SOLLERS Philippe Blog

12 novembre 2009

Vertu lumineuse

Classé sous Non classé — sollers @ 20:2

Au fond, en 1974, dans son grand délire final de Révolution culturelle, Mao voyait juste : son adversaire principal n’était pas la marionnette militaire qui voulait l’assassiner, Lin Piao, mais bel et bien un spectre du Ve siècle avant notre ère, Confucius. D’où l’effarante campagne de masse « pi Lin, pi Kong » (« critiquer Lin, critiquer Kong ») agitant brusquement la Chine entière sous les yeux de l’Occidental ahuri (j’étais là). À ma droite, donc, l’ultra-réactionnaire Confucius-Kong, dévot de l’ordre millénaire patriarcal, de la piété filiale, du juste milieu, un vilain et vieux conformiste misogyne et mangeur de femmes ; à ma gauche, le radieux et sanglant totalitaire Mao pourfendant le Sage des sages, le Maître des maîtres, le vrai Fils du Ciel, le souverain trop respecté en secret des esprits et des rites. Lutte titanesque et cocasse, digne de la Terreur de la Révolution française voulant à tout prix éradiquer le culte de Jésus-Christ. 

Trente-cinq ans plus tard, en Chine, Confucius est de retour, les études sur lui se multiplient, le capitalisme se porte à merveille, faisant peu à peu de l’Empire du Milieu la première puissance mondiale, et Mao, dans son mausolée, a tout le temps de méditer, comme une surprise dialectique, cette formule de « la Pratique équilibrée », un des classiques du confucianisme : « Dépasser la mesure ne vaut pas mieux que de ne pas l’atteindre.» 

Dès 1987, dans sa présentation de sa traduction des « Entretiens » de Confucius, Pierre Ryckmans (alias Simon Leys) disait que « nul écrit n’a exercé une influence plus durable sur une plus grande partie de l’humanité », et que, « sans cette clé fondamentale, on ne saurait avoir accès à la civilisation chinoise ». Cette clé multiple, la voici désormais en Pléiade grâce au patient travail de Charles Le Blanc et Rémi Mathieu. Travail difficile, puisque les paroles du Maître ont été recueillies, compilées, ruminées et développées par ses disciples, notamment Meng zi et Xun zi. C’est toute l’école confucianiste qui est ici représentée, parfois contradictoire, mais toujours irradiée par la personnalité hors norme de son fondateur. 

C’est parfois long et fastidieux, loin des fulgurations taoïstes anarchisantes, mais profondément révélateur de ce qui n’est ni une religion (on est aux antipodes du bouddhisme, fût-il tibétain) ni une morale simpliste. L’essentiel est une pratique en situation : quelqu’un pose une question, le Sage y répond de façon elliptique ou anecdotique, on est sans cesse dans le concret en fonction de la Voie (dao) assimilée à une Grande Etude. On sait que Confucius, mort en 479 avant notre ère, avait des ambitions politiques et qu’il a échoué. Il s’est rabattu sur l’enseignement « ouvert indifféremment à tous » (grande révolution), et tant mieux puisque nous le voyons vivre et parler comme s’il se promenait parmi nous. 

Surprenant Confucius : je doute qu’un officiel politique chinois d’aujourd’hui ou un milliardaire affairé comprenne vraiment ce que ce curieux philosophe entend par « humanité » (ren) ou par « homme de bien » (junzi), termes qui renvoient à des réalités beaucoup plus profondes que «droits de l’homme» ou « honnête homme ». Ce bizarre enseignant itinérant qui n’ouvre sa porte qu’à ceux qui « trépignent d’apprendre » et ont quelque chose à dire (le premier venu peut entrer, mais il faut qu’il fonctionne, sans quoi on le laisse tomber) passe son temps à s’enseigner lui-même et se perfectionne en perfectionnant les autres. On le voit mal, en France, dans une université dévastée, et encore plus mal dans la compagnie de ceux qui se prétendent « philosophes ». Mais quel est donc son but ultime ? La joie. « Celui qui sait une chose ne vaut pas celui qui l’aime. Celui qui l’aime ne vaut pas celui qui en fait sa joie. » Confucius en bonze poussiéreux ? Mais non, « c’est un homme qui, dans son enthousiasme, oublie de manger et, dans sa joie, oublie les soucis; il ne sent pas l’approche de la vieillesse »

Voyons maintenant son autoportrait : « À 15 ans, je me suis consacré à l’étude; à 30 ans, j’en avais acquis les fondements; à 40 ans, je n’avais plus de doutes; à 50 ans, je comprenais les dispositions du Ciel; à 60 ans, je pénétrais le sens profond de ce que j’entendais; à 70 ans, je suivais ce que mon cœur désirait sans excéder la juste mesure. » Ce perpétuel étudiant est mort à 73 ans, et on peut deviner que cela ne lui a fait ni chaud ni froid de mourir. Autre confidence d’une existence soumise à une détestation particulière de la part du mensonge : « Si à 40 ans vous êtes encore un objet de haine, vous le serez toute votre vie. » 

C’est un exilé de l’intérieur qui parle, un exclu du gouvernement des choses par les animaux de pouvoir. Il sait qu’après sa disparition il sera plus ou moins sanctifié, c’est-à-dire momifié par la routine, à l’opposé de sa vision extatique du Ciel. Personne ne le connaît donc ? Mais pourquoi ? « Je ne murmure pas contre le Ciel, je ne m’en prends pas aux hommes. J’étudie les choses les plus simples pour pénétrer les choses les plus élevées. N’est-ce pas le Ciel qui me connaît ?» À la limite, il pourrait ne plus parler, puisque ce fameux Ciel, sans rien dire, laisse s’accomplir toutes choses. Aux agités des systèmes et du calcul, aux énervés de l’action, il préfère, de façon très taoïste, le wuwwei, le non-agir, qui rejoint l’activité céleste inlassable. On plonge là dans le passé millénaire et mythique de la Chine, avec ses héros emblématiques, Shun, par exemple, qui, pour toute manifestation de souveraineté, s’asseyait face tournée vers le sud, et c’est tout. Vision lucide et sans illusion : « Seules la sagesse suprême et l’ignorance crasse sont immuables. » Tout s’écoule et change sans cesse, sauf ces deux pôles. Au milieu, si on peut dire, il y a le tourbillon des savoirs, des opinions, des affaires. On doit quand même s’inquiéter que l’ignorance crasse l’emporte sur la sagesse suprême, et que ne puisse plus briller la «Vertu lumineuse». Mais, là encore, Confucius étonne : nulle plainte, nulle posture de supériorité, nulle arrogance, nulle vanité, nul orgueil. « L’homme de bien s’afflige de son manque de talent, il ne s’afflige pas d’être inconnu des autres. » Il parle avec retenue, il aime la musique et les arts, il trouve que l’humanité, cet océan, est « difficile »

« C’est une force, écrit Leys, qui informe tout, mais que nul ne possède vraiment : on ne l’appréhende que partiellement; on ne peut la saisir que dans ses manifestations et ses effets. » Sagesse insubmersible de la Chine, nullement religieuse, comme le prouve l’hostilité du confucianisme au bouddhisme et à ses vies dans des couvents. « J’ai déjà passé, à réfléchir, une journée entière sans manger, et une nuit entière sans dormir, mais sans résultat. Mieux aurait valu étudier. » On dit à Confucius qu’un dignitaire agit seulement après avoir réfléchi trois fois, et il réplique : «Deux fois suffiraient.» Enfin ceci, d’une urgente réalité : « Celui qui sait réchauffer l’ancien pour comprendre le nouveau mérite d’être considéré comme un maître. » 

« Philosophes confucianistes », édition établie par Charles Le Blanc et Rémi Mathieu, Gallimard/la Pléiade, 1536 p. 

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2348 du 5 novembre 2009.

7 novembre 2009

Le visible sort de l’audible

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Tout spécialiste, privé ou public, de la représentation érotique connaît cette difficulté : à peine vu, ou utilisé, le document se refroidit, se fige, comme s’il demandait à être détruit. Rien de plu difficile que de faire durer visuellement un fantasme. La cause en est simple : consciemment ou non, l’excitation sexuelle se déroule sur fond verbal, elle est immergée dans une coloration de mots, des voix, des accents, des murmures, des gémissements virtuels appelés par l’horizon de l’acte. D’où l’intelligence de la mise-en-scène sadienne : rien ne sera fait qui ne puisse être dit, raconté, détaillé. Le visible doit « sortir » de l’audible. À cette condition, la répétition devient une fête des déformations. 

La photographie a aujourd’hui deux limites terribles : la publicité et le sport. La pression emphatique de l’image corporelle imposée par ces deux contraintes pèse plus ou moins sur toute opération de dénudation. Regardez le bazar pornographique : le texte soigneusement stéréotypé, sert de légende kitsch à un mixte colorié de produit ou de performance. Il faut que ça marche, et ça marche. Pas de marge, pas de ratage ou de reprise, pas de malaise ou de vertige flou suggéré, pas de trouble : une solide croyance imprègne les cadrages et les découpages. L’image pornographique est tonique, on sent en elle le dynamisme même de la pruderie simplement inversée, elle a quelque chose de naïvement « nordique », elle est conforme à l’esprit protestant du capitalisme en expansion, cadre moyens, secrétaires, commencement, milieu, fin. Moteur. Action. Le sexe est enrôlé dans l’espace de la consommation. Sa négativité est niée, elle est devenue rentable. Il s’agit de perpétuer le mouvement sur place, de le bloquer dans une cohérence qui doit fonctionner. Hétérosexuelle ou homosexuelle, animalière ou pédophile, un même sentiment du devoir habite chacune de ces scènes de piété profonde. Seuls, parfois, et pour cause, les travestis parviennent à faire passer un message de retrait, de détachement, autrement dit de vice. Que les femmes ne s’intéressent pas à la pornographie, même si elles sont appelées à la consolider, c’est tout dire. Elles savent très bien, sans avoir à le formuler, de quoi et comment elles sont le leurre qui emporte toute la comédie dans ses fibres. Voilà donc un marché réglé. 

La photographie efficace, au contraire, donne l’impression que quelque chose se dit. Elle essaye d’occuper un lieu de contradiction et de dérapage. Les meilleurs photographes (Mapplethorpe, Glover) s’enfoncent dans une méditation invisible. L’image est là, mais elle est là comme un élément qui n’aurait pas dû être là, comme un moment de méditation transitoire. LE CORPS EST UN LAPSUS, voilà ce qu’elles suggèrent. Une faute. Une erreur. Une chute du temps. Une bévue du système. Un trou dans la gestion des physiologies. Une insulte légère à l’esprit d’entreprise. Un détournement d’énergie. Un rappel, plus ou moins violent, de la gratuité des organes. Un NON. « C’est en crachant sur ses limites, écrivait Bataille, que le plus misérable jouit. » 

Cette négation, aujourd’hui, est de plus en plus clandestine, risquée, malaisée à atteindre ? Sans doute. C’est en effet la première fois, dans son histoire que l’humanité dispose d’une « bonne version » officielle de la sexualité, y compris de ses déviances, de ses anomalies, de ses tares. Rien ne l’impressionne plus outre mesure, l’humanité, et c’est probablement la raison pourquoi nous vivons simultanément une époque de conformisme redoublé et de libéralisme bienveillant, médical, formidablement moral. 

Des nus ? Tant que vous voudrez. Des postures ? Je vous en prie. Des coïts, des sodomisations, des fellations ? Mais comment donc. Du sado-masochisme en cérémonies pour présentations de mode ? Oui, oui. Ce qu’il faut éviter à tout prix, semble-t-il, c’est l’instant. Sa dépense pour rien, son spasme intérieur. Une bonne photo, de ce point de vue, c’est rare. On y sent une décision farouche d’exhiber pour mieux cacher, de mettre en avant pour mieux dérober, de souligner l’impossible. Silence profond, donc, ou cri. Fragment de langue inconnue et indéchiffrable. Quelqu’un qui va vers sa jouissance est quelqu’un qui accepte, ou non, de s’entendre lâcher son texte, de s’exprimer brusquement dans un dialecte dont il repousse indéfiniment la clé. Des photos, de simples photos, peuvent alors prendre l’allure et la grandeur de parfaits hiéroglyphes. Au milieu des villes dans des appartements soudain habités, dans des salles de bains devenues magiques, malgré les postes de télévision et contre eux, en dépit de la vente des corps aux objets qui les dominent, plus loin que la vie, dans une lumière de mort qui détruirait la mort, on voit alors, brièvement, la signature d’une respiration anonyme et pourtant absolument singulière. Celle du désir de nuit que rien n’a pu empêcher. 

Philippe Sollers
PHOTO n°221-Février 1986.

2 novembre 2009

Identité Nationale Durable

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Inquisition 

À quoi pense Roman Polanski, dans sa cellule de prison en Suisse ? Au ciel, par-dessus le toit, si bleu, si calme. Il a 76 ans, il est très fatigué, il doit faire effort chaque matin, pour se souvenir des raisons de son enfermement, cette sombre histoire d’il y a plus de trente ans avec une jeune fille de 13 ans qui, aujourd’hui, à 45 ans et mère de famille, prie qu’on la laisse tranquille et qu’on abandonne les poursuites contre son séducteur. 

Lui, Polanski, a du mal à évoquer la confusion de ce vieil épisode de dérèglement. Avait-il bu ? Était-il drogué ? Sans doute, mais enfin il a commis un crime abominable pour lequel ni les États-Unis ni la Suisse ne connaissent de prescription. Était-il le jouet de pulsions démoniaques ? C’est possible, comme le prouve son chef d’oeuvre diabolique Rosemary’s Baby. Il s’est moqué du Diable, la vengeance de toutes les sectes sataniques le poursuit. 

Ce qui l’étonne le plus (ou pas vraiment), ce sont les flots de condamnations qui l’accablent, sur le Net ou à travers les blogs. Des légions de procureurs indignés ou de mères de famille de province lui font savoir l’horreur qu’il inspire à l’humanité. La Suisse, surtout, se démène au nom de sa pureté sexuelle et bancaire. Va-t-il être extradé ? Être encore en prison jusqu’à 78 ans, ou plus ? Un juge américain l’exige, soulignant que la loi doit être la même pour tous. 

Pourtant, ce juge vertueux (comme Ernest Pinard faisant condamner, autrefois, Les Fleurs du mal de Baudelaire) ne peut pas s’empêcher de penser sans cesse au forfait monstrueux de Polanski. Il en rêve, il veut avoir sous la main, pour mieux l’observer, ce pervers européen, genre Nabokov avec sa Lolita légendaire. Qu’on boucle enfin ce juif polonais qui a échappé aux nazis ! Il a osé réaliser ce dont tout magistrat voudrait, en douce, être capable de faire. 

À quoi pense le gentil Frédéric Mitterrand dans la nuit de son ministère de la Culture ? Probablement à l’abîme qui sépare les religieux pèlerinages de son oncle à la roche de Solutré et ses propres embardées dans les bordels de Thaïlande. Il s’est ému que l’on fasse soudain payer sa mauvaise vie à un grand cinéaste, il a été imprudent, il n’a pas évalué que l’époque, de droite à gauche, était devenue rigoureusement morale et inquisitoriale. Mais quoi, le président Sarkozy le sauve, pendant que François Mitterrand, dans l’au-delà, fait la moue. 

 Exécution 

Comment ne pas se réjouir du prix Nobel de la paix décerné au souriant Obama ? Tout à coup, plus d’attentats à Bagdad, plus de talibans, calme et sérénité au Proche-Orient, ne vous inquiétez pas, c’est en cours. L’ennuyeux, c’est plutôt ce qui se passe dans les prisons américaines, par exemple dans l’Ohio pour l’exécution ratée d’un condamné à mort. Vous savez comment ça se trafique là-bas, après la grandiose chaise électrique. On pique le condamné avec une substance spéciale, il passe ainsi de vie à trépas sous le regard satisfait des autorités et des familles des victimes. Mais ce que raconte aujourd’hui Romell Broom, un Afro-Américain de 53 ans, condamné à mort en 1984 pour l’enlèvement, le viol et le meurtre d’une adolescente, est hallucinant (voir Le Monde du 2 octobre). 

Pendant deux heures, les exécuteurs tâtonnent et n’arrivent pas à trouver la veine qu’il faut. « Les infirmiers essayaient simultanément de trouver des veines dans mes bras. La femme essaya trois fois dans mon bras gauche, l’homme trois fois au milieu de mon bras droit. » Drôle de crucifixion traînante. Romell hurle, le sang coule, mais ça continue dans les bras et les jambes. « Le maton posa sa main sur mon épaule droite et me conseilla de me relaxer. » Il est plein de bonne volonté, Romell, il ne demande qu’à en finir le plus vite possible, il se « relaxe », mais rien à faire, le supplice s’éternise. Finalement, le directeur de la prison, au milieu des hurlements, interrompt le spectacle qui doit reprendre bientôt. Romell conclut son récit sobrement : «Attendre d’être encore exécuté est angoissant.» 

Moi, je trouve qu’on devrait lui donner le prix Nobel du condamné le plus coopératif, la paix soit avec lui, en somme. Cela dit, la France se grandirait en livrant aux États-Unis ses vieilles guillotines remises en état de marche. C’est simple, clair, net, cartésien, profondément humain, sans bavures. Très peu de bruit, pas besoin de se répéter. Vous me direz que les spectateurs auraient l’impression que ça va trop vite. Ah, ces Américains ! 

Castration 

Aurait-on dû, à l’époque, castrer chimiquement Roman Polanski et Frédéric Mitterrand. Non, bien sûr, mais pour les violeurs d’enfants récidivistes, la question se pose. Et pourquoi ne pas prévenir au lieu de guérir ? On pourrait procéder, en amont, au repérage des petits garçons à l’air bizarre. Ce serait une vaccination préventive, une pour la grippe, une autre pour les écarts sexuels. On arrivera bien, un jour ou l’autre, à une normalité régulatrice. Un pédophile, castré chimiquement et rééduqué, ferait sans doute un bon enquêteur sur le terrain. Il discernerait les déviants virtuels, les futurs éducateurs tordus, les prêtres au devenir douteux. Préservons ainsi notre belle identité nationale. 

 Promotion 

Eh bien, bravo à Jean Sarkozy. Il a retourné une situation délicate, tout le monde semble l’avoir trouvé émouvant, sincère, bosseur, prometteur. Il est, à 23ans, un espoir du pays enfin délivré de ses vieilles obsessions égalitaires et républicaines. Son ascension ne fait que commencer, son père est déjà dépassé en intensité. Jean, après la réélection de Nicolas, pourrait être candidat dès 2017. La gauche, on le voit, veut garder ses régions et a perdu tout espoir de prendre Paris et la fonction suprême. Nous vivons, en pleine lumière artificielle, une grande époque de mutation. Que cent Sarkozy s’épanouissent ! 


Philippe Sollers

Mon journal du mois
Le journal du dimanche n° 3277du dimanche 1er novembre 2009. 

 

14 octobre 2009

Le-canard-du-doute.fr

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Vous ouvrez mécaniquement la nouvelle Pléiade consacrée à Lautréamont, vous croyez connaître l’auteur, depuis longtemps archivé parmi les grands classiques du XIXe siècle, vous jetez un coup d’œil sur le début des « Chants de Maldoror », et vous vous apercevez que, croyant les avoir lus autrefois, vous êtes saisi d’un léger vertige  : « Plût au ciel que le lecteur enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit…» Ça y est, vous êtes pris, ou repris, vous voulez en savoir davantage, vous vous enhardissez, vous devenez féroce, ce qui vous change de la lourde torpeur agitée de l’actualité. Mais votre surprise augmente en découvrant que ce volume est suivi des principaux textes écrits sur les « Chants » et sur « Poésies » depuis cent quarante ans : Breton, Aragon, Artaud, Gracq, Blanchot et bien d’autres, un fabuleux roman. Court-circuit massif : après deux guerres mondiales, des massacres insensés et des tonnes de littérature, Isidore Ducasse, comte de Lautréamont, est plus présent, plus vif et plus énigmatique que jamais. 
Il meurt à 24 ans, quasiment inconnu, en 1870, pendant le siège de Paris. À peine quelques recensions pour les « Chants », rien sur « Poésies ». Mais le feu couve sous la cendre, le fluide agit, la stupeur va se faire de plus en plus forte. C’est Léon Bloy d’abord, en 1890, dans une intervention intitulée « le Cabanon de Prométhée » : aucun doute, l’auteur est fou. « C’est un aliéné qui parle, le plus déplorable, le plus déchirant des aliénés.» C’est un génie, soit, mais avorté. 

Remy de Gourmont, l’année suivante, donne davantage de renseignements dans « le Mercure de France » et va même, le premier, recopier des extraits de « Poésies » à la Bibliothèque nationale (vingt et un ans après leur publication), ce qui ne semble attirer l’attention de personne. Pour Gourmont aussi, Lautréamont est fou, mais d’une « folie lucide ». André Gide, en 1905, note dans son « Journal » qu’il lit le sixième « Chant » à haute voix, visiblement séduit par l’atmosphère hautement pédérastique du livre. Il n’ira guère plus loin et évite, de façon étrange, de parler de l’aspect criminel de Maldoror. Valéry Larbaud, en 1914, reprend Gourmont, en moins bien. Le thème de la « folie » aura la vie dure, comme le prouve encore cette piteuse déclaration d’Albert Thibaudet en 1925 : « Lautréamont n’est assurément pas un de mes auteurs de chevet, et je persiste à penser qu’il y a dans son cas un élément de folie. » On me dit que Thibaudet a tendance à revenir ces jours-ci, comme quoi notre temps est bien celui d’une régression majeure. 

Enfin surgissent Breton et Aragon. Breton, d’abord, dans « Littérature », en 1919 : « À mon sens, il y va de toute la question du langage. » Et l’année suivante, en plein dans le mille : « Je crois que la littérature tend à devenir pour les modernes une machine puissante qui remplace avantageusement les anciennes manières de penser. » La littérature serait donc là pour penser ? Ce n’est pas ce qu’on nous dit tous les jours en réclamant du cinéma social réaliste, des romans familiaux et naturalistes. Le surréalisme révèle et célèbre Lautréamont et, en même temps, le voile. Breton a certes raison de dire qu’il est « l’expression d’une révélation totale qui semble excéder les possibilités humaines », mais la nouvelle raison qu’il représente avec Rimbaud, une raison qui englobe et dissout la déraison la plus violente, reste pour une part indéchiffrable. En 1947, Julien Gracq voit surtout dans « les Chants » une formidable révolte adolescente due à l’enfermement scolaire (Jarry en est un autre exemple singulier), et Lautréamont devient alors un « dynamiteur archangélique ». Pour Artaud, qui le rapproche de Nietzsche, c’est un « poète enragé de vérité », et c’est vrai. Cependant, il faut attendre 1950, et le « Lautréamont et Sade » de Blanchot pour que les choses s’éclairent. Blanchot est en effet le premier à préciser que le personnage principal des « Chants » est le lecteur, le lecteur que devient Lautréamont lui-même en écrivant sa stupéfiante aventure. Il y a une « logique implacable » à l’œuvre dans les ténèbres du Mal comme il y aura bientôt une logique tout aussi implacable dans l’apologie du Bien. L’homme est mauvais, celui qui l’a créé est mauvais, toutes les strophes impeccablement fiévreuses des « Chants » nous le rappellent avec une maîtrise mathématique du délire, servie par un humour terroriste. Est-ce sérieux ? Oui, très. Est-ce comique ? Pas moins. Voilà de quoi désorienter à jamais l’être humain, ce « canard du doute »

On comprend que Camus, en 1951, dans « l’Homme révolté » ne soit pas d’accord. Pour lui, Lautréamont tombe dans une « tentation nihiliste » et il ne voit dans « Poésies » que des « banalités laborieuses », un « morne anticonformisme » et même un goût de « l’asservissement intellectuel » qui s’épanouit dans les totalitarismes du XXe siècle. Le commandeur Breton réagit immédiatement dans un article cinglant, « Sucre jaune », où il attaque aussi le « Baudelaire » de Sartre : « On ne saurait trop s’indigner que des écrivains jouissant de la faveur publique s’emploient à ravaler ce qui est mille fois plus grand qu’eux. » Le malentendu est total. Camus et Sartre parlent morale, Breton poésie. Mais poésie dans un sens tout autre que celui de « poète », de « poèmes », et c’est là le cœur de la question. Rien n’est plus « moral » que la logique de Lautréamont, mais pour une autre raison profonde et démonstrative qui n’a plus aucun rapport avec le poison de la « moraline » (selon le mot de Nietzsche). Lautréamont poursuit sa route. On le retrouve, en 1956, dans « Mode d’emploi du détournement » de Debord et Wolman, et on sait que toute l’œuvre de Debord est marquée par « Poésies », ce qui se laisse entendre dès « la Société du spectacle ». Le « détournement » est une technique de guerre corrosive, de même que l’art, extrêmement difficile, de la citation. Debord a montré là une virtuosité décapante. Le surréalisme, le situationnisme : comment comprendre le XXe siècle sans ces deux revendications passionnées de liberté ? 

En 1967, c’est l’année de la publication d’un livre qui redistribue les cartes, de façon claire et décisive, le « Lautréamont par lui-même », de Marcelin Pleynet. Un pas de plus dans l’établissement du lecteur et dans une absence de contradiction entre les « Chants » (le Mal) et « Poésies » (le Bien), donc relance de la question fondamentale promise à un grand avenir. Du coup Aragon, dans un double article retentissant, s’enflamme. À partir du livre de Pleynet, il revit sa jeunesse, sa rencontre avec Breton à l’âge de 20 ans, au Val-de-Grâce, leurs veilles de médecins auxiliaires au « quatrième fiévreux », chez les fous. Ils sont fous des « Chants de Maldoror », ils se les récitent à tue-tête pendant les bombardements allemands sur Paris. « Parfois, derrière les portes cadenassées, les fous hurlaient, nous insultant, frappant les murs des deux poings. Cela donnait au texte un commentaire obscène et surprenant. » C’est Breton, un peu plus tard, en 1919, qui ira recopier intégralement « Poésies » à la Bibliothèque nationale. Elles paraissent enfin dans la revue « Littérature » : le mouvement est lancé. Et il continue de plus belle, ces temps-ci, avec « Ligne de risque », la revue de Yannick Haenel et François Meyronnis. Comme quoi, Lautréamont avait raison de déclarer : « À l’heure où j’écris, de nouveaux frissons parcourent l’atmosphère intellectuelle ; il ne s’agit que d’avoir le courage de les regarder en face. » 


Lautréamont,  Œuvres complètes, édition établie par Jean-Luc Steinmetz, Gallimard, La Pléiade, 848 p., 45 euros (39 euros jusqu’au 31 décembre 2009).

  Philippe Sollers
Le nouvel obsevateur n° 2343 du 1er octobre 2009.
 

8 octobre 2009

LE COEUR ABSOLU

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I. La Société a été fondée le 8 octobre 1984, à 18 heures, à Venise, par très beau temps. Les membres fondateurs se souviendront toujours de ce temps, et plus particulièrement d’une certaine couleur jaune, d’une certaine couleur violette. Le siège de la Société est au 8, Piazza San Agostino, au troisième étage. Ce siège pourra être transféré par décision unanime.

II. La Société a pour but le bonheur de ses membres. Par bonheur, on entend, dans l’ordre qu’on veut, le plaisir et la connaissance. Pour l’instant, la Société comprend trois femmes et deux hommes. Tout nouveau membre doit être élu à l’unanimité. Le nombre de membres ne pourra pas dépasser la douzaine. Il y aura au moins une femme en plus. Les membres de la Société sont rigoureusement égaux. Ils ont tous les droits et aucun devoir.

III. Le secret de la Société est absolu. Aucun membre n’a de compte à rendre à aucun autre. Chaque membre est seulement tenu de n’être pas ennuyeux. Si, à son insu, l’un des membres commençait à ennuyer un autre, ce simple mot : « ennui », ferait rougir intérieurement et modifierait le comportement. La formule la plus employée sera : « J’espère que je ne vous dérange pas. » « Pas du tout ! » en réponse, sera signe qu’on dérange. « Sûrement pas ! » qu’on est bienvenu.

IV. Les activités sexuelles des membres de la Société sont libres à l’intérieur comme à l’extérieur. Il est permis de les raconter. Il est interdit de s’y sentir obligé.

V. Un candidat qui ne serait pas amateur de musique sera automatiquement récusé. L’hymne de la Société est le Quintette avec clarinette de Mozart. Un candidat doit faire la preuve de sa vue et de son oreille. Il doit aimer, par exemple, L’Asperge de Manet, et être capable de faire au moins deux remarques intéressantes sur un papier collé de Picasso. Il doit connaître le plus grand nombre possible de Mémoires et avoir lu, et bien lu : Juliette ou les prospérités du vice, Généalogie de la morale, Souvenirs d’égotisme, Sodome et Gomorrhe, Rigodon, Femmes et Portrait du Joueur sont facultatifs, mais insidieusement conseillés.

VI. Les considérations de race, de nationalité, de politique, de classe sociale ou de secte sont étrangères à la Société. La seule religion tolérée – et encore d’une façon qui doit être prouvée par l’humour – est la catholique, apostolique et romaine.

VII. Par définition, les membres de la Société sont heureux. Ils se disent pourquoi. Sinon, ils se taisent. Tout membre peut cesser de l’être quand il lui plaît. Si deux membres du même sexe démissionnent, la Société est dissoute.

Lu et approuvé : Sigrid Brodski (philosophe), Cecilia Fornari (musicienne), Marco Leonardo (musicien), Liv Mazon (comédienne), Ph.S. (écrivain).

Philippe Sollers, Le cœur absolu. Éditions Gallimard, 1987. Folio n° 2013.

4 octobre 2009

Bonne humeur

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Darkstream 

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais cette affaire Clearstream me paraît de plus en plus obscure. Ce n’est plus Clearstream mais « Darkstream », autrement dit un combat confus d’éléphants dans un long tunnel ténébreux sous la Manche.On sent que tout le monde finit par être gêné d’avoir monté en épingle judiciaire une bagatelle pareille. Des faux listings ? Et alors ? Pendre un responsable à un croc de boucher pour si peu, alors qu’une corruption énorme arrose la planète ?  Autant s’alarmer des élections truquées un peu partout, du bourrage des urnes et des crânes, que l’on soit socialiste, afghan ou gabonais. L’obstination de Sarkozy dans cette voie sans issue est aussi pénible que la grandiloquence de Villepin.

Une seule façon d’y voir clair : un bon vieux duel à l’ancienne, à l’arme blanche, dans le parc de Versailles, par exemple, séquence étourdissante relayée, à une heure de grande écoute, par TF1 et les télévisions mondiales. Dieu se prononcera, c’est lui qui rendra la justice. Nos deux héros se surpasseront, l’un pensant à Napoléon, l’autre à Bonaparte. Avant ce grand show (tellement mieux qu’un misérable procès), je me permets de donner un conseil au président de la République française : qu’il cesse de lire, comme je viens de l’apprendre, À la recherche du temps perdu, de Proust. Les conseils de Carla, là, sont pernicieux. Ce livre est profondément délétère, malsain, peu viril. Pour se battre à mort, il faut autre chose.

Pendant qu’on y est, pourquoi pas un match de catch, dans la boue, entre Martine Aubry et Ségolène Royal ? Je sais qu’on va trouver cette proposition dégoûtante et primaire, mais enfin, il faut ce qu’il faut, et l’idéal socialiste le veut. Le spectacle a de temps en temps besoin de ces coups de fouet, sinon il stagne.

Giscard 

Voilà un président qui, au moins, ne s’est pas ennuyé, comme le prouve son dernier roman (1) racontant sa liaison secrète et torride avec Lady Di. C’est l’histoire d’amour de la rentrée, et au diable les listings, les liftings, la colorisation de la Seconde Guerre mondiale à la télévision (quoique tout jeune spectateur, profondément ignorant, ait été content de voir Staline et Hitler « en vrai », c’est-à-dire en pleine forme). La « masterisation » des Beatles ? Très bien. La colorisation intensive de l’Histoire ? Encore mieux. Pour la vraie couleur, à Paris, en ce moment, vous avez Titien, Tintoret, Véronèse et Renoir, ces voluptueux hors-concours.

Mais revenons à Giscard et à son style inimitable : « J’ai monté les marches du perron, la tête en feu, le cœur étincelant de bonheur. » C’est un membre de l’Académie française qui vous parle d’une princesse, laquelle sera bientôt dans ses bras (je vais me précipiter sur les passages érotiques). Une chose, en tout cas, est sûre : Giscard, sauf injustice grave, doit, cette année, obtenir le Goncourt.

Lautréamont 

Je sais ce qui vient de me mettre de si bonne humeur : la nouvelle Pléiade consacrée aux Œuvres complètes (2) de Lautréamont, ce génie plus que jamais flamboyant, avec des textes passionnants écrits au cours du temps sur cet auteur capital (on trouve là Léon Bloy, Breton, Aragon, Gracq, Blanchot et bien d’autres).

Voyez, dans Les Chants de Maldoror, la lutte acharnée entre l’aigle et le dragon (Chant troisième, strophe 3). C’est ce passage que le Président doit lire avant son duel :  « Le dragon a beau user de la ruse et de la force, je m’aperçois que l’aigle, collé à lui par tous ses membres, comme une sangsue, enfonce de plus en plus son bec, malgré de nouvelles blessures qu’il reçoit, jusqu’à la racine du cou, dans le ventre du dragon. On ne lui voit que le corps. Il paraît être à l’aise, il ne se presse pas d’en sortir. Il cherche sans doute quelque chose, tandis que le dragon, à la tête de tigre, pousse des beuglements qui réveillent les forêts. » Voilà qui est quand même plus tonique que les langueurs narcissiques de À l’ombre des jeunes filles en fleurs ou que La Princesse de Clèves ! Attention ! Villepin, lui, relit déjà ce morceau ! N’oublions pas qu’il a été voleur de feu dans une autre vie ! Que l’aigle se déploie ! Que le dragon rugisse ! Nous avons besoin de ces cris, pas de plaidoiries.

Philip Roth 

Cet écrivain américain est, de loin, le meilleur de son pays. Son dernier roman, Exit le fantôme(3), est un des plus réussis. Roth, tout en racontant ses histoires, toujours dérangeantes et subtiles, a l’art de glisser, ici et là, son diagnostic sur la décadence de son temps. Ainsi cette lettre envoyée par un de ses personnages au Times : « Il fut un temps où les gens intelligents se servaient de la littérature pour réfléchir. Ce temps ne sera bientôt plus. Pendant les années de la guerre froide, en Union soviétique et dans ses satellites d’Europe de l’Est, ce furent les écrivains dignes de ce nom qui furent proscrits ; aujourd’hui en Amérique, c’est la littérature qui est proscrite, comme capable d’exercer une influence effective sur la façon qu’on a d’appréhender la vie. L’utilisation qu’on fait couramment de nos jours dans les pages culturelles des journaux éclairés et dans les facultés des lettres est tellement en contradiction avec les objectifs de la création littéraire, aussi bien qu’avec les bienfaits que peut offrir la littérature à un lecteur dépourvu de préjugés, que mieux vaudrait que la littérature cesse désormais de jouer le moindre rôle dans la société. »

Suit une critique implacable des pages culturelles du Times et de leur « charabia » réducteur. Le personnage de Roth va jusqu’à préconiser d’interdire toute discussion publique sur la littérature dans les journaux, les magazines et les revues spécialisées, ainsi que son enseignement. « Je mettrais sous surveillance les libraires pour vérifier qu’aucun vendeur ne parle de livres, et que les clients n’osent pas se parler entre eux. Je laisserais les lecteurs seuls avec les livres, pour qu’ils puissent en faire ce qu’ils veulent en toute liberté. » Tout en ayant beaucoup de succès, Roth sait de quoi il parle.

(1) Valéry Giscard d’Estaing, La Princesse et le Président. Editions de Fallois.
(2) Lautréamont, Œuvres complètes. Nouvelle édition établie par Jean-Luc Steinmetz. Gallimard, coll. « 
Bibliothèque de la Pléiade » n° 218, 848 p. 39 €.
(3) Philip Roth, Exit le fantôme. Editions Gallimard. Traduction Marie-Claire
Pasquier.  

Philippe Sollers,
Mon journal du mois
Le Journal du dimanche n° 3272 du dimanche 27 septembre 2009. 

30 septembre 2009

2 – Quels sont vos dix livres préférés ?

Classé sous Non classé — sollers @ 18:2

Yannick Haenel
L’Odyssée d’Homère
La Bible (trad. Lemaître de Sacy)
La Divine Comédie de Dante
Les Romans de la Table ronde de Chrétien de Troyes
Pensées de Pascal
Moby Dick de Herman Melville
Ulysse de James Joyce
Illuminations d’Arthur Rimbaud
Les Chants de Maldoror de Lautréamont
Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov
Acheminement vers la parole de Martin Heidegger
Plus un livre de coeur : Les Impardonnables de Cristina Campo 

Régis Jauffret
La Princesse de Clèves de Mme de La Fayette
Correspondance de Flaubert
Essais de Montaigne
Ulysse de Joyce
La Vie mode d’emploi de G. Perec
Juliette de D.A.F. de Sade
A la recherche du temps perdu de M. Proust
Les Ames mortes de N. Gogol
Le Vice-consul de M. Duras
16, rue d’Avelghem de Xavier Houssin
 
Jonathan Littell
La Folie du jour de Maurice Blanchot
Le Bleu du ciel de Georges Bataille
La trilogie (Molloy, Malone meurt, L’Innommable) de Samuel Beckett
Vie et destin de Vassili Grossman
Un héros de notre temps de Mikhaïl Lermontov
Hadji Mourat de Lev Tolstoï
Bartleby et Moby Dick d’Herman Melville
Récits (tous, impossible d’en choisir un) de Kafka
L’Education sentimentale de Gustave Flaubert
Absalon, Absalon ! de William Faulkner

Catherine Millet

Graziella de Lamartine
Back Street de Fanny Hurst
Le Lys dans la vallée de Balzac
L’Annonce faite à Marie de Claudel
Le Temps retrouvé de Proust
Orlando de Virginia Woolf
Lucien Leuwen de Stendhal
Salammbô de Flaubert
La Joie de Bernanos
Pierre ou les Ambiguïtés de Melville

Patrick Modiano

Tristan et Iseut
Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare
Manon Lescaut de l’abbé Prévost
Les Fleurs du mal de Baudelaire
Crime et châtiment de Dostoïevski
Illusions perdues de Balzac
Les Grandes Espérances de Dickens
La Vie d’Arséniev d’Ivan Bounine
La Montagne magique de Thomas Mann
Au-dessous du volcan de Lowry

Yann Moix

Ulysse de James Joyce
Un nouveau théologien, M. Fernand Laudet de Charles Péguy
Ferdydurke de Witold Gombrowicz
A la recherche du temps perdu de Marcel Proust
D’un château l’autre de Louis-Ferdinand Céline
Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien d’Alfred Jarry
Soixante Jours de prison de Sacha Guitry
Une saison en enfer d’Arthur Rimbaud
Etre juif de Benny Lévy
Somme athéologique de Georges Bataille
Journal de Léon Bloy

Marie NDiaye
Le Poème de la montagne et Le Poème de la fin de Marina Tsvétaïeva
Louons maintenant les grands hommes de James Agee
Mon mal vient de plus loin de Flannery O’Connor
Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov
Eux de Joyce Carol Oates
La Femme de Gilles de Madeleine Bourdouxhe
Le Mandat d’Ousmane Sembène
La Pornographie de Witold Gombrowicz
Un amour dangereux de Ben Okri
Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry 

Lydie Salvayre
Mourir m’enrhume d’Eric Chevillard
Le Démarcheur d’Eric Chevillard
Palafox d’Eric Chevillard
Le Caoutchouc décidément d’Eric Chevillard
La Nébuleuse du crabe d’Eric Chevillard
Un fantôme d’Eric Chevillard
L’Œuvre posthume de Thomas Pilaster d’Eric Chevillard
Les Absences du capitaine Cook d’Eric Chevillard
Du hérisson d’Eric Chevillard
Le Vaillant Petit Tailleur d’Eric Chevillard
Addenda :
Paysage avec palmiers de Bernard Wallet
Dans ma maison sous terre de Chloé Delaume

Jean-Jacques Schuhl
Les Fleurs du mal de Baudelaire
Le Gai Savoir de Nietzsche
Comment j’ai écrit certains de mes livres de Raymond Roussel
Second Manifeste du surréalisme d’André Breton
Journal de Kafka
Lolita de Nabokov
Le Bleu du ciel de Georges Bataille
Voyage au bout de la nuit de Céline
Cantos d’Ezra Pound
Fictions de Borges

Chantal Thomas
Une chambre à soi de Virginia Woolf
Histoire de Juliette de D.A.F. de Sade
Claudine à l’école de Colette
Enfance de Nathalie Sarraute
Lettres de Mme du Deffand
Des arbres à abattre et Une irritation de Thomas Bernhard
Après le tremblement de terre de Haruki Murakami
Grandir de Gilles Leroy
La Chambre claire de Roland Barthes
Le Métier de vivre de Cesare Pavese

Philippe Sollers
Pensées de Pascal
Mémoires de Saint-Simon
Correspondance complète de Voltaire
Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand
Les Fleurs du mal de Baudelaire
Poésies de Lautréamont
Illuminations de Rimbaud
Le Temps retrouvé de Proust
Manifeste du surréalisme de Breton
Féerie pour une autre fois de Céline
 Télérama, le 20 mars 2009

28 septembre 2009

1-Quels sont vos dix livres préférés ?

Classé sous Non classé — sollers @ 17:2

Quels sont vos dix livres préférés ?
C’est la question que nous avons posée à cent écrivains francophones. Pas pour se concocter une liste de chefs-d’œuvre mais pour faire connaissance, par la petite porte, avec ces lectures intimes qui les inspirent.
Télérama, mars 2009

François Bégaudeau
Conformément au calendrier nietzschéen :
An – 216 : Le Misanthrope, de Molière
An – 120 : Le Neveu de Rameau, de Diderot
An – 9 : Une saison en enfer, d’Arthur Rimbaud
(An 0 : Le Gai Savoir, de Nietzsche)
An 47 : Le Bruit et la Fureur, de Faulkner
An 48 : Un certain Plume, d’Henri Michaux
An 52 : Tropique du Cancer, de Henry Miller
An 78 : La Pornographie, de Gombrowicz
An 82 : Les Mots, de Jean-Paul Sartre
An 124 : Ravel, de Jean Echenoz
An 127 : Le Spectateur émancipé, de Jacques Rancière

Frédéric Beigbeder
Le Temps retrouvé, de Marcel Proust
Pan de Knut Hamsun
Nouvelles de J.D. Salinger
A.O. Barnabooth, son journal intime de Valery Larbaud
Gatsby le Magnifique, de Francis Scott Fitzgerald
Les Mots, de Jean-Paul Sartre
Les Contrerimes, de Paul-Jean Toulet
American Psycho, de Bret Easton Ellis
Plateforme, de Michel Houellebecq
Rose poussière, de Jean-Jacques Schuhl 

François Cheng
La poésie des Tang
Le Rêve dans le pavillon rouge, de Cao Xueqin
Le théâtre d’Eschyle
La Bible
La Divine Comédie, de Dante
Le théâtre de Shakespeare
Les Fleurs du mal, de Baudelaire
Les Frères Karamazov, de Dostoïevski
Sonnets à Orphée et Elégies de Duino, de Rilke
A la recherche du temps perdu, de Proust

Catherine Cusset
Jane Eyre de Charlotte Brontë
Les Liaisons dangereuses de Laclos
La Princesse de Clèves de Mme de La Fayette
Illusions perdues de Balzac
L’Education sentimentale de Flaubert
Belle du Seigneur d’Albert Cohen
Les Frères Karamazov de Dostoïevski
Anna Karénine de Tolstoï
A la recherche du temps perdu de Proust
Orgueil et préjugés de Jane Austen 

Charles Dantzig
A la recherche du temps perdu de Marcel Proust
Edouard II de Christopher Marlowe
Gatsby le Magnifique de Francis Scott Fitzgerald
Le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa
L’Importance d’être constant d’Oscar Wilde
Pensées de Blaise Pascal
Moralités légendaires de Jules Laforgue
Le Siècle de Louis XIV de Voltaire
Tristes d’Ovide
Vies parallèles de Plutarque 

Marie Darrieussecq
La Princesse de Clèves de Mme de La Fayette
L’Attrape-Coeurs de J.D. Salinger
Absalon, Absalon ! de Faulkner
Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov
La Trêve de Primo Levi
Orgueil et préjugés de Jane Austen
Paysage lacustre avec Pocahontas d’Arno Schmidt
Les Chants de Maldoror et les poésies de Lautréamont
Correspondance de Flaubert
Thalassa de Sandor Ferenczi 

Chloé Delaume
Rose poussière de Jean-Jacques Schuhl
Tombeau pour cinq cent mille soldats de Pierre Guyotat
L’Ecume des jours de Boris Vian
L’Arve et l’Aume d’Antonin Artaud
Moralités légendaires de Jules Laforgue
Ulysse de James Joyce
Locus Solus de Raymond Roussel
Médée-Matériau de Heiner Müller
Une saison en enfer de Rimbaud
SCUM Manifesto de Valérie Solanas 
  

Alain Fleischer
Les Aventures de Don Quichotte de Cervantès
Robinson Crusoé de Daniel Defoe
La Chartreuse de Parme de Stendhal
De grandes espérances de Charles Dickens
Le Procès de Franz Kafka
Du côté de chez Swann de Marcel Proust
Ulysse de James Joyce
L’Homme sans qualités de Robert Musil
Le Bruit et la Fureur de William Faulkner
Extinction de Thomas Bernhard
  

Philippe Forest
Crainte et tremblement de Kierkegaard
A la recherche du temps perdu de Proust
Ulysse de Joyce
Poèmes choisis de T.S. Eliot
Le Paysan de Paris d’Aragon
Si je t’oublie, Jérusalem et Les Palmiers sauvages de Faulkner
L’Expérience intérieure de Bataille
Arcane 17 de Breton
Paradis de Sollers
Lettres aux années de nostalgie de Kenzaburô Oé 

Jacques Henric
La Divine Comédie de Dante
Béatrix de Balzac
Vie de Henry Brulard de Stendhal
Albertine disparue de Proust
Ulysse de Joyce
Noces de Musil
D’un château l’autre de Céline
Sous le soleil de Satan de Bernanos
Le Bleu du ciel de Bataille
Au-delà du fleuve et sous les arbres de Hemingway 

15 septembre 2009

Quel avenir pour la Littérature ?

Classé sous Non classé — sollers @ 15:2

Le Magazine littéraire : Richard Millet, qu’avez-vous pensé des critiques parfois virulentes qui ont accueilli Désenchantement de la littérature ?

Richard Millet : On a attaqué ce texte de façon unanime, en diabolisant et indexant quelques passages pour les monter en épingle. En réalité, si on le lisait bien, on verrait qu’il s’agit d’un texte d’angoisse, qui se projette dans un avenir assez proche – vingt ans, disons. J’expose mes inquiétudes pour l’avenir de la littérature française, qui me paraît menacée. D’abord parce qu’il y a une déperdition linguistique révélatrice d’une crise extrêmement violente. Ensuite parce qu’il y a une coupure historique entre des écrivains de ma génération (ou celle qui précède) et la nouvelle. Nombre de jeunes écrivains utilisent le roman comme instrument de promotion sociale. Qu’un écrivain ait envie d’être connu et lu, c’est une chose tout à fait légitime. Mais nous avons basculé dans l’ordre de la performance – il n’est plus question de faire une oeuvre ou même de se faire remarquer mais de rentrer dans un processus de starification. Le livre est devenu un produit! À l’époque du XIXe, ce n’était pas le roman qui était un instrument de reconnaissance, mais la poésie, ou le théâtre. Aujourd’hui, c’est le roman qui dévore toute la littérature. C’est pour cela qu’il ne m’intéresse plus – il n’invente plus rien, sauf sa propre perpétuation, illusoire et euphorique.


Et vous, Philippe Sollers, l’accueil de Désenchantement vous a-t-il surpris ?

Philippe Sollers : Je crois que Richard Millet a eu un tort, celui de mêler à ses considérations sur la littérature des idées politiques, et des idées politiquement incorrectes. Elles ont permis à l’opinion, surtout l’opinion militante, se voulant extrêmement engagée, de l’accuser, avec des mots injurieux, d’être révisionniste et d’avoir écrit une immondice ; allant jusqu’à s ‘en prendre aux éditions Gallimard en s’exclamant: « Comment avez-vous pu publier une chose pareille ?! » Cette immédiateté de la réaction inquisitoriale, et je dirais même stalinienne, m’amène à dire que désormais, n’importe quelle interprétation peut avoir lieu sur des motifs « politiques » – je mets des guillemets – où on accuse d’emblée l’autre de racisme, d’ antisémitisme, etc., et je trouve que ça commence à bien faire. Pas vraiment parce que ça m’indigne « personne ne ment davantage qu’un homme indigné », a dit Nietzsche – mais parce qu’il y a une volonté d’éviter le débat de fond, c’est-à-dire ce que Richard Millet voit comme un désenchantement, un effondrement, une dévastation de la littérature, et sur quoi je suis en partie d’accord. Les réponses que j’ai à donner à ce sujet ne sont pas du même ordre, mais il y a débat, et je crois que tout le monde a intérêt à éviter ce débat, parce qu’on parlerait enfin de littérature.

De fait, Richard Miller, dans Désenchantement de la littérature, vous parlez – en mal – de la démocratie ou de thèmes tels que le métissage. Vous n’hésitez pas à clamer : « Faut-il rappeler que la France est non pas un pays métis ni une société multiculturelle, comme voudraient le faire croire diverses incantations, mais une société de race blanche, de culture chrétienne, avec quelques minorités extraeuropéennes ? »

R.M. : Pourquoi ne devrais-je pas parler de démocratie. Henry James, l’un des auteurs que j’admire le plus au monde, s’est interrogé en tant qu’Américain – c’est-à-dire issu du Nouveau Monde – fasciné par l’ancienne Europe, sur cette question. Tocqueville a fait de même, comme tous les grands réactionnaires, c’est-à-dire au fond les gens les plus intéressants pour la pensée, comme l’a avancé Antoine Compagnon dans Les Antimodernes… Est-ce que le nombre, le système démocratique, n’est pas un danger pour la littérature ? C’est une question qui mérite d’être posée ! Quant au métissage, pourquoi emploie-t-on ce mot, qui est une réalité raciale, à propos de la culture ? J’ai été élevé dans un pays, le Liban, où dix-sept confessions religieuses coexistent, où les gens viennent d’Iran, d’Égypte, d’ex-Républiques soviétiques, et j’ai toujours accepté l’écriture comme n’étant ni identitaire, ni monolithique, ni fermée, mais existant au contraire comme un dialogue avec la totalité de ce qui peut-être vu, lu et entendu dans le monde. Cela posé, je ne vois pas pourquoi on m’obligerait à croire dans cette espèce de nouvelle religion qui serait le métissage, avec cette métaphore raciale qui me déplaît, non en tant que telle, mais parce que c’est devenu une idéologie ! Je n’aime pas qu’on me dise ce qu’il faut que je pense, et je ne comprends pas d’où vient cette hystérie dès qu’on emploie le mot « race »… Que faut-il dire ? Ethnie ? Peuple allophone ? Par ailleurs, d’un point de vue historique et sociologique, la grande majorité de la France est blanche et chrétienne, contrairement au Brésil, par exemple. C’est un fait, je ne porte aucun jugement là-dessus, et la preuve en est qu’on parle de « minorités visibles », pas de métissage. J’appelle un chat un chat, je suis clair. On parle de « France métissée », eh bien non, elle n’est pas métissée, ou en tout cas, elle ne l’est pas encore, c’est tout. Voyez-vous, je viens d’une génération qui n’a pas été formée, intellectuellement, par les mots d’ordre et les diktats du politiquement correct, mais par la raison.

Ph.S. : Mais pourquoi posez-vous, cher Richard, que la littérature dépend de la société, de l’état de la société, de l’état de la nation, alors qu’il s’agit de l’aventure parfaitement individuelle, réfractaire, singulière, et qui résiste à tout ?

R.M. : Mais je ne dis pas autre chose !

Ph.S. : Inutile d’en avoir après la société ou la mondialisation, il faut s’accuser soi-même… Arrêtons de nous plaindre et passons à l’attaque !

R.M. : C’est ce que je fais, mais avec d’autres armes que vous.

Ph.S. : Je vais vous citer : « Nous errons sur une terre saccagée, à peine bruissante… » et je vais renverser la proposition, suivant une technique chère à Lautréamont : figurez-vous que je persiste à vivre dans une terre enchantée, très bruissante, habitant réel de mon propre pays et sûrement pas en proie au doute !

De fait lorsqu’on compare ces deux livres en forme d’autoportrait que vous publiez, L’Orient désert pour Richard Millet, et ces Mémoires, pour vous, on voit que si l’un suit un chemin de croix, l’autre est plutôt dans le mouvement perpétuel. Vous n’êtes pas un admirateur de Nietzsche pour rien…

Ph.S. : Dans L’Orient désert, Richard Millet parle avec émotion et souffrance du désastre libanais qu’il connaît bien, sur fond de crise existentielle et amoureuse. Dans mes Mémoires, c’est exactement le contraire. Je parle, à partir de Bordeaux, d’une enfance parfaitement enchantée, que je perpétue dans la littérature avec une apologie amoureuse. Je crois d’ailleurs que la littérature en elle-même, en tant que désir fondamental d’existence exprimé dans le langage, tient absolument dans cette affirmation amoureuse, et voluptueuse. Richard Millet, quant à lui, est un chrétien doloriste. (sourire) Il se trouve dans un entre-deux, un enfer romantique ; c’est un nihiliste qui ne va pas jusqu’au bout du néant. J’en veux pour preuve la façon dont il recourt au « nous » rhétorique, voire même à des notions comme celle de « nation », qui m’est profondément étrangère. Je n’aime pas le mot « national » Parce que c’est un mot qui repose sur des malentendus parfaitement mortifères, y compris le très récent « ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale ». Richard Millet a tort, à mon avis, de désespérer de ce qui serait la nation, le pays, la langue même. Le problème n’est pas là. Pour moi, la langue française est belle en ceci qu’elle est contradictoire. Il n’y a pas un seul pays qui ait produit une littérature aussi contradictoire, où vous ayez à la fois Claudel et Voltaire, Sade et la marquise de Sévigné. Les autres nations ont des socles : Shakespeare, Goethe, etc. La France est ce pays admirable dont la splendeur tient à la dialectique qui parcourt sa littérature, et elle est en difficulté parce que s’organise une sorte de pensée unique, militante, inquisitoriale. Or vous êtes en danger d’existence lorsque vous n’êtes plus dans des contradictions. Il faut les affirmer.

R.M. : Il me semble néanmoins que, par exemple, sur la question de l’enseignement qui ne transmet plus …

Ph.S. : Excusez-moi, mais je n’ai jamais appris à écrire dans l’enseignement ! ou alors ça voudrait dire que les gens sont élevés pour devenir écrivains. C’est le contraire. Ils sont élevés depuis toujours pour ne pas devenir écrivains. Puis vous savez, très franchement, je n’ai jamais rien appris de l’enseignement, alors qu’il était encore très respectable dans ma jeunesse. Et je crois que c’est une illusion totale de croire qu’un écrivain vient de l’enseignement. Il vient de lui-même.

R.M. : Bien sûr. Seulement je ne parle pas des écrivains mais des lecteurs, de la menace qui pèse sur le lectorat du fait de l’absence de transmission.

Ph.S. : La littérature a toujours été très peu lue. C’est comme pour l’art. Quand Cézanne dit que l’art s’adresse à un nombre excessivement restreint d’individus, il énonce une vérité profonde. La littérature, comme toute forme d’art, n’est jamais attendue, jamais voulue, jamais accepté sur le moment.

R.M. : Vous sous-entendez qu’on ne lit pas ; moi je me demande si dans vingt ans, on saura encore lire… Qui sait si le corpus contradictoire et magnifique que vous évoquez ne sera pas évacué ? C’est ce que j’a constaté, ayant enseigné en collège durant des années. Il n’y a plus grand référent littéraire. Je n’ai jamais cru en un ressourcement dans le passé ; en revanche, je crois à la contemporanéité du passé. J’ai toujours pensé qu’Homère, Dante, Montaigne, Pascal, étaient nos contemporains véritables beaucoup plus que certains « contemporains » au sens strict du terme. Ce qui e dessine peu à peu, dans la non-transmission, c’est que les écrivains d’aujourd’hui n’ont plus c dialogue avec cette contemporanéité. On prétend tout inventer – quelle illusion ! Peut-être la crise est-elle passagère. Il y a eu à la fin du XVIIIe siècle une crise de la poésie telle que pendant cent ans, il n’y a pas eu de poésie, rien entre La Fontaine et Chénier. J’espère que ce qu’on travers est du même ordre, mais de fait, ce que je lis dans la jeune littérature me semble indigent, stylistiquement, intellectuellement, référentiellement, spirituellement.

Pour vous, Richard Millet, un écrivain d’aujourd’hui ne peut être à la fois sous la lumière des projecteurs, et dans le même temps construire une œuvre. Vous pensez que l’écrivain doit être dans une solitude essentielle, tandis que vous, Philippe Sollers, vous n’hésitez pas à utiliser les médias, suivant une stratégie que vous qualifiez de guerrière…

Ph.S. : Pensez à l’esprit des Lumières. Vous n’allez pas me dire que les Lumières se cachaient, sauf ce magnifique fou qu’a été Rousseau, reclus dans sa barque ? S’ils en avaient eu la possibilité, Voltaire et Diderot seraient allés à la télévision pour transmettre leur pensée, quand bien même peu de personnes seraient à même de la saisir ! Dans une émission où il y a, disons, deux millions de spectateurs, je cible les dix mille, ou les deux mille, ou peut-être même la dizaine qui va écouter un propos. Je ne crois pas aux grands silencieux… Hommage du vice à la vertu, n’est-ce pas. (Sourire) C’est d’une hypocrisie glaçante, ou du moins, c’est comme ça que je le ressens.

Pour autant Richard Millet, je ne pense pas que vous alliez rejoindre la stratégie guerrière de Philippe Sollers.

Ph.S. : Non, parce que ça ne lui convient pas !

R.M. : Voilà. IL y a d’autres manières de faire la guerre.

Alors quelle est votre manière de faire la guerre ?

R.M. : J’écris. (Silence). C’est tout.

Vous écrivez et dénoncez ce que vous nommez un « post-humanisme »…

R.M. : Je pense que la période des grands référents gréco-latins – médiévaux aussi, si vous rajoutez Dante et quelques autres – est morte. Or, à partir du moment où vous coupez une culture de sa source, où vous coupez une langue de son référent étymologique sensible, un gouffre s’ouvre. Corneille, Racine, sont aujourd’hui illisibles dans les banlieues ! Je ne parle pas de l’intelligence des élèves, mais du fait que la France a abandonné son héritage en termes de langue et de culture. Dès lors, vous sortez de la verticalité, et vous entrez dans l’horizontalité. Le refus des Humanités, l’affaissement de la syntaxe est, comme disait Orwell, un signe d’ affaissement politique ; d’où l’aplatissement des valeurs, leur confusion, l’évacuation programmée de la littérature…

Ph.S. : Mais non… Vous dites que nous sommes des héritiers sans descendance, que nous sommes seuls, que nous ne sommes pas de vrais pères ? Eh bien, si ! Nous n’avons plus d’autorité sur la langue, nous n’avons plus d’autorité sue la jeunesse, il n’y a plus de hiérarchie des valeurs ? Bien sûr que si ! Nos écrits sont probablement voués à l’oubli ? Pas du tout ! L’Université ne nous sauvera pas ? Mais si, ou du moins ce qu’il en reste ! Vous parlez d’effondrement, je vous rétorquerai que cet effondrement sert nos plans. Vous citez dans votre livre Heidegger – ce qui est courageux – et vous avez raison. Je le citerai à mon tour : « Là où le péril croît, croît aussi ce qui sauve. » L’ouverture du passé – et non le retour vers – l’ouverture du passé vers le présent et l’avenir n’a jamais été aussi grande. Évidemment, il faut une focale plus large, un système nerveux étendu pour s’en apercevoir, mais personne n’a eu une possibilité telle de faire la verticale dans le temps. Tout est à notre disposition, et personne ne sait quoi en faire, voilà le paradoxe.

R.M. : Je dirai même que personne ne veut rien en faire !

Ph.S. : Bien sûr, il reste qu’il y a un danger réel qui tient à des mutations technologiques extraordinairement puissantes. Les conséquences directes font que l’être humain est neurologiquement astreint à ne plus faire ni l’effort de mémorisation des connaissances, ni même celui de la lecture. Si bien que nous affrontons une mutation Technique avec un grand T, pas seulement technologique… C’es là le fond du débat, car un écrivain, c’est d’abord un lecteur, un lecteur permanent, un lecteur essentiel. Écrire et lire, c’est la même chose.

R.M. : La situation est alarmante, vous le dites à votre façon, je la dis à la mienne ; mais c’est sur ce fond-là qu’il faut s’affirmer. Cela dit, je précise que je n’aurais pas écrit Désenchantement de la littérature si je n’avais aucun espoir ; C’était pour moi une manière d’activer la négativité pour entrer dans un processus dialectique… Mais j’ai envie d’entendre chanter des voix, je crois qu’il y en a, et je les attends.

 

Richard Millet, L’Orient désert. Éd. Mercure de France, 2007.
Désenchantement de la littérature. Éd. Gallimard, 2007.


Philippe Sollers
, Un vrai roman, Mémoires. Éd. Plon, 2007.
Guerres secrètes. Éd Carnets Nord, 2007.

Propos recueillis par Minh Tran Huy
Le Magazine littéraire N° 470, Décembre 2007.

6 septembre 2009

« Je ne suis pas un saint. »

Classé sous Non classé — sollers @ 18:2

Malaise 

Soyons sérieux : Nicolas Sarkozy m’inquiète. Ce « malaise vagal » au cœur de l’été, ce Président sportif qui s’effondre brusquement en plein footing, ce bref séjour au Val-de-Grâce, cette retraite discrète au cap Nègre, tout cela m’obsède. Que ferait la France, grands dieux, sans Sarkozy ? Est-il au moins bien soigné ? Son alimentation est-elle suffisante ? Son programme de rattrapage culturel, accéléré par Carla, ne le fatigue-t-il pas trop ? Lire Sartre, c’est bien, mais un hebdomadaire vient d’annoncer le retour de Marx, et le Président qui, ne l’oublions pas, est « de gauche », a décidé, paraît-il, de lire enfin, en profondeur, Le Capital. Je jette un coup d’œil sur l’agenda présidentiel : c’est un emploi du temps infernal, une usure de tous les moments, un stress qui peut conduire tout droit à un nouveau malaise. Il serait alors une proie pour le virus de la grippe qui se rapproche inéluctablement de nous. Je tremble.

Quelle injustice, aussi, quand on voit la forme insolente de Berlusconi entouré de ses « escort girls » ! Il pète de santé, ce brave homme, il vient d’être pourtant grand-père pour la cinquième fois, mais rien ne l’arrête, et la cabale des dévots contre lui, qu’ils soient de gauche ou de tradition catholique, n’a l’air de lui faire ni chaud ni froid. C’est le moins hypocrite des leaders politiques, et un homme attaqué par sa femme, et une de ses filles qui vient d’accoucher, ne peut pas être foncièrement mauvais. Il a d’ailleurs eu cette formule sublime : « Je ne suis pas un saint. » Le peuple italien apprécie cette modestie bonhomme et ronde qui fait merveille dans les photos où il est entouré de chefs d’Etat. Il est le seul ayant l’air de s’amuser, peu importent les catastrophes.

Mais que va devenir Obama dans sa zone de turbulences ? Son programme de santé publique soulève des injures caricaturales, on le voit sur des affiches représenté en Hitler et accusé de vouloir instaurer le socialisme aux Etats-Unis. Les Américains ont de grandes dispositions pour la folie, comme le prouve le deuil très agité autour de Michael Jackson. Et puis ce président noir qui veut s’en prendre aux tortures perpétrées par la CIA, n‘est-ce pas imprudent ? Le sénateur Ted Kennedy vient de mourir, et il faut fermement déconseiller à Obama d’aller faire un tour à Dallas. Un cinglé manipulé pourrait s’imaginer qu’en tirant sur lui il élimine Hitler.

Socialistes

Le Parti socialiste est-il mort ? En réanimation ? En décomposition lente et tragique ? Doit-il changer de nom ? BHL l’a dit dans un article qui lui a valu, de la part de Marylise Lebranchu, l’épithète de « nietzschéen mortifère ». Pour un fervent admirateur d’Emmanuel Levinas, le coup est rude. Comme on voit, si Marx revient, Nietzsche est toujours dans la course. Le mot « socialiste », il est vrai, n’est plus très clair, et un autre concept vient d’apparaître : tout ce qui est social doit être défini comme « sociétal ». Pourquoi pas, alors, « Parti sociétaliste » ? Pourquoi pas un vaste regroupement sociétal de Lille à Biarritz, de Marseille à Brest ?  C’est là où des primaires démocratiques sont nécessaires. Qui sera nominé ?  DSK, sans doute, il a le profil. Mais n’oublions pas trop vite Ségolène Royal, dont un reportage, dans Paris Match, nous montre la radieuse silhouette sur un quai de gare, à Saintes, en train de raccompagner son compagnon d’amour. Mutine, souriante, complice, enfin heureuse, elle lui pointe un doigt sur le nombril, tendresse sociétale du geste, air vaguement inquiet de son partenaire, mais émotion garantie chez tous les votants sociétalistes de cœur.

Grippe 

La montée en puissance de Roselyne Bachelot me paraît fatale. Voilà une femme qui n’a rien à voir avec un nietzschéisme quelconque, et surtout pas mortifère. Elle vous soigne déjà, pauvres grippés du futur, c’est votre infirmière tenace et maternelle, elle n’a pas d’homme visible auprès d’elle, sa carrière tout en douceur ne fait que commencer, c’est elle la star sociétale de base. Écoutez ses conseils : lavez-vous les mains, portez votre masque, évitez d’éternuer sur vos voisins, n’embrassez plus personne, surtout pas dans les bureaux, dans les rues, et même chez vous. Le mois de septembre s’annonce terrible. Soyez soupçonneux, disciplinés, craintifs, allez aux toilettes toutes les dix minutes, sachez discerner les infectés potentiels, le virus tourbillonne déjà dans l’air, vorace, invisible, sans aucune pitié. Mais rassurez-vous : Bachelot veille, elle voit la vie du bon côté, en rose, vous lui devrez peut-être la vie ou celle de vos enfants. À partir de là, pourquoi pas Bachelot Présidente ? Ce serait la surprise des prochaines années sociétales, écologiques, centristes, centrales, portées par un vaste mouvement de prophylaxie morale. Le préservatif, c’était bien, le masque, c’est mieux.

Bonus 

Les banquiers vous racontent n’importe quoi, comme d’habitude : la crise existe, soit, mais elle est déjà surmontée, puisque toutes les vieilles pratiques du capitalisme financier sont plus fortes que la fumée dont elles s’entourent. J’apprends que l’escroc mondial Madoff, aujourd’hui en prison, aurait un cancer. Est-ce la preuve que Dieu existe (il revient très fort aussi, celui-là) ?  C’est possible, mais, là, le vertige me reprend, les talibans m’assiègent, l’Iran me perturbe, la pauvre Clotilde Reiss demande pardon pour avoir pris des photos de manifestations, le Proche-Orient est au point mort, une jeune Soudanaise risque quarante coups de fouet pour avoir osé porter un pantalon, la belle Birmane démocrate est toujours en résidence surveillée, Johnny Hallyday, heureusement, se porte comme un charme. Enfin, espérons que Sarkozy (toujours lui) convaincra les banquiers d’être moins voyants dans la paupérisation montante. Nietzsche a écrit Par-delà le bien et le mal, mais plus personne ne le lit. Une version contraire s’impose, sous un nouveau titre : Par-delà le bonus et le malus, préface et notes sociétales des traders de la Société générale.

Philippe Sollers
Le Journal du mois

Le Journal du Dimanche n° 3268 du dimanche 30 août 2009.

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