SOLLERS Philippe Blog

11 juin 2009

Banlieues

Classé sous Non classé — sollers @ 11:2

On peut souhaiter aux hommes politiques, aux professionnels des médias, aux responsables religieux ou philosophiques, de consulter attentivement ce livre. Ils y découvriront autre chose que des discours abstraits sur la situation en France dans les banlieues ou les grandes concentrations urbaines. Chiffres et sociologie ? Non. Affrontements idéologiques ? Non plus. En revanche, des événements d’existence immédiate, d’une poésie verticale. Cela tient au talent des photographes, bien sûr, mais pas seulement. Comme quoi les éloignés ou les exclus du « centre » (beaux quartiers historiques et palais des pouvoirs) ont la vie dure. C’est cela, l’étonnant, partout, malgré les contraintes : la vie spontanée qui continue, sent, pense, rêve, se tient. 

Tout est relatif : ces habitants expérimentaux sont privilégiés par rapport au milliard de personnes qui tentent de subsister aujourd’hui avec moins d’un dollar par jour (estimation de la misère par la Banque mondiale). Ils sont plus proches – et de beaucoup – d’un bourgeois de la nomenklatura parisienne que d’un paysan encadré chinois, d’un citadin surveillé cubain, d’un Palestinien jeteur de pierres, ou d’un Africain en train de mourir de faim. Et pourtant quelle réalité bétonnée, quelle perspective lourde. Pas la pauvreté, non : le vivable collectif, notre avenir. 

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Roland Laboye

Villes ? Grands villages, plutôt, comme pour un projet de villes impossibles. On regroupe, on case, on superpose, on entasse, chacun dans le même espace avec – retour du sacré dans le profane technique uniforme – reconstitution de chapelles privées. On est ensemblisé par la géométrie, mais quand même chez soi au milieu des fétiches et du kitsch familial ou traditionnel. Et puis, de nouveau, le brassage anonyme reprend à travers le bombardement liturgique des radios et des télévisions (autrement dit de la publicité). Ainsi, avec des mémoires différentes ou des cultures qui s’ignorent les unes des autres, se fait le mixage des communautés nouvelles. 

Abandonnons les vieux clichés superficiels et d’ailleurs réactionnaires : ruches, termitières, casernes, casemates. Je constate, au contraire, que l’individu, toujours plus fort que ce qui le regroupe, persiste, ici comme ailleurs, à souffrir, végéter, s’amuser, s’ennuyer, aimer. Les photographes l’ont senti d’instinct (et c’est là leur hommage, même non voulu, à la démocratie) : le « grand ensemble » affirme plus que jamais la personnalité de chacun malgré l’égalisation architecturale (d’ailleurs souvent belle). Surgissent alors, dans une lumière jamais vue, hyperréaliste, des éléments que nous ne savons plus voir : un banc, un arbre, une mariée en blanc, un chien près d’un supermarché au crépuscule, un rocher, du sable, une tête de passant au milieu des blocs, un matelas porté dans la rue. Que viennent faire, dans le même axe, les inscriptions contradictoires suivantes (panneaux indicateurs composant un poème de Prévert) : salle des fêtes George Duhamel (voilà au moins un académicien sauvé par là de l’oubli), hôtel de ville, préfecture, maison des arts, centre commercial, église Saint-Michel, service des Mines, Trésorerie principale, centre social Kennedy ? De jeunes Martiniquais semblent posés là, au carrefour, comme des oiseaux. Trésorerie principale ou maison des arts ? Telle est la question, sans doute insoluble.

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Marc Riboud 

Dans un monde de l’uniformité aménagée (informations comprises) mais libre (oui, libre quand même), on se rend compte à quel point l’écriture apparaît dans sa force génétique. Puisque c’est ainsi, que rien ne peut changer et que les gouvernants, ma foi, sont très satisfaits d’eux-mêmes, il reste à détourner et à signer la situation pour la surplomber, comme si l’on était un Martien masqué. C’est le sens du tag qui est tout autre chose que le slogan, le graffiti ou l’entaille de commémoration sentimentalo-narcissique. Bomber, taguer, n’est pas envoyer un message déchiffrable, mais élaborer et tracer un tatouage rapide venant « d’ailleurs ». L’acte a pris naissance à New York, surtout dans la métro, vous l’avez vu de plus en plus dans Paris, il s’épanouit sur les surfaces périphériques, partout, toujours sophistiqué et crypté, ainsi Ptah ou Toth (clin d’œil égyptien) ou, ici, Sac, Shogun, Boso. Une des plus touchantes photos de ce livre est bien cette patineuse-danseuse au sommet d’une marelle de paraphes extraterrestres. Elle a l’air en bout de piste, prête à un décollage vers un autre monde, oui, mais lequel ? Et qui sont, d’ailleurs, ces écrivains de l’ombre ? Que veulent-ils dire exactement ? Qu’échangent-ils entre eux à travers les murs et les sols ? Ce qui m’intéresse, là, c’est le graphisme irrécupérable, inenfermable dans une maison de la culture ou des arts, cette révolte sèche contre le dedans-dehors du spectacle. Projection, pseudonyme, bombe : nous passons, nous ne sommes pas là. Rien à voir avec « le socialisme ou la mort », « libérez X », ni même avec « l’imagination au pouvoir » (formule très récupérable par la logique de la marchandise). Non : une distance et une indifférence beaucoup plus inquiétantes et qui devraient alerter les surveillants psychiques ou sociaux.

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Roland Laboye

De toute façon, il y a conflit entre l’image publicitaire installée, fonctionnelle (langage des maîtres) et cette intervention obscure et mythique. Voyez ce qu’en pense cette fille sombre et sans illusions, attendant son autobus devant l’affiche « Imagine ta place au soleil ». Ou bien cet étonnant frère missionnaire qui, à défaut d’ordonner des âmes, pourrait faire un peu d’ordre dans la confusion de son appartement, reflet probable des difficultés de son ministère. Mais enfin, voici les familles : séries à bout portant, père, mère, enfants ; éternels points fixes des nébuleuses humaines ; cellules des cellules ; petites villes à elles seules. Les acteurs sont ouvriers ou cadres moyens, blancs, noirs, asiatiques. Ils posent devant leurs rideaux, leur reproduction de tapisserie Louis XV, serrés les uns contre les autres, volontaires, dynamiques, parfois amers. La famille, c’est : il faut. Déracinée, transplantée, peut-être, mais soudée, solidaire, compacte. Une famille est un rang. Essayer de sortir du rang, telle est l’aventure enfantine ou adolescente, rencontres près d’arbres récemment plantés, vagues terrains de jeux, places rendues plus désertes par quelques gadgets mécaniques sur lesquels l’imagination pourra fonctionner malgré tout. Les enfants, les adolescents, sont les particules lumineuses de ces centrales nucléaires. D’où la beauté insolite – comme un écho du Déjeuner dans l’atelier, de Manet – de ce jeune homme au panier, sorti d’on ne sait quel passé campagnard et de fête. D’où, aussi, l’émotion devant cet éclair rapide révélant cet enfant patineur, à la kipa brodée, passager de la grande Egypte moderne, fragile fleur du texte au cœur du béton. Nous le laisserons, ce messager discret, en face d’une fenêtre ouverte sur des arbres, le soir. En bombant quand même pour lui un fragment des Psaumes : 

« Tu les caches au secret de ta face,
Loin des intrigues des hommes, 
Tu les mets à couvert sous la tente, 

Loin de la guerre des langues. » 

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Patrick Zachmann

Philippe Sollers
Banlieues. Éditions Denoël, 1990
Photos de Marc Riboud, Patrick Zachmann, Roland Laboye.

Exposition : Ma proche banlieue. Photos de P.Zachmann
Du 26 mai au 11 octobre 2009.
Cité nationale de l’histoire de l’immigration
Palais de la Porte Dorée
293, avenue Daumesnil 75012 Paris

7 juin 2009

 » La situation est excellente. Ce n’est pas le moment de perdre courage. »

Classé sous Non classé — sollers @ 20:2

« Chouchou » 

Si j’étais Sarkozy, je commencerais à m’inquiéter de mon ouverture. Une séquence comme celle de son apparition au milieu des rédactrices de Femme actuelle, ponctuée du mot maternel de Carla à son égard, « courage Chouchou ! », me paraît profondément dangereuse. Joséphine avait l’habitude de faire ce genre de blague à Bonaparte devant ses généraux, il avait l’air de le prendre bien, mais au fond, devenu Napoléon, il a fini par en avoir marre.

Le spectacle, c’est bien, mais trop, c’est trop. Regardez le sinistre Festival de Cannes, la mine renfrognée et désenchantée d’Isabelle Huppert dans sa robe blanche de mal mariée, la pénible obésité d’Isabelle Adjani, les contorsions inutiles de l’innocente Charlotte Gainsbourg dans Antichrist, le flop de Johnny, bref le festival de trop avec des stars de moins en moins actuelles, le tout sur fond de mécontentement et de désespoir social, d’université décomposée et de gauche tétanisée et vous comprendrez ce que je veux dire.

