent de plus belle, chacun appelant au rassemblement.

De toute façon, aucun événement barbare n’a jamais arrêté la publicité et les marchés financiers. Le cinglé islamiste a été bousillé après trente-deux heures de confusion, j’hésite à prendre part pour le GIGN ou le Raid, je ne sais plus très bien si Dieu est bon ou mauvais. J’observe le candidat socialiste, Sisyphe héroïque avec son rocher en caoutchouc, s’égosiller et défendre religieusement l’harmonie laïque. Le Président, lui aussi, crie beaucoup, à l’unisson des autres candidats au poste suprême. La nuit, en rêve, tout se complique : je vois des drapeaux tourbillonner, des adversaires vociférer, des visages convulsés hurler, et j’ai l’impression que ma salle de bains n’est pas sûre. Marine Le Pen, haletante, a fini par obtenir ses 500 signatures, alors qu’elles ont été accordées sans problème au mystérieux Cheminade, qui m’intrigue de plus en plus. Pauvre Villepin ! Pauvre Lepage ! Heureux Poutou ! Radieuse Arthaud ! Mélancolique Dupont-Aignan ! Vorace Mélenchon ! Tortue Joly ! Stagnant Bayrou ! Vite, le choc final et frontal Sarkozy-Hollande ! Qui reprendra la Concorde ? Qui sauvera la Bastille ? Françaises, Français, encore un effort pour cinq ans d’efforts !

Abîmes

Désastre humain : le jeune possédé de Toulouse abat froidement, et à bout portant, des enfants juifs, il filme ses assassinats, il meurt en martyr. Il y a des crimes qui sont des abîmes, celui-là en est un. Comme quoi le Mal, pour l’appeler par son nom avec une majuscule, est toujours plus profond que ne le croient les gentils humanistes. Mais il y a aussi des désastres naturels et techniques, comme celui de Fukushima. Aucun reportage ne peut donner le sentiment intime de cette catastrophe. Pour cela, il faut un écrivain véritable, Michaël Ferrier (1) : « La pluie tombe, mais ce n’est plus la pluie, le vent souffle, mais ce n’est plus le vent : il porte avec lui le césium et le pollen, des bouffées de toxines et non des parfums. La mer, tout en continuant à rugir, devient muette de terreur. Elle dilue autant qu’elle peut ces résidus mortifères. Le jour est inhabitable. La nuit s’installe et n’apporte pas l’oubli, juste la crainte de nouveaux rêves, plus sombres et plus fétides à chaque fois. L’horreur est une atmosphère : particules perdues, nuages poudreux, rayonnements douteux. Nous en sommes arrivés – ou revenus – au stade météorologique de notre histoire : nous confions notre destin au vent, aux vagues. »

Et aussi : « La demi-vie n’est pas une moitié de vie. Techniquement, c’est un cycle de désintégration. Les déchets et les produits de l’industrie nucléaire mettent un certain temps à se désintégrer, temps pendant lequel ils demeurent nocifs. La demi-vie est la période au terme de laquelle un de ces produits aura perdu la moitié de son efficacité ou de son danger. Cela peut se compter en jours, en années, en siècles ou en millénaires. »

Bordeaux chinois

Le débat filandreux autour de l’abattage rituel religieux rendrait toute âme sensible athée et végétarienne. Je me sens déjà vaguement coupable de manger du porc, de fumer, de ne pas avoir de barbe, d’adresser la parole à ma voisine, de boire de l’alcool et du vin. Un verre de bon bordeaux me calme et me ramène à la raison, pratiquée depuis longtemps dans ma belle ville natale.

Mais que vois-je soudain ? Les Chinois ont envahi les environs de Bordeaux, achètent des châteaux, se passionnent pour les crus locaux et les importent en masse. Céline (fanatique buveur d’eau) s’est trompé : les Chinois ont dépassé la Champagne et Cognac, ils sont dans les vignes, ils se poivrent au vin rouge. Regardez Lili, énergique et ravissante Chinoise de 28 ans : elle vous annonce une nouvelle ère dont personne ne semble se rendre compte. Comme le dit un vigneron bordelais : « En France, lors des voyages présidentiels à l’étranger, on parle de TGV, de Dior, des avions. Mais les vignerons qui représentent l’équivalent de 180 Airbus par an, on n’en parle pas… Chirac aimait la bière, Sarkozy le Coca… »  Une rumeur prétend qu’à la fin de sa vie, pour apaiser sa conscience, Mao buvait en douce du Margaux dans son pavillon de la Cité interdite. Simon Leys vous dira que c’est impossible, mais il ne sait peut-être pas tout.

Saint-Patrick

Pendant que Poutine avale son dixième verre de vodka, en versant une larme de crocodile sur sa réélection contestée mais réelle, les Irlandais, en pleine forme malgré leurs difficultés, fêtent le 17 mars, tous et toutes en vert et blanc, la Saint-Patrick, du nom de leur évangélisateur au début du Ve siècle. Poutine et les Chinois laissent massacrer les Syriens, mais les Irlandais pensent que saint Patrick est le patron de la bière. Obama trinque avec eux, en hommage à ses origines maternelles irlandaises (point que je partage avec lui, puisque j’ai une arrière-grand-mère du même pays).

Le vieux Benoît XVI est-il protégé par saint Patrick à Cuba ? Rien n’est impossible. Mais c’est ici le moment de se souvenir de l’immense James Joyce, impénitent buveur de vin blanc, mort en exil, à Zurich, le 13 janvier 1941, à deux heures du matin. Il avait coutume de dire que, sans l’aide de son saint patron, il ne serait jamais arrivé à rien. Sur son bureau, après sa mort, on a trouvé un dictionnaire de grec et un livre intitulé Je suis disciple de saint Patrick. On connaît la formule de Joyce, plus que jamais actuelle : « L’Histoire est un cauchemar dont j’essaye de me réveiller. »

 

(1)     Michaël Ferrier, Fukushima – Récit d’un désastre, Gallimard, L’Infini, 2012.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n°3403, dimanche 01 avril 2012.

 

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11 mars 2012

Oscar Voltaire

Classé sous Non classé — sollers @ 12:2

Dujardin

« Oscar » Dujardin sait tout faire : l’amour, les claquettes, la séduction instantanée, le chien, le cheval, l’humour, la sympathie forcée, l’anglais de cuisine, le muet plus expressif que le parlant, bref, c’est le Français idéal. Au point où on en est d’une campagne électorale interminable, de plus en plus sonore et très embrouillée, il devrait, aussitôt rentré en France après son triomphe américain, poser sa candidature à la présidence de la République. Il est évidemment de droite, de gauche, du centre, il est national, il est prudemment socialiste, les agriculteurs l’adorent, mais les ouvriers aussi, il a une femme blonde qui n’arrête pas de sourire, je ne vois que des élites renfrognées qui osent faire la petite bouche devant ce candidat éclatant. Pas besoin de parler, son silence en noir et blanc s’impose. Il apparaît, et c’est le retour d’avant la crise de 1929, le bonheur de vivre, la bonhomie à tout-va, l’horizon radieux des classes moyennes, l’écologie en action, le populisme tranquille. Un sourire, et c’est dans la poche, la planète, médusée, applaudit. L’audimat, le soir de sa déclaration dansante, explose, et toutes les femmes se précipitent sur lui. C’est le véritable héros de la Saint-Valentin, qui a fait fleurir, le 14 février, les messages amoureux les plus émouvants. Ce saint Valentin, martyr du IIIe siècle de notre ère, a été choisi, au Moyen Âge comme saint patron du vertige printanier, Dieu seul sait pourquoi : lévitations intensives, vierges devenues folles, chaleur inexplicable à son contact ? Des spécialistes nous expliquent que le 14 février est le début de la drague chez les oiseaux. Les amoureux sont des oiseaux. Je ne retiens ici qu’une seule déclaration sublime publiée dans Libération : « Merci, mon capitaine AD HOC, de tenir le cap dans les hautes mers de l’amour, vers le plus beau des mouillages, dans ce port qui nous attache. Signé : Isabelle, ton oeil de cigale, ta poulie à violon, ta dame de nage, ta faveur, ton écoute, ton ardente. » Voilà le vrai génie érotique, national. Vive le capitaine AD HOC ! Vive Oscar Dujardin ! Vive la France !

Anonymous

Tout se passant de plus en plus sur le Net, ces terroristes d’un nouveau genre m’intriguent, au point que je me demande parfois si je ne suis pas l’un des leurs. Ils peuvent se manifester n’importe où, n’ont aucune structure établie, c’est tout le monde et n’importe qui, jeunes, anciens, hackers professionnels, amateurs. Ils sortent parfois au grand jour, avec des masques reproduisant le visage d’un catholique anglais du début du XVIIe siècle, membre de la Conspiration des poudres, qui voulait faire exploser Westminster. Ils ne sont pas violents, ils ne font pas de politique, leur seule revendication est la libre circulation des données (ce que ne peut que redouter tout pouvoir existant). Ils disent des choses étranges : « Vous êtes. Je suis. Chacun est. » Ou bien : « Nous sommes Anonymous, nous sommes légion, nous ne pardonnons pas, nous n’oublions pas. Unis comme un seul, indivisibles, redoutez-nous. » Ou encore : « Anonymous peut être un monstre horrible, insensible et indifférent. » On comprend que les dictateurs s’énervent, et que toutes les polices soient sur les dents. Moralité : l’anarchisme est toujours vivant, la preuve.

Franc

Cette fois, c’est fini : les billets imprimés en francs ne sont plus échangeables à la Banque de France. Une queue interminable, le dernier jour, se pressait devant les guichets. Les collectionneurs prennent le relais. J’apprends que le Debussy (avec un peu de mer sur la gauche) est très rare et très recherché. Ces billets, on s’en souvient, étaient une impressionnante collection de visages en couleurs, avec une majorité de grands écrivains. Je revois ainsi Victor Hugo, Racine, Corneille, Molière (500 francs), et l’un de mes préférés, Quentin de La Tour (50 francs). Je rêve encore du Delacroix (100 francs) reproduisant un tableau qu’il vaut mieux oublier, La liberté guidant le peuple. J’avoue avoir eu un faible pour Montesquieu (200 francs), et, plus intimement, pour Pascal (500 francs). Le Cézanne, tardif (100 francs), aura été l’avant-dernier billet en peinture (il serait très surpris, Cézanne, de savoir qu’une version de ses Joueurs de cartes a été achetée, à prix d’or, par le Qatar). Avant d’entrer au Panthéon, Marie Curie a été la première femme à valoir 500 francs, et à clore ainsi, de façon atomique et féministe, cette liste fantastique renvoyée au cimetière de l’histoire. Marie Curie, à 500 francs, a pris la place de Pascal (j’en ai gardé trois, leur prix de collection va monter sous peu). Le billet inoubliable est quand même celui de Voltaire (10 francs seulement, mais quelle allure !). Ah, si l’euro coule, rendez-nous Voltaire! L’association Voltaire à Ferney vient de fêter le 250e anniversaire de ce lieu rendu célèbre par la présence de ce dérangeur universel. Je reçois ainsi la plus belle récompense de ma vie : une carte de membre d’honneur. Le 22 juillet 1761, Voltaire écrit à Mme du Deffand cette phrase extraordinaire : « Quand je vous aurai bien répété que la vie est un enfant qu’il faut bercer jusqu’à ce qu’il s’endorme, j’aurai dit tout ce que je sais. »

Voltaire

En principe, je ne suis pas très amateur de romans policiers, mais en voici un d’une originalité passionnante, Le Cerveau de Voltaire (1), d’un certain Franck Nouchi.

L’auteur est-il un Anonymous ? Son projet semble le suggérer. Il invente une histoire parfaitement crédible, à partir du vol d’un morceau du cerveau de Voltaire, conservé jusque- là à la Comédie- Française. Le coeur, lui, est dans le socle d’une statue de Houdon à la Bibliothèque nationale. On demande une expertise ADN des deux restes d’organes, et ils coïncident. Ce test hautement technique n’échappe pas à un amateur qui envisage de cloner l’auteur de Candide, tellement il est écoeuré de l’affaissement intellectuel français. Voltaire cloné ! Venant juger son pays et le monde ! Un commissaire est sur le coup, et on le sent, peu à peu, possédé par son enquête au point de frôler la folie. Au passage, un certain nombre de penseurs actuels en prennent pour leur grade. Le cloneur est sérieux, le commissaire accablé, le lecteur subjugué. Voltaire de nouveau parmi nous ? Est- ce possible ? Je ne vous raconte pas la fin, subtilement amenée. Mais qui est donc ce Nouchi ? Quelle rage l’anime ? Qui ou quoi représente « l’infâme » aujourd’hui ? Ouvrez, et lisez.

 

(1)-Franck Nouchi, Le Cerveau de Voltaire. Editions Flammarion, 2012.

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n°3399
du dimanche 4 mars 2012.

 

 

 

 

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4 mars 2012

Le Grec Céline

Classé sous Non classé — sollers @ 20:2

C’est une histoire d’amour qui tourne mal, mais elle est passionnante et étrange. En 1947, Céline sort de sa prison danoise et habite une baraque au bord de la Baltique trouvée par son avocat. Il a 53 ans, il est physiquement détruit mais très alerte. Il apprend qu’un jeune professeur juif américain l’admire au point de faire l’éloge d’un de ses pamphlets, les Beaux Draps. Pas de doute, Céline est un « génie littéraire», et on doit le reconnaître comme tel. Mieux : ce Milton Hindus, âgé de 30 ans, veut faire reparaître Mort à crédit aux Etats-Unis, avec une préface. Céline, surpris, enthousiaste, rusé, lui écrit : « Vous faites merveille. Vous me faites revivre aux USA. C’est le miracle

Marquons bien les dates : à ce moment-là, Céline est considéré comme mort en France, les Danois vont lui sauver la vie en s’opposant à son extradition, il prépare son procès pour lequel il mobilise toutes ses forces, il « chauffe » donc son correspondant inespéré, et se met à lui parler de son art poétique qu’il développera par la suite dans ses  Entretiens avec le professeur Y. Nouvelle stratégie : je suis avant tout un styliste, j’ai inventé une nouvelle musique, « je suis tout à la danse », mes idées n’ont aucune importance, et d’ailleurs l’antisémitisme est complètement dépassé et inepte, c’est « une idiotie fondamentale ». A-t-il lu Mein Kampf de Hitler ? Non. « Tout ce que pensent ou racontent ou écrivent les Allemands m’assomme… Tout ce qui est d’outre-Rhin me coagule.» Et encore : « La vocifération hitlérienne, ce néo-romantisme hurlant, ce satanisme wagnérien, m’a toujours paru obscène et insupportable. » La langue française s’était endormie, j’ai réveillé son intimité, son « rendu émotif ». « Ma vie physique est un martyre, ma vie mentale, il faut l’avouer, une perpétuelle féerie. »

Hindus lui pose des questions et Céline lui répond. Il faut que la langue «palpite plus qu’elle ne raisonne», il est un « coloriste de mots » dans un langage de tous les jours. Réalisme, naturalisme ? Ah, mais non : « La vérité ne me suffit plus. Il me faut une transposition de tout. Ce qui ne chante pas n’existe pas pour l’âme. Merde pour la réalité. Je veux mourir en musique, pas en raison ou en prose. »

Hindus fait des réserves sur Freud ? L’étonnant médecin Céline lui répond que « Freud a été un très grand clinicien ». Il a déliré, bien sûr, mais tout le monde délire. En somme, « la maladie du monde est l’insensibilité ». Et, puisque nous sommes dans les souvenirs des Etats-Unis (côté positif : les jambes des actrices de cinéma, le jazz), Céline demande à Hindus des nouvelles de son grand amour américain, la dédicataire du Voyage, Elizabeth Craig : « Quel génie dans cette femme ! Je n’aurais jamais rien été sans elle. [...] Elle comprenait tout avant qu’on ait dit un mot… Elles sont rares les femmes qui ne sont pas essentiellement vaches ou bonniches, alors elles sont sorcières et fées. Voyez Isadora Duncan. Tout autour d’elle tourne au sabbat. » Céline insiste : «Ce sont les danseuses que je lis. Je suis grec par ce côté, ah pas par le sexe ! par le geste… par leur émanation même. »

Hindus pose des questions naïves : est-ce que Céline va vérifier les lieux qu’il décrit, est-ce qu’il fait des plans ? Réponse immédiate et très vive : « Toutes ces histoires de plans me paraissent idioties. Tout est écrit déjà hors de l’homme dans l’air. » Un livre est un château aérien, mais enveloppé d’une gangue de brume et de fatras. L’écriture consiste à déblayer autour, et « la transmutation du mirage au papier est pénible, lente, c’est l’alchimie ». On ne peut pas être plus loin du réalisme ou du naturalisme, illusion grossière de tous ceux qui cherchent la reproduction du sensible en dehors des mots (et voilà, d’après Céline, ce qu’on lui reproche avant tout). « Je ne crée rien à vrai dire. Je nettoie une sorte de médaille cachée, une statue enfouie dans la glaise. Tout existe déjà. Lorsque tout est bien nettoyé, propre, net, alors le livre est fini… (…) Tout est fait hors de soi, dans les ondes je pense. Aucune vanité en tout ceci. C’est un labeur bien ouvrier, ouvrier dans les ondes. »

Hindus est épaté : «Les Français doivent réaliser, que ça leur plaise ou non, que vous êtes aux yeux du monde leur écrivain vivant majeur. » Nous sommes là en 1948, et Céline, en 2012, plus de cinquante ans après sa mort, est plus vivant que jamais. À l’époque son cas est pendable, d’autant plus que des désinformations constantes le visent, par exemple qu’il aurait été le médecin de Pétain à Sigmaringen. Or il n’a jamais soigné Pétain : « On me ferait gloire d’avoir torturé Pétain ! » Bref, il est dénoncé chaque jour, la presse communiste danoise étant la plus virulente. Peu importe qu’il ait traité Abetz de « clown pour catastrophes » et Hitler de «mage pour le Brandebourg». Que faire ? Écrire et encore écrire, et ce sera ce chef-d’œuvre intitulé Féerie pour une autre fois. « Je suis Sisyphe avec un rocher de papier ! Grotesque comme il faut en ces temps grotesques ! » Hindus est concret : il envoie à Sisyphe du café, du thé, du sucre et des bas nylon pour Lucette, la femme danseuse héroïque du forçat des lettres, lequel se moque du prix Nobel donné à Sinclair Lewis, « apothéose des insipides ». Et voici un pronostic radical : « Lorsque toute la civilisation européenne aura croulé, coulé, il ne restera qu’un livre: le Voyage au bout de la nuit. »

Hélas, hélas, tout va se gâter assez vite, car Hindus, à l’invitation de Céline, a décidé d’aller voir son idole au Danemark. Il passe d’abord par Paris et va sur la tombe de la mère de Céline au Père-Lachaise. Céline est ému. Mais que s’est-il passé là-bas, à Korsor, pendant trois semaines ? Hindus, comme il le dira plus tard, est révulsé par Céline. « Il est aussi bourré de mensonge qu’un furoncle de pus. » Il est sale, grossier, vaniteux, obsédé par l’argent, «altéré de sang», une « vipère ». Hindus se venge de sa propre admiration, et écrit « le Monstrueux géant », qui deviendra « le Géant estropié ». Le 23 août 1949, Céline lui écrit : « Je ne vous ai fait aucun mal et vous m’assassinez. » Il crie aussitôt à la diffamation, menace de faire un procès, et, retors, se plaint au président de la Brandeis University où Hindus enseigne. Peine perdue, le livre de Hindus n’a presque pas de résonance en France, et Céline ne se privera pas de mentir en disant qu’il n’a vu son admirateur qu’un quart d’heure. « Hindus crevait d’être inconnu. Un beau reniement public si vous voulez. » En 1950, le procès de Céline s’ouvre à Paris. Hindus est revenu de son ancien amour, maintient que Céline, « malgré ses limites », est un grand écrivain, ce que Louis Martin-Chauffier trouve non pas une circonstance atténuante mais aggravante, argument, réplique Hindus, qui a toujours servi à persécuter les hommes de talent. Ce procès dure toujours, puisque je lis dans un magazine d’aujourd’hui que Céline était une « ordure ». Au passage, citons un témoin de l’époque, interrogé par Hindus à New York : « Céline aime les enfants, les animaux, les danseuses et les bonbons au chocolat. » On voit bien que c’était un monstre.

 

Louis-Ferdinand Céline, Lettres à Milton Hindus, 1947-1949, nouvelle édition présentée et annotée par Jean-Paul Louis, Gallimard, 2012.


Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2468
du 23 février 2012.

 

 

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