« Courage Chouchou ! » c’est trop, c’est beaucoup trop. Malgré ses prestations constantes d’un bout à l’autre de la planète, on souffre ici pour la virilité bafouée du chef de l’Etat. Vous me direz que Nice Brother Obama, avec sa bonne volonté évidente, incarne lui aussi le fils convenable de son épouse. Mais enfin, même si ce « chouchou » attendrit toutes les mères de famille, il serait étonnant qu’il déclenche un vote massif aux prochaines élections européennes, dont, d’ailleurs, tout le monde se fout.


« Papounet » 

Et voilà Berlusconi, réélu trois fois (comme le souligne Sarkozy avec admiration), empêtré dans une histoire bizarre avec une jeune fille blonde, une mineure, ce qui provoque la demande de divorce de sa femme, et une campagne de presse dévote, toutes tendances confondues. La mineure en question a l’air plutôt débile, mais chacun ses goûts. En tout cas, elle n’appelle pas son beau président « Chouchou » mais, paraît-il, « Papounet ».

Les Italiens vont-ils s’énerver et trouver qu’il s’agit là d’un événement politique ? C’est peu probable, et ce complot moral contre le pauvre Papounet le rendrait plutôt sympathique malgré sa vulgarité ébouriffante, parfaitement synchrone de la basse époque qu’on nous oblige à respirer. Sarkozy a encore un peu de temps avant de passer de « Chouchou » à « Papounet », mais sait-on jamais.

En tout cas ces sobriquets sont préférables à « petit père des peuples » dont on a abusé du temps des sanglants abus de pouvoir. Il y a eu « Tonton », remarquez, et il avait ses frasques. « Chouchou », « Papounet », « Tonton », c’est familial, condescendant, rassurant, vaguement gâteux, beaucoup mieux que « Sa Sainteté », par exemple.

A propos du pape (que je trouve intellectuellement très supérieur à Berlusconi), mes conseils pour la visite en Israël n’ont pas été écoutés. J’avais préconisé de l’émotion, encore de l’émotion, toujours plus d’émotion, et même, pourquoi pas, une crise de larmes. Rien à faire, Benoît XVI ne sait pas surjouer.

Le Monde

Vous avez échappé à la grippe A, vous avez eu, j’espère, une pensée compassionnelle pour l’abattage massif des porcs en Egypte, vous vous êtes demandé pourquoi l’Université tenait tant à mourir, vous avez été intrigués par la décision d’Etat nommant Guy Debord, quinze ans après sa mort, « trésor national » (comme quoi la radicalité mène à tout), vous avez eu raison de continuer à lire la vieille presse écrite, et votre quotidien de référence, Le Monde. Certains articles de critiques littéraires vous ont comblés.

Voici, par exemple, la présentation, sous une plume féminine, d’un roman féminin anglo-saxon : « Ce roman déconcertant se place sous le signe du pénis. Le pénis instrument de plaisir ? Pas du tout. De triomphe ? Encore moins. Il s’agit d’un motif incongru et plutôt répugnant. » Conclusion : « Le sexe ne mène nulle part, et la mort est la sœur aînée du sexe. » Comme quoi, message peu réconfortant, chagrin de sexe dure toute la vie.

Vous avez quand même repris espoir en lisant les Lettres à Albert Paraz, de Céline (1), écrivain génial qui n’a rien à voir avec les assis ou les assises du roman. « La magie n’est pas dans les mots, elle est dans leur juste touche. » Et voilà le chant et la danse intimes, le contraire de « la prose-prose des arriérés naturalistes américains ou français », bref la langue vraiment vivante.

Julien Coupat 

Mais c’est bel et bien dans Le Monde (2) que vous avez appris qu’un écrivain de premier ordre était détenu à la Santé sous prétexte de « terrorisme ». On le salue ici en le faisant entendre : « Heureusement, le ramassis d’escrocs, d’imposteurs, d’industriels, de financiers et de filles, toute cette cour de Mazarin sous neuroleptiques, de Louis Napoléon en version Disney, de Fouché du dimanche qui pour l’heure tient le pays, manque du plus élémentaire sens dialectique. Chaque pas qu’ils font vers le contrôle de tout les rapproche de leur perte. Chaque nouvelle « victoire » dont ils se flattent répand un peu plus vastement le désir de les voir à leur tour vaincus. Chaque manoeuvre par quoi ils se figurent conforter leur pouvoir achève de le rendre haïssable. En d’autres termes : la situation est excellente. Ce n’est pas le moment de perdre courage. »

Comme on voit, ce détenu très libre est très cultivé. Il se donne même les gants de citer Hegel, et on aura reconnu, dans sa rhétorique, à la fois Lautréamont et Debord, textes peu lus par la police. Un peu de Céline pour finir (même si celui-ci prend la précaution de préciser que les anarchistes sont « terriblement noyautés par les flics depuis toujours ») : « Vive l’Anarchie, nom de Dieu. Pour être sûr d’être un bon anarchiste, il faut avoir tenu bon en tôle, impeccablement, avec une boussole personnelle, indéréglable. » Autre chose qu’une Rolex !

(1) Gallimard
(2) Le Monde, 26 mai 2009. (Julien Coupat a été libéré jeudi 28 mai 2009 vers 17h30)

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du Dimanche n°3255 du dimanche 31 mai 2009.

 

1 juin 2009

Cioran vivant ! Trop vivant !

Classé sous Non classé — sollers @ 13:2

La scène se passe en Roumanie dans les années 1930 du xxe siècle, c’est-à-dire nulle part. Il y a là un fils de pope particulièrement brillant et agité : Cioran. Il souffre, il déteste son pays, il suffoque, il n’ en peut plus, il rêve d’un grand chambardement révolutionnaire, il est mordu de métaphysique mais son corps le gêne, il désire de toutes ses forces un violent orage. Le voici : c’est Hitler. À partir de là, crise radicale : Cioran appelle son pays à une totale transfiguration. Il a 22 ans à Berlin, la fascination a lieu, il s’engage : « Celui qui, entre 20 et 30 ans, ne souscrit pas en fanatique, à la fureur et à la démesure, est un imbécile. On n’est libéral que par fatigue.» 

Le ton est donné, et l’embêtant est que cet enragé très cultivé est plein de talent. Il a besoin de folie, dit-il, et d’une folie agissante. Il fait donc l’éloge de l’irrationnel et de l’insensé, il a envie de faire sauter les cimetières, il nie, en Oedipe furieux, le christianisme mou de son curé de père, il prend le parti de sa mère, pas croyante, mais qui fait semblant. On se frotte les yeux en lisant aujourd’hui les articles de Cioran dans «Vremea», journal roumain de l’époque : « Aucun homme politique dans le monde actuel ne m’inspire autant de sympathie et d’admiration que Hitler. » La transposition locale s’appelle la Garde de Fer, sa brutalité, son antisémitisme rabique, ses assassinats crapuleux. Comment cet admirateur futur de Beckett, bourré de lectures théologiques et mystiques, a-t-il pu avaler la pire propagande fasciste (la terre, l’effort, la communauté de sang, etc.) ?  En 1940 encore, Cioran fait l’éloge du sinistre Codreanu, dit « le Capitaine » (qui vient d’être liquidé), en parlant de son héroïsme de « paysan écartelé dans l’absolu » et se laisse aller à cette énormité : « À l’exception de Jésus, aucun mort n’a été plus vivant parmi les vivants.» On comprend que longtemps après sa fugue magistrale en France, ayant rompu avec ce passé délirant, il ait été surveillé par la grotesque police secrète communiste roumaine, la Securitate, avec des comptes rendus dignes du Père Ubu. 

Aucun doute, Cioran a été messianique, et il va d’ailleurs le rester, de façon inversée, dans le désespoir. Sa conversion éblouissante à la langue française va lui permettre cette métamorphose. Dès le « Précis de décomposition » (1949), ne voulant plus être le complice de qui que ce soit, il devient un intégriste du scepticisme, un terroriste du doute, un dévot de l’amertume, un fanatique du néant. En grand styliste de la négation, et avec une intelligence d’acier, il sait où frapper. Son « De la France » annonce parfaitement son projet. La France, écrit-il, s’enfonce dans une décadence inexorable, elle est exténuée, elle agonise, et je vous le prouve, moi, Cioran, en écrivant mieux qu’aucun Français, et en procédant à la dissection d’un cadavre. « Les temps qui viennent seront ceux d’un vaste désert ; le temps français sera lui-même le déploiement du vide. La France est atteinte par le cafard de l’agonie. » Ou encore : « Lorsque l’Europe sera drapée d’ombre, la France demeurera son tombeau le plus vivant. » Étrangement, les Français vont beaucoup aimer ces oraisons funèbres, alors que si un Français leur dit, pour les ranimer, qu’ils sont moisis, ils le prennent très mal. Cioran est extrêmement conscient de son rôle de vampire intellectuel, mais comme il souffre comme un martyr du simple fait d’être né (alors que, dans la vie, c’était le plus gai des convives), on le plaint, on l’adore. C’est entendu, tout est foutu, l’homme devrait disparaître, et je me souviens de sa charmante dédicace à mon sujet, qui valait condamnation définitive : « Vivant ! Trop vivant ! » 

Dans un passionnant entretien de 1987 avec Laurence Tacou (Cahier de l’Herne), Cioran multiplie les prophéties : « Dans cinquante ans, dit-il, Notre-Dame sera une mosquée.» Un seul espoir : la relève de l’Amérique latine. Il va même jusqu’à cette considération gnostique, ou plus exactement manichéenne : « Je crois que l’histoire universelle, l’histoire de l’homme, est inimaginable sans la pensée diabolique, sans un dessein démoniaque...» En somme, il ne croit pas en Dieu, mais au diable, ce qui l’empêche d’adhérer au bouddhisme, on a eu chaud. Ne pas oublier quand même que tout cela est interrompu par de nombreux rires, la seule solution de calme pour lui, après des nuits blanches torturantes, étant le bricolage et la réparation de robinets. 

Ce misanthrope absolu a réussi à vivre pauvrement, refusant les honneurs et les prix, éternel étudiant, saint sans religion, parasite inspiré, parfois ascète au beurre, et, de plus, aimé jusqu’à sa fin terrible (maladie d’Alzheimer) par une compagne lumineuse, Simone Boué (il faut lire ici le témoignage émouvant de Fernando Savater). Ce nihiliste ultra-lucide ne rend les armes que devant la musique de Bach qui lui ferait presque croire en Dieu. Mais enfin, qui aura célébré comme lui la langue française ? « On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela, et rien d’autre. » En réalité, il a poussé le français au noir, mais sans pathos, dans des fragments dont beaucoup sont inoubliables. Le catastrophisme roumain est toujours là, mais surmonté par l’impeccable clarté française. Cioran a raconté sa conversion au français, après avoir sué sang et eau sur une traduction de Mallarmé. Il s’est réveillé du côté de Pascal et de La Rochefoucauld, et il est parmi les très rares auteurs (avec Baudelaire) à avoir compris le génie de Joseph de Maistre. Pas de Sade, chez lui, aucune dérive sexuelle (ce qui, par les temps qui courent, produit un effet d’air frais). On peut ouvrir ses livres au hasard, et méditer sur deux ou trois pensées, ce que je viens de faire avec « Aveux et Anathèmes » : le spectacle social vole aussitôt en éclats, un acide guérisseur agit. 

Cioran, on le voit sur des photos, a été un très beau bébé. Son père, en habits ecclésiastiques, n’a pas l’air à la fête. Sa mère, Elvira, est énergique et belle. « J’ai hérité de ses maux, de sa mélancolie, de ses contradictions, de tout. Tout ce qu’elle était s’est aggravé et exaspéré en moi. Je suis sa réussite et sa défaite. » Humain, trop humain… Exemple : « Ce matin, après avoir entendu un astronome parler de milliards de soleils, j’ai renoncé à faire ma toilette : à quoi bon se laver encore ?» 

La consommation de Cioran doit se faire à petites doses. Deux ou trois fragments sont régénérants, davantage est vite lassant, on entend tourner le disque. Rien de plus tonique que dix minutes de désespoir et de poison nihiliste. Personnellement, les milliards de soleils m’excitent, et la musique de Bach, comme Cioran le reconnaissait lui-même, est une réfutation de tous ses anathèmes. Quel type extraordinaire, tout de même, qui voulait écrire sur sa porte les avertissements suivants : « Toute visite est une agression, ou J’en veux à qui veut me voir, ou N’entrez pas, soyez charitable, ou Tout visage me dérange, ou Je n’y suis jamais, ou Maudit soit qui sonne, ou Je ne connais personne, ou Fou dangereux. »

Laurence Tacou et Vincent Piednoir, Cioran,  Cahier de l’Herne n° 90, 544 p., 39 euros (comporte 60 textes inédits ou rares de Cioran lui-même, mais aussi de nombreux documents sur Cioran signés par Edward Said, François Mauriac, Peter Sloterdijk, Michel Onfray ou Clément Rosset…).
Emil Cioran, De la France. Ed. Carnets de l’Herne, 80 p., 9,50 euros.
Emil Cioran, Transfiguration de la Roumanie. Traduit du roumain par Alain Paruit, Ed. L’Herne, 344 p. 19 euros. 

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2323 du 14 mai 2009.

8 mai 2009

Le Rire Homérique de Voltaire

Classé sous Non classé — sollers @ 8:2

MAG J : Philippe Sollers, deux sujets vous tiennent particulièrement à cœur, la religion et le sexe…
Philippe Sollers : Oui, parce que c’est avec l’un que l’on fait l’autre, et réciproquement.

MAG J : Quelle forme a pris le phénomène religieux dans la Révolution française ? 
Philippe Sollers : Il est partout présent. Car la Révolution française est elle-même un phénomène religieux, il ne faut pas l’oublier. Nous touchons là une question tabou. Le vrai débat, ça a tout de même été de savoir si on allait remplacer l’athéisme ou pas. Il faut lire les textes posthumes de Saint-Just. Leur mise en application aurait dû marquer la fondation d’une religion nouvelle, d’une vraie religion.

MAG J : On ne peut cependant limiter la Révolution française à un phénomène religieux…
Philippe Sollers : Non, mais tout y converge. Cela dit, la Révolution française, c’est aussi la première grande manipulation des masses sur un très court laps de temps. C’est une expérience de thermodynamique. Si vous lisez le journal du bourreau Sanson (1), vous voyez quoi ?  Un monsieur, bourreau de père en fils depuis le Moyen-âge, qui n’a eu jusque-là que des exécutions artisanales à faire. Il rouait les gens, un par-ci, un par-là… Et puis tout à coup, le voilà confronté à l’industrie. C’est très émouvant de voir un petit artisan qui doit s’accommoder tout à coup d’une industrie : cinquante aujourd’hui, trente le lendemain, du sang partout, on n’a même pas le temps de laver, les aides s’évanouissent. C’est le passage à l’électronique, pour son temps… Vous me durez, ça s’est vu depuis. Oui. Mais justement, c’est à ce moment là que s’invente le phénomène. On a fait mieux depuis. On peut toujours faire mieux.

MAG J : Vous aussi, vous avez été un révolutionnaire, à une époque…
Philippe Sollers : Oui. C’est pour cela que j’en parle si savamment ! 

MAG J : Vous écriviez, il n’y a pas si longtemps : « L’écriture et la révolution font cause commune, l’une donnant à l’autre sa recharge signifiante. » Qu’en est-il aujourd’hui, de vous, de votre écriture ?
Philippe Sollers : Mais je suis toujours révolutionnaire. La preuve ! Tout ce que je vous dis là est parfaitement révolutionnaire ! L’écriture, c’est pareil, ça continue. Beaucoup de gens m’ont dit que mon dernier livre (Le Lys d’or (2)) était parfaitement blasphématoire. Je regrette de ne pas avoir eu la publicité de Rushdie, quoiqu’on ne soit jamais pressé de mourir.

MAG J : Mais pensez-vous que l’écriture puisse avoir un impact révolutionnaire qui ne soit pas seulement médiatique ?
Philippe Sollers : Je crois qu’un livre peut provoquer beaucoup de choses. Il y a des chemins très médiatiques, comme pour Rushdie, et d’autres plus souterrains. « Commentaires sur la Société du spectacle 
(3) », de Guy Debord, est un livre beaucoup plus révolutionnaire que le livre de Rushdie. Mais il y a des formes de censure très différentes. Ça ne se fait pas forcément par la violence. Il y a la censure douce, qui fait moins image, quand tout est noyé dans la marchandise généralisée. De cela, on ne dit rien. Il y avait un livre, il n’y est plus, on ne sait pas, personne ne sait… C’est beaucoup mieux comme ça…

MAG J : Le rouge, dont vous disiez qu’il était « la couleur du seul drapeau possible », qu’est-ce qu’il représente pour vous, aujourd’hui ? 
Philippe Sollers : Je pense que le rouge reste là, qu’il reviendra un jour ou l’autre. Il est certain qu’il y a des endroits où l’on ne peut pas l’utiliser, car l’adversaire s’en sert. C’est devenu compliqué. Ça n’enlève rien au fait qu’une bonne analyse de la réalité sociale explique beaucoup plus de choses que ce que l’on vous en dit d’habitude. Je ne suis pas de ceux qui pensent que Marx n’a rien dit.

MAG J : Pour en revenir à nos moutons, quel rôle la question sexuelle a-t-elle joué dans l’affaire religieuse qu’est la Révolution française ? 
Philippe Sollers : Je crois que toutes les conditions réunies, à la fin du XVIIIe siècle, pour qu’il y ait une émancipation. Je pense qu’on était arrivé, à ce moment-là, au moindre degré de religion, de religiosité. Et donc de moindre croyance au sexe. Car c’est cela l’équation : moins on y croit, au sexe, moins il y a de religion. Ce n’est pas un paradoxe. Mais ça ne veut pas dire que l’humanité va accepter cette situation. Il est fort probable que cela puisse paraître intolérable à quelque chose comme le refoulement dont la société est elle-même issue. Il faut que ça y croit. Au sexe et à la religion. Car les gens religieux croient beaucoup au sexe. Les libertins, comme moi, n’y croient pas. C’est donc, probablement, pour empêcher cette émancipation sexuelle que se sont produits, d’abord une sorte de consensus pour fixer l’Etat et la société, bon, disons, les droits de l’homme ; puis, juste dans la foulée, des gens qui veulent être vertueux. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de Révolution française, sinon une histoire de vertueux ? C’est Rousseau qui gagne là, ce n’est pas Voltaire. C’est donc au nom de la Vertu que, le sang devenant abstrait, je vais vous tuer. 

MAG J : Et les femmes, dans tout ça ? 
Philippe Sollers : Les femmes non plus n’y croient pas, au sexe. Mais elles ont peut-être intérêt, sans le dire, hein ! à ce que ça y croit. Cela dit, les femmes sont très partie prenante dans cette aventure, évidemment. Elles sont là, très concernées. Vous tombez tout de même de stupeur, quand vous voyez qu’on passe de la Juliette de Sade, des filles de Casanova, à Madame Bovary. Vous vous demandez ce qui s’est passé. Ou même au monde que décrit déjà Stendhal. La vertu est revenue partout. Le puritanisme, la tartufferie, l’hypocrisie.
Quoiqu’il en soit, interroger ce que font ou disent les femmes, à telle ou telle période de l’Histoire, c’est très important. Comme il y a, dans ces moments violents, convulsifs, cette sorte de pulsation féminine vers l’autorité. C’est le fameux « punissez-moi ». Très actif dans ce genre de chose. Le masochisme, le vouloir-mourir, la pulsion de mort, ça existe. Il y a des gens qui veulent mourir plutôt que jouir. J’en ai vu plein, moi, toute ma vie. Plutôt la mort que la jouissance. C’est un peu ce qui s’est dit pendant la Révolution française.  

MAG J : Les hommes de la Terreur ne voulaient pas jouir ? 
Philippe Sollers : Pas le moins du monde. Il serait faux de croire que les fonctionnaires de la mort sont des pervers. Les terroristes s’envoient à la mort sans un frisson de jouissance perverse. Les nazis pareils. Il y a beaucoup de fantasmes là-dessus. Ce sont des fonctionnaires. Regardez Sanson. Il doit tout simplement faire fonctionner quelque chose.
La vraie question, c’est d savoir pourquoi, dans une révolution, les corps deviennent abstraits. Au point qu’on en fait une consommation effrayante, sans se poser de question, il semble que ce soit normal. Et pourtant, à chaque fois, c’est quelqu’un avec des yeux, un cœur, du sang, concret. Et bien non ! Et en effet, si on se trouve placé dans le mouvement révolutionnaire, comme je l’ai été, on a tendance à penser que les corps sont abstraits. 

MAG J : En quoi notre époque est-elle l’héritière de la Révolution française ? 
Philippe Sollers : Et bien, c’est nous, Français, qui avons inventé le terrorisme, le concept de la chose. On a appelé ça la petite et la grande Terreur. C’est charmant ! Raison pour laquelle, je pense, cette vaccination de cheval a empêché qu’il y ait, en France, je veux dire, à partir d’une population autochtone, une réelle expérience terroriste. Enfin, il y a cette histoire des corps abstraits. Je pense que le sentimentalisme et la démagogie du cœur cachent une espèce de représentation cruelle et abstraite du corps humain. Kundera dit cela très bien : «  Le discours prédominant aujourd’hui n’a rien de voltairien ; le monde technocratisé dissimule sa froideur sous la démagogie du cœur. » C’est vrai. Et ça s’est inventé, notamment, pendant la Révolution française. 

MAG J : Le Lys d’or, votre dernier roman, c’est un titre provoquant, au moment de la célébration du Bicentenaire, placée sous le drapeau tricolore ? 
Philippe Sollers : C’était évidemment pour qu’on se pose la question. Un lys d’or, écrit, au milieu du chaos, ça fait signe, disons. 

MAG J : Et l’avenir ? 
Philippe Sollers : On nous dit que tout va bien. La marchandise se reproduit toute seule. On célèbre une Révolution qui a instauré le règne de la marchandise. Bon. Donc, tout va bien. Bien sûr, il ne faut pas gêner les modérés autour des intégristes. Comme en 1936, l’année de ma naissance, il ne fallait pas gêner les modérés autour de Hitler. Rien de nouveau sous le soleil… 

MAG J : Et la mère Duras ? 
Philippe Sollers : La mère Duras ?… (désignant le magnétophone). Ça marche toujours ?


(1)
Charles-Henri Sanson, La Révolution Française vue par son bourreau – Journal de Charles-Henri Sanson. Editions Le Cherche Midi, Collection Documents, 2007.
Les Mémoires des Sanson
(2) Le Lys d’or. Editions Gallimard-Folio n° 2279, 1991. 
(3) La Société du spectacle. Editions Gallimard- Folio n°2788, 1992
.


Philippe Sollers
Entretien : Alain Steghens, Christophe Jaquet-Sandherr
Mag J, n°1- juin 1989.

7 mai 2009

Transparence

Classé sous Non classé — sollers @ 7:2

Anaëlle Lebovits : La transparence bat son plein. Ce n’est pas d’hier, et vous faisiez partie de la bande d’intellectuels qui s’y sont opposés avec force, notamment lors des forums des psys. Qu’avez-vous à dire de cette idéologie ?
Damien Guyonnet : Voire de cette injonction…

Philippe Sollers : L’embêtant, c’est que ça fonctionne tout seul. Le fait de désigner une méchanceté particulière dans cette affaire de transparence organisée, mondialisée, ça n’est pas vraiment la façon de s’y prendre radicalement. Vous vivez dans ce que Guy Debord a appelé « la société du spectacle ». Autrefois spectaculaire, concentré dans les régimes totalitaires, elle a existé sur le mode d’un spectacle diffus dans le régime occidental de la marchandise. Ces deux modes ont ensuite produit ce qui s’appelle « le spectaculaire intégré » dans lequel désormais vous vivez. On peut prendre les choses du côté de la souveraineté de la technique qui va maintenant s’exercer partout, à tout instant. À partir du moment où vous entrez dans un univers où les techniques de la communication prennent définitivement le pas sur le langage lui-même (avec sa dimension poétique), vous entrez dans une pseudo-transparence, c’est-à-dire dans une sorte d’infirmité généralisée quant au langage. Anthropologiquement, l’être humain devient la prothèse de la machination. Ce dispositif poursuit son cours tout naturellement, sans même penser à mal – ce qui est bien pire que s’il y avait une volonté consciente. Tout cela est innocent comme le diable. L’évacuation du corps humain de sa propre perception est en cours. Le corps humain se fabriquera, se reproduira bientôt par des voies techniques qui impliqueront qu’il sera adapté à la communication la plus transparente possible.

A.L. : Ce serait finalement l’idée d’un corps qui ne serait rien d’autre que corps, corps duquel le sujet serait absent ?

Ph.S. : Ce serait un corps où le sujet serait intégré à ce qu’un de mes compatriotes a appelé la servitude volontaire. Ce sujet collaborera à sa propre évacuation.

A.L. : La transparence s’installe et les meilleures raisons du monde sont alléguées, moyennant quoi chacun y collabore.

Ph.S. : « C’est pour votre bien », dit-on. On prépare un sujet dont le corps ne fonctionne plus selon une liberté d’association de ses propres sens. Ça n’est pas d’aujourd’hui. Qu’on mobilise pour son propre compte les cinq sens est un problème – sexuel, bien entendu. La « sessualité » comme disait très bien Raymond Queneau est en cours de surproduction évacuatrice d’elle-même.

D.G. : Et puis on est à l’ère de la reproduction sans rapport sexuel. Cela a des conséquences.

Ph.S. : Conséquences énormes et qui ne sont pas subjectivées encore. Je crois être le seul romancier au monde qui parle de ça dans tous mes romans depuis très longtemps. Ce que je dis est inaudible. Le rapport sexuel dont on pourrait se passer, qu’est-ce que c’est ? Dire « pour chacun » nécessite aussi de penser « pour chacune ». Or, entre chacun et chacune il y a un abîme que la transparence vient recouvrir. C’est ça que signifie Duchamp. Une de ses dernières œuvres qui est au musée de Philadelphie, c’est une porte, vous vous approchez et là vous avez une femme nue, les jambes écartées, qui brandit quelque chose comme une lumière. Il a fait un rapprochement entre cette œuvre, l’ Origine du monde de Courbet, et la statue de la liberté à New York. Vous pourrez poser tous les problèmes que vous voulez, vous en reviendrez toujours à ce levier de la servitude qui fait que chacun et chacune, ça ne marche pas. Et donc on peut s’appuyer là-dessus pour créer. La technique s’empare de cela.

A.L. : Vous dites que la transparence chercherait fondamentalement à saisir ce qui fait rapport sexuel. Elle est donc vouée à une impasse, puisqu’il n’y a pas de rapport sexuel ?
D.G. : Donc elle voile le fait qu’il n’y a pas de rapport sexuel ?

Ph.S. : La marchandise, telle qu’elle fonctionne, ne vous parle pas explicitement du fait qu’il y aurait du rapport sexuel, mais elle ne parle que de ça ! Pas pour vous dire qu’il y en aurait, puisque ça bloque pratiquement toujours. Vous avez deux phases : la phase fictionnelle, où ça ne marche jamais, ça aboutit toujours à l’échec (sauf dans mes livres) ; et la phase publicitaire qui s’appuie sur la perfection idéalisée, non seulement du corps mais du rapport supposé qu’il pourrait entretenir.

A.L. : Nietzsche a pu critiquer la transparence. À force de chercher la vérité telle qu’en elle-même, on est voué à la perdre, puisque précisément elle ne consisterait qu’en ce qui la voile.

Ph.S. : Le désir de transparence est un désir plébéien. Nietzsche intervient en faisant valoir que désormais la plèbe n’est plus seulement en bas, mais aussi en haut. C’est donc un furieux désir d’égalité générale, de transparence générale. Nietzsche pense que le carburant essentiel de ce désir, c’est la morale, ce qu’il appelle la moraline. Vous vous en êtes aperçus, on est rentré dans un très fort discours moral. C’est ça la transparence. Elle émane d’une morale fondée sur le ressentiment. À partir du moment où la mécanique du ressentiment et de l’esprit de vengeance serait arraisonnée par la souveraineté de la technique – ce qui est le cas désormais – vous avez des dévastations qui vous sautent à la figure. Pas besoin d’être à Bagdad pour s’en apercevoir. Pourtant, le discours moral ne se décourage pas, au contraire, il se fait de plus en plus insistant. La transparence et la morale font bon ménage, parce qu’elles émanent de la plèbe au sens nietzschéen.

D.G. : Revenons à notre affaire de vérité. Dans Femmes, le narrateur, en pleine conversation avec Fals (personnage entre autres inspiré de Lacan), soutient que le roman et lui seul dit la vérité, toute la vérité.

Ph.S. : Lacan disait que la vérité a structure de fiction, rappelez-vous. L’expérience prouve qu’on a toujours affaire à des montages de fiction. L’être humain n’est que ça. La preuve la plus obsédante et tout à fait actuelle, c’est qu’on voit revenir le roman familial, comme si ça n’avait jamais été analysé. La déferlante de la moraline sous les espèces du roman familial est tout à fait évidente. La fiction est très limitée. L’imagination aussi. Les mots pour dire cela, n’en parlons pas. Mais comme jouir ne va jamais sans dire, la situation est complexe. Il y a des actes sexuels, si l’on veut. Probablement s’en est-il produit un certain nombre la nuit passée, mais si ça va sans dire, ou si c’est pour en médire ou pour mal le dire, on doit pouvoir en conclure que ça n’a pas été grand-chose.

A.L. : On ne saisit la vérité qu’à bien dire ?

Ph.S. : Oui, mais il ne faut pas tomber dans le « bien dire » au sens académique.

D.G. : Pour attraper la vérité, il y a la fiction. Mais vous dites qu’il y a aussi le paradoxe et la logique.

Ph.S. : J’aime beaucoup la logique. Qu’en l’absence de paradoxe on ne dise rien de vrai, me semble évident. La vérité est toujours paradoxale.

A.L. : La vérité n’est donc pas transparente.

Ph.S. : Pour la transparence, il y a le bien et le mal. Nietzsche a écrit Par-delà le bien et le mal. Ce titre est déjà réquisitionné par le bien comme étant très mal. Mais Par-delà le bien et le mal n’accommode pas non plus le mal, puisque c’est par-delà le mal aussi bien que le bien. Donc le bien et le mal, le diable s’en occupe. Par-delà, il n’y a plus de diable, ou alors ce diable a subi une mutation.

A.L. : Si la vérité est par-delà le bien et le mal, la politique en tant qu’elle se teinte de morale, n’y peut accéder.

Ph.S. : D’où parlez-vous socialement ? Répondez à cette question et je saurai qui vous êtes… Cette logique ne me convainc pas du tout. La transparence est fondée sur cette croyance, qui est religieuse, que le social est souverain. Dieu est mort, mais la société a pris sa place. Vous avez toutes les déclinaisons possibles du social. Être ensemble, vivre ensemble, faire des partis, de l’associatif, donc le roman familial, tout ça ne sont que des déclinaisons du social. Allons à ce qu’il est possible de faire en se débarrassant de ça.

A.L. : Dans le social, on fait groupe et on communique. Mais la langue, si elle n’est pensée que comme moyen de communication, en prend un coup.

Ph.S. : Prenons un exemple. Ségolène Royal monte sur la grande muraille et emploie le mot « bravitude… » Immédiatement, vous voyez que ce simple signifiant lapsus ou intervention politique – court partout, fait beaucoup de bruit. Et pourquoi pas ? Ça n’est pas antipathique. Quand elle dit qu’elle met un carton jaune à Montebourg, qu’elle le suspend pour un mois, elle fait régner l’ordre juste, passe encore. Mais elle ajoute non pas que Montebourg a fait un mot d’esprit, mais qu’il a voulu « faire preuve de spiritualité ». Je ne sais pas si vous voyez l’abîme qu’il y a entre la capacité à faire preuve d’esprit et la spiritualité. Les mots ont quand même un sens précis… Elle n’a pas dit spiritisme, heureusement. À ce stade, c’est quand même préoccupant.

A.L. : Vous insistez sur la distinction entre le je et le moi. Mais « je suis moi-même » est une proposition si répandue que même une candidate à la présidentielle l’emploie. Que pensez-vous de cet usage de la langue ? Une fois qu’on a dit ça, on n’a plus rien à dire ?

Ph.S. : C’est ça. Je ne pense pas, donc je suis moi-même. Ça peut se poser comme ça.

D.G. : Je suis transparent à moi-même, dit-on ici en substance.

Ph.S. : Oui. Je ne pense pas, donc je suis moi-même. Ce sont des questions de représentation qui sont en jeu. Lacan a mis l’accent sur ce point. « Je pense » ça veut dire « je me représente ». Donc, nous sommes dans la représentation. S’il s’avérait que la souveraineté de la technique s’exerce au profit du spectacle, de la représentation, alors ce serait cuit. Ça va assez loin puisqu’il s’agit d’en finir avec la pensée et la sexualité qui parasitent le « je ». Et d’ailleurs sans pensée et sans sexualité, on se passe de dire quoi que ce soit. Je fais le méchant, le diable certainement, mais pour dire cela, il faut que je sois autre chose que cette diabolie ambiante.

D.G. : Vous êtes un inclassable. Vous vous définissez vous-même comme un agent secret ou un agent double. Est-ce que vous pensez que c’est la seule solution pour être encore un écrivain au XXIe siècle ?

Ph.S. : Il faut avoir un système nerveux particulier, pour être un habitué de la clandestinité. Il faut être clandestin sans en avoir l’air, sinon ça ne serait plus de la clandestinité. L’agent double a plusieurs identités, mais il ne se les donne pas à lui-même, il est obligé d’en passer par là pour servir une cause étatique ou mafieuse, c’est selon. D’ailleurs, État et mafia sont désormais presque équivalents. L’État descend dans la mafia et la mafia monte dans l’État. Tout ça c’est banal. En revanche, ce que j’ai appelé l’IRM, les identités rapprochées multiples, ça c’est un art.

A.L. : Votre IRM est exactement opposé à l’IRM comme technique d’imagerie.

Ph.S. : Exact. Je prends souvent mes métaphores dans le contre-pied du corps médical. Puisque vous êtes dans Le Diable probablement, je vous raconte cette anecdote. J’avais demandé un jour à une femme de définir exactement ce que serait le contraire de la formule : « Au nom du père, du fils et du Saint-Esprit ». J’avais les deux premiers termes, c’est-à-dire « au nom de la mère, de la fille », mais il me manquait le troisième. Elle m’a répondu très justement : « le corps médical ». Au nom de la mère, de la fille et du corps médical, voilà du diable très probablement !

A.L. : Le corps médical, c’est ce qu’il y a de plus anonyme en l’homme. Sous l’œil de la médecine, tous les corps sont identiques les uns aux autres.

Ph.S. : Il faut d’abord savoir se parler à soi-même. Dans quelle langue vous parlez-vous à vous-même. Voilà la question. Après quoi vous pouvez publier, autrement dit parler à d’autres, persévérer diaboliquement dans votre être en vous nimbant d’une ironie incessante. Tout ce qui vous sera renvoyé comme image de vous-même par le discours social est à balayer.

D.G. : Il y aurait un bon usage de l’ironie afin de contrer ce discours social.

Ph.S. : Oui, l’ironie est presque une hygiène de vie. J’ai publié un livre récemment, Le néogâtisme gélatineux de Daniel Accursi. J’aime la façon dont l’auteur se définit lui-même : « Daniel Accursi est chercheur en pataphysique. Il vit à Paris ». On peut faire un tour du côté de la pataphysique, mais il a des choses plus fondamentales à faire. C’est pour ça que je vous parlais de Duchamp. Je le conseille en ce moment parce que, comme tout est si conventionnel, ça me paraît intéressant.

D.G. : On pourrait aussi avec Duchamp évoquer l’ironie dans ce détournement de la fonction de l’objet qu’il effectue.

Ph.S. : Faire plus ironique qu’un urinoir signé, c’est difficile. Duchamp dit quelque chose de très important : ce sont les regardeurs qui font la peinture. Cela va assez loin parce que si ce sont les lecteurs qui font la littérature, je n’ai probablement rien publié. Il n’y a plus de lecteurs. On peut vendre un livre à 700 000 exemplaires comme Les Bienveillantes, mais combien l’ont lu ? Les caractères passent devant les yeux. Comme disait Voltaire, beaucoup de gens ne lisent que des yeux.

D.G. : À l’ère de la transparence, les gens ne savent plus lire.

Ph.S. : À l’ère de la transparence, plus personne ne saura lire… Voilà la très mauvaise nouvelle. Ce sont désormais les choses les plus claires, les plus nettes, les plus faciles à lire qui ne sont pas lues. Voltaire par exemple, c’est épatant. Comme vous le savez, Nietzsche rend hommage à Voltaire en disant que c’est l’homme le plus intelligent qui ait vécu avant lui. Il lui dédie Humain trop humain. Mais Voltaire n’est pas à la mode. C’est clair et c’est pour ça que personne ne semble pouvoir le lire. Et Poésies d’Isidore Ducasse, c’est extrêmement clair. Il y a quatre personnes par génération pour pouvoir le lire : « Les gémissements poétiques de ce siècle ne sont que des sophismes. » C’es très clair. « L’homme ne doit pas inventer le malheur dans ses livres. » C’est une chose très simple. Si tout à coup vous dites des choses claires, simples, ça n’intéresse pas. Alors il y a des moments où vous pouvez saisir sur le vif la déraison ambiante, vous dites des choses claires, nettes, basiques, et vous voyez que ça choque la déraison ambiante, le délire ambiant. Il n’y a pas pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre. Et encore une fois, pourquoi la perception semble-t-elle confisquée au sujet par lui-même ? Autrement dit pourquoi se terrorise-t-il, pourquoi a-t-il peur, sans cesse ? On demande du maître, et il n’y en a pas, sinon des maîtres qui sont eux-mêmes des esclaves. La thèse que pose Nietzsche pour finir est la suivante : puisque la plèbe est en haut aussi bien qu’en bas, et ça va continuer de plus belle, il faut une aristocratie d’esprit. Mais en quoi la noblesse consiste-t-elle désormais ?

D.G. : Pour terminer sur ce rapport entre littérature et idéal de transparence, comment est-il possible de se définir comme l’écrivain de l’envers de l’histoire contemporaine, du dévoilement, et dénoncer la transparence ?

Ph.S. : C’est le malentendu sont je suis l’objet, qui lui-même est parfaitement logique. Je ne m’en affecte pas puisque c’est d’une logique imperturbable qui d’ailleurs me rassure et me dit que j’ai raison. Les images sociales prennent absolument toute la place. Je pourrais ne rien écrire, ne rien publier, ce serait Sollers quand même. C’est comme si ça n’existait pas, mais ça existe.

Philippe Sollers
Entretien avec Anaëlle Lebovits et Damien Guyonnet.
Le Diable probablement, n°2, mars 2007.

1 mai 2009

Fondamentaux

Classé sous Non classé — sollers @ 23:2

Pâques
Après la scène, hautement surréaliste, d’un pape rencontrant un préservatif dans un avion volant vers l’Afrique, la bénédiction de Pâques, à Rome, pour fêter la résurrection du Christ, a comblé mes attentes.Chaque année, la même silhouette blanche apparaît au balcon de Saint-Pierre et prononce une indulgence plénière pour les assistants, y compris pour les téléspectateurs. Qui n’a pas besoin d’indulgence ? Mais l’exercice dont je ne me lasse pas est celui de la répétition, en 63 langues, de la formule « le Christ est ressuscité ». On part de l’italien, on passe vite au français, à l’anglais, à l’allemand et à l’espagnol, et, de là, on se perd dans les petites langues d’Asie ou d’Europe centrale, des groupes ou des individus se reconnaissent dans ces quelques mots, ils crient, ils agitent leurs drapeaux, quelques mots leur vont droit au coeur, d‘autant plus que toutes les langues sont mises sur un pied d’égalité, qu’on soit en Lituanie ou en Thaïlande.

Entre nous, je me demande comment les papes s’y prennent pour trouver, chaque fois, le bon accent, la prononciation correcte. Imaginez les répétitions, la convocation de tel ou tel spécialiste, la pose de la voix, le risque de bafouillage ou d’erreur. Voilà du rock concentré, et du meilleur. Certes, le fragile intellectuel qu’est Benoît XVI n’a pas le même charisme que Jean-Paul II, mais, rien à faire, la mécanique est grandiose, et on a beau lui chercher des poux dans la tête, il s’accroche à sa fonction unique, multinationale, qui peut atteindre, ici ou là, jusqu’en Chine, un clandestin persécuté. Cette fois, innovation, la dernière langue utilisée aura été le latin, la boucle est bouclée.

Quel contraste avec Poutine entouré de lourds popes, avec Obama cherchant toujours à quelle église protestante s’affilier, ou encore avec le dalaï-lama, tout joyeux, faisant toc-toc avec le doigt sur le ventre d’une femme enceinte ! Chacun ses goûts. Là-dessus, j’entends, à la radio, un chef d’entreprise français, catholique, pieusement interviewé par une journaliste, qui déclare qu’il veut se faire « débaptiser », car il ne supporte plus son église, et surtout, dit-il, son « numéro un ». Je me demande dix secondes ce que ce brave homme entend par « débaptisation » (une messe noire ?), mais peu importe.

Episode suivant : une retransmission du Messie de Haendel mis en scène dans un parking souterrain sinistre. La sublime musique est là, mais niée par une gesticulation et une hystérie constantes qui gênent les chanteurs et se vengent du compositeur. Haendel croyait beaucoup à son Messie, l’homme, le dieu, et l’oeuvre. Si on l’écoute, en effet, on est à des années-lumière de tous les parkings.

Robobama
Le G20 permet d’observer les maîtres du monde qui, c’est sûr, vont surmonter la crise et relancer l’économie planétaire. De ce point de vue, Obama est parfait, très supérieur à ses autres partenaires, fin, élégant, ouvert, effaçant le souvenir désastreux de Bush, tendant les bras, enfin, à l’Amérique latine, inventant des talibans modérés, fermant les prisons de la honte et leurs tortures légales.

D’où vient alors, à travers tous ces sourires, relayés par ceux de sa femme, de ses filles et du chien de ses filles, un imperceptible malaise ? Cette machine bien huilée, rassurante, finit par paraître trop belle pour être vraie. Obama, premier robot de la grande politique ? Nice Brother, en tout cas. Je ne vois que l’impassible Hu Jintao, et sa froide proposition de monnaie universelle, qui soit à la hauteur technique de ce prince charmant américain.

Nous apprenons avec plaisir qu’après un coup de glace tibétaine, la France est rentrée en grâce auprès de la Chine. Il fallait voir Sarkozy, visiblement content et un peu contrit, serrant la main, pas du tout bouddhiste, de son homologue de l’empire du Milieu. Rapport de force clair et net. Comme dans tout spectacle de haut vol, il faut la figure du Diable : l’Iran, à l’extérieur, reprend ce rôle suicidaire avec détermination.

Ecrivains
Des mères de famille de province me demandent ce que j’ai contre les mères de famille de province. L’une d’elles, enseignante de gauche, me reproche vivement de m’intéresser aux « fanfaronnades » de Baudelaire. Laissons tomber. Et laissons tomber aussi les diverses insultes qui me sont aimablement adressées dans des magazines plus ou moins branchés. L’écrivain espagnol
Vila-Matas a raison : « J’ai bien quatre ou cinq ennemis, des écrivains médiocres, mais leur haine est tellement obsessionnelle à mon égard que la seule explication, c’est qu’ils voudraient être moi. » (1)

D’Ormesson
Grâce au Figaro et à une publicité intensive, Jean d’Ormesson s’empare de la bibliothèque, rééditions et préfaces à tout-va, volumes en vente pour 9,90 euros chez tous vos marchands de journaux. Belle photo de trois quarts, l’œil bleu étincelant d’horizon et surtout de ces 10 centimes que vous économisez grâce au partenariat de France 2 et de France Info.

Voici donc des publications de référence des grands classiques avec 32 pages de documents inédits. Jean d’Ormesson est ainsi, tour à tour, Maupassant, La Fontaine, Molière, Stendhal, avant d’être également Zola, Flaubert, Hugo, Dumas, Beaumarchais, etc. Il n’y a pas de raison que ça s’arrête. L’entreprise, en pleine crise, est un génial retour aux fondamentaux.

Faites confiance à Jean d’Ormesson et à l’Académie française. À propos de Molière, notre séduisant académicien écrit curieusement : « Au même titre qu’Hugo, que la Déclaration des droits de l’homme, que la baguette de pain et que le béret basque, Molière est un des mythes fondateurs de notre identité nationale. » Je ne vois pas le rapport entre Molière et le béret basque, mais j’ai sûrement tort. Molière a écrit Le Bourgeois gentilhomme. Jean d’Ormesson, avec générosité, vous donne l’exemple incontournable du gentilhomme bourgeois.

(1) Journal volubile (trad A. Gabastou). Christian Bourgois Editeur, 2009.  

Philippe Sollers
Mon journal du mois
Le Journal du dimanche n° 3250, du dimanche 26 avril 2009.
 

22 avril 2009

Sollers, l’isolé absolu

Classé sous Non classé — sollers @ 15:2

Un cinéaste, André S. Labarthe, croise un écrivain, Philippe Sollers. Images et mots, portrait d’un joueur, Un siècle d’écrivains, l’émission de France 3 (22/04/1998 à 23 h 20), affiche ici un film magnifique où l’intelligence se donne à voir. Rencontre chaleureuse avec deux hommes forts de l’art. Il fut question de cinéma, d’image, de Spectacle, de littérature. Pluie d’idées et chaleur des rires.


André S. Labarthe : Je n’avais pas le choix. Dans cette série, on m’avait proposé Bataille et j’ai eu beaucoup de plaisir à le réaliser. Donc, travail sur un écrivain mort. Après on m’a proposé un autre film. J’ai dit OK, mais un vivant et je n’en vois qu’un qui est plus vivant que les autres – il me semble – c’est Sollers. Voilà. Mais cela correspond aussi à des lectures faites il y a longtemps. Bataille dans les années cinquante et Sollers au début de Tel Quel. Sollers est à la base du changement dans le roman français. Cela m’intéressait de mettre le doigt non seulement sur un mouvement qui a changé des choses, mais aussi sur un auteur du XXe siècle, le contemporain le plus exact.

Philippe Sollers : Lorsque André Labarthe a manifesté sa curiosité, immédiatement j’ai trouvé cela merveilleux. J’ai tout de suite pensé que l’on allait faire autre chose que de la télévision, c’est-à-dire du cinéma, donc un détournement de la télévision, et que, d’autre part, on pourrait aller au fond, ce qui veut dire éviter tout ce qui est anecdotique dans la vie d’un écrivain dont se repaît le Spectacle habituel.

D’ailleurs, la réaction des gens quand Labarthe a dit: « Il n’y aura pas un plan de Gallimard, de Paris, de la Closerie des Lilas, pas d’archive de la télé, pas d’interview, il ne sera pas question des activités sociales de cet individu », tous se sont écriés : « Mais que reste-t-il ? » Bref, il restait les livres. C’est déjà pas mal, mais pas si évident. Car il s’agit de savoir si l’on part des livres pour arriver à montrer ce qu’il dit. C’est-à-dire la voix qui est derrière.

Dans le film de Labarthe, vous partez immédiatement d’un cimetière, alors que d’habitude on arrive à la mort de l’auteur après sa naissance. Il a parcouru la vie. Puis une date très précise, celle des tombes de soldats anglais, néo-zélandais ou australiens mort là très loin de chez eux, en 1942. C’est un thème immédiatement politique, pas besoin de développer. Si j’apporte quelque chose dans l’histoire de la littérature, c’est que je pars d’un non-embarras, d’une liberté très grande par rapport à cette date-là. J’évite ainsi la rumination et la dépression nationale générale qui viennent du fait qu’entre 1940 et 1942, 1943 il se passe quelque chose qui embarrasse tout le monde et qui fait que la plupart des écrivains français sont fixés, directement ou indirectement, eux, leurs parents ou leurs grands-parents, sur cette affaire, ce que j’appelle dans Studio « l’axe Vichy-Moscou », premier placard de la politique française, le deuxième étant la guerre d’Algérie, le troisième 1968, puis la corruption générale. Ce premier placard dont vous entendez parler tous les jours : procès Papon, liaisons dangereuses du président de la République pendant quatorze ans avec l’ancien rafleur du Vel d’Hiv, Bousquet. Ensuite, problème que vous connaissez vous et votre journal, le pacte germano-soviétique et la demande de reparution de l’Humanité. Nous sommes exactement sur cet échange de cadavres dans les placards ou, comme je préfère dire, de placards dans les cadavres.

1942, nous sommes sur des tombes d’aviateurs anglais qui, tandis que se passaient à Paris les événements précédemment cités, venaient se faire abattre au-dessus de l’île de Ré, lieu où nous tournons. Donc, le lieu-film part du cimetière avec cette date. A un kilomètre de là, la maison. Maison rasée par les Allemands en 1941 pour des raisons stratégiques. Donc, aviateurs abattus là, maison de l’ancêtre détruit: génie ou magie du lieu. Premier lieu. André, qui sent les choses et voit ce que j’écris, comprend l’importance de ce lieu, mais aussi que l’on ne peut pas le montrer n’importe comment. Il faut faire du cinéma. Donc à cet instant je deviens acteur dans son film.

A. S. L. :D’ailleurs, ce lieu a été filmé après coup. Tout était bouclé sauf le cimetière. Le choix du lieu est arbitraire et subjectif, bien sûr. Après on suit ou non la règle décidée. Par exemple, le refus de filmer Paris, règle suivie, peut se justifier par une volonté de se débarrasser de l’image qui risquait d’encombrer le Sollers que je voulais montrer.

Peut-on évoquer l’épure ?

Ph. S. : Bien sûr. C’est une oeuvre, ce film, donc il est construit. C’est une oeuvre d’art, une oeuvre de cinéma qui détourne la télévision. Il faut voir le montage, la façon de tourner aussi, mais le montage… On élimine la marionnette sociale dont je me sers. Ce qui m’est beaucoup reproché. Sollers trop médiatique, trop ceci, trop cela… C’est une question de fond. Ou bien on est absent du Spectacle et on jouit d’une réputation de sincérité, d’authenticité, de profondeur. Ou on s’y mêle en risquant de se faire user par lui et en signifiant, de temps en temps, que cela n’a aucune importance. Par exemple, ce film doit être pénible aux professionnels du Spectacle parce que le Sollers que l’on voit là est un Sollers que l’on n’a jamais vu. Je parle doucement, j’ai du temps, je suis ailleurs… Je parle lentement.

De l’anti-spectacle ?

Ph. S. : Oui, c’est ça. Là, il faut relever le défi. Il existe deux écoles. J’avance masqué.

A. S. L. : Il suffit, là, de remarquer la vitesse à laquelle parle Philippe, pour voir, par rapport au film, cette élocution différente et tenter de faire passer un autre temps.

Ph. S. : Une autre présence.

A. S. L. : Un autre genre de présence. Oui. On élimine la marionnette en chassant son débit. Un peu comme monsieur Teste. On n’imagine pas monsieur Teste à la Closerie des Lilas. Lui, si. (Rire.)

Ph. S. : Donc, importance des lieux pourvus de charges mythiques ou magiques.

Pas de heurts entre ces lieux et ceux du scénario ?

Ph. S. : Non. On va en des endroits à hautes tensions symboliques. La maison sur l’île. Lieu stratégique. Je l’ai connue avant la guerre. J’avais trois ans. Puis plus rien. J’écris cela de temps en temps dans mes livres. Ça vient d’une façon ou d’une autre. Dans Portrait du joueur, notamment, dont André s’est beaucoup servi, comme par hasard, au début du film…

A. S. L. : Le point commun entre ces lieux, c’est l’eau.

Ph. S. : On va être tout le temps au bord de l’eau. Ça correspond à ce lieu des lieux, si j’ose dire.

A. S. L. : On se promène dans l’écriture par l’eau. Voilà.

                                                            Sollers & Labarthe

Ph. S. : Exemple. André filme la page, encre bleue. C’est filmé très délicatement. Puis, New York apparaît. Puis ensuite Venise. Toujours des ports. L’écrivain, celui qui parle, se définit comme un marin. Il écrit, il navigue. C’est tout bête et possède aussi un poids très fort qu’André n’a pas loupé à New York. C’est le thème de l’ Odyssée d’Homère, c’est Ulysse. On ne peut pas faire plus mythique.

A. S. L. : Donc présence d’un axe. Ouest, puis après Est; pas d’axe Nord-Sud.

Ph. S. : C’est ça. Donc signification très personnelle, très émotive. Ce sont des lieux où j’ai travaillé intensément. Avec joie. La sensation de liberté est très grande. C’est un film sur la liberté. J’espère. Où suis-je le plus libre ? Pas à Paris. A Venise ? Alors là, attention, il faut absolument éviter le plan touristique, la carte postale. Donc nécessité du mouvement, du travail, des bateaux qui passent sans arrêt. Et là, La pointe de la douane, autre lieu mythique – Debord en parle magnifiquement – par la simple lecture du poème de Hölderlin Souvenir, on ne voit rien, juste deux silhouettes, lui et moi. Et tout à coup Bordeaux est là. Les femmes brunes sur le sol de soie. Par la seule force du poème. André encore une fois joue finement et montre quelque chose que l’on ne voit pas. Et, New York, lieu qui possède aussi une signification historique globale. C’est de là qu’est venue la victoire de la Seconde Guerre mondiale…

A. S. L. : Donc une parfaite continuité… des lieux.

Ph. S. :  Continuité que vous trouverez assez rarement chez un écrivain français. Cette conscience historique-là. Je me sens assez seul de ce point de vue. J’ai cette vision de l’Histoire-là. Toujours ce lien de l’Histoire et de l’écriture. C’est pour ça que je revendique un point de vue très politique. Le film est très poétique, il n’y est pas question de politique, pourtant c’est un film très engagé. C’est encore plus fort.

Vous évoquez tous les deux plusieurs fois l’aveugle. Peut-on revenir à cette notion du voir sans voir, évoquée précédemment avec Venise ?

Ph. S. :  J’aime beaucoup ce plan sur Joyce. Ça c’est André, il amène la voix.

A. S. L. : Dans un film que j’avais fait sur Carolyn Carlson, elle faisait devant nous un truc sublime et le commentaire disait : Fermez les yeux et regardez.

Ph. S. : Bien sûr. Homère.

A. S. L. : Il existe une erreur fondamentale qui consiste à penser que le cinéma est un art de l’image. Même chose pour les gens qui pensent que la peinture est une image. L’image c’est peut-être un moyen – est-ce que je sais ? -, mais ce n’est pas le but. Et c’est lorsqu’on s’est mis à penser que le cinéma était un art de l’image que tout cela s’est fourvoyé. Quand le cinéma a pensé photogénie, etc. Le cinéma pour Louis Lumière était un art de la réalité, pas un art de l’image. Donc la vache dans le film. Il faut dissocier le son de l’image et se demander ce qui va parler le plus rapidement, le plus fortement au spectateur. Je crois, pour ma part, que c’est le son. Si l’on met un oiseau avec le son meuh, on dira : On dirait une vache et pas : Ce son ressemble à un oiseau.

Ph. S. : Ce n’est pas une vache sacrée, la vache. Elle se balade.

                                                                     Sollers & Labarthe

A. S. L. : C’est un pense-bête. (Rire.)

Ph. S. : Elle nous rappelle que l’on est en train de faire un film.

A. S. L. : Moi, je ramène le film au film, lui, il ramène les paysages à l’écriture. Il dit, tout se passe sur cette page et moi je dis tout se passe sur ce film. Parce qu’on est au cinéma.

Ph. S. : Donc, effet de tension fort. Par exemple : le film de Lanzmann Shoah. Vous êtes obligé de voir ce que vous ne voyez pas. Et vous le voyez beaucoup mieux grâce au plan du camion qui roule dans la Ruhr et le tuyau d’échappement que par le biais d’images d’archives.

A. S. L. : L’irreprésentable devient sensible…
Donc, dans notre film, dissociation entre la vache et l’image et entre texte et lecture. Qu’est-ce que lire ? Regarder des mots ou les entendre ? Et comment ça passe ? L’œil, l’oreille. Toute une part de la littérature qui ne peut être que lue, c’est banal, mais…

Ph. S. : La voix. La voix voit! A cet instant, extraits de Paradis. Et plan de TGV qui va très vite. (Rire.)

A. S. L. : On fait sentir l’effort physique car la voix est plus proche du corps que l’œil. Le regard met tout de suite de la distance. Joyce.

Ph. S. : Oui, plan de l’Irlandais en exil dans le sud de la France. L’exil. Finnegans Wake. Lieu. On rejoint les Anglais du cimetière. Tragique. Ou sur le plan humoristique à New York, un bateau dont le nom est Peking. C’est là du hasard surréaliste.

A. S. L. : Philippe est au bord de la rue, il y a un bruit infernal. A droite du plan, il y a un truc, un avion où est inscrit Europe et à gauche ce bateau avec Peking. (Rire.)

Ph. S. : Oui, l’Europe, la Chine. Ouvrir au maximum, c’est aussi ce que j’essaie de faire dans mes textes.

De ces images jaillissent beaucoup de choses, dont un sentiment très fort de complicité entre vous deux.

A. S. L. : La caméra n’était pas coercitive, elle ne bloquait jamais le personnage dans un coin.

Ph. S. : André s’intéresse à faire ce qu’il fait avec autant d’intensité que moi face à mon travail. Les deux intensités font complicité. Mais ce n’est pas simple, vous savez! Faut les faire, les livres, les films. (Rires.)

A. S. L. : Moi, ce qui me gêne toujours à la télévision, dans ce genre d’exercice, c’est le bavardage, toujours un peu inquisiteur, automatiquement, puisque le dispositif est le même, tout le monde parle de la même façon.

Ph. S. : À la télévision, on n’a pas le temps d’écouter. Le temps c’est de l’argent. Alors qu’André installe le temps. C’est du cinéma.

A. S. L. : Deux heures pour monter un travelling. Ce n’est pas du temps de perdu. Pendant ces deux heures, il se passe des choses. C’est le film.

Ph. S. : Et puis, n’oubliez pas le montage. Quand André filme, il filme comme s’il était déjà dans un montage dont il ignore tout. C’est comme moi, si je trouve mon début de livre, je sais que je suis déjà à la fin mais si vous croyez que je sais ce qui va se trouver entre ce début et cette fin….

A. S. L. : Par exemple, à New York, je montre une photo de Philippe petit dans les bras de sa mère. Je n’ai pas commandé la voiture de flic qui passe à ce moment avec sa sirène. C’est un morceau de réalité saisi par hasard et là, c’est formidable.

Ph. S. : Prenez les photos. Il y en a quatre. Je suis dans les bras de ma mère dans les jardins de Bordeaux. Ah! Femmes brunes sur le sol de soie, Hölderlin. André met cette photo en plein New York. Bruit des voitures, etc. Puis il s’enfonce dans la photo et l’on entend un passage de l’un de mes livres, passage qui se termine par l’évocation de l’arrivée de la neige dans le jardin. A ce moment, il monte dans le haut de la photo et l’écran est envahi par une formation neigeuse. C’est extraordinaire.

Et le type au chapeau enquête toujours.                                                                         Sollers & Labarthe

Ph. S. : Bien sûr. Grâce à lui, je deviens acteur dans le film. Ça frustre profondément les gens de télévision qui voudraient que ce film soit la présentation d’un écrivain, mais là je suis un écrivain certes, mais pire je joue dans un film où l’on rencontre un écrivain.

A. S. L. : Tu joues mais tu ne joues pas le jeu – celui que l’on attend.

Ph. S. : Puis, seconde photo. Ma mère avec son petit garçon, en 1938, la maison de Ré n’est pas encore détruite. Subtilement André fait apparaître, à droite de l’écran, la photo de Julia Kristeva recouverte, pour montrer qu’il existe, plastiquement, un certain rapport, comme par hasard, entre cette mère et cette femme. Voilà c’est ouvert. Pas plus de choses sur ma mère ou sur Julia. On imagine ce que la télé voudrait, pourrait faire. Mais…

A. S. L. : Le circuit biographique est difficile. Je procède par trouées. Je troue New York pour passer cinquante ans auparavant. Même chose lorsque je cite la sonde Voyager 2. On est à Venise et d’autres mondes s’annoncent.

Ph. S. : Ça c’est génial. C’est la relativité. Ou alors le surgissement mythologique. Si je suis dans les bras de ma mère et que tout à coup on voit des Vierges à l’enfant, ça marche aussi. On va associer.

A. S. L. : Un film, c’est un lieu où le spectateur devrait travailler à ça, faire des rapports, chacun selon sa perception. Créer des rimes. Elles sont là, il faut les assembler. Il faut être attentif comme on peut être dans la vie à des rapports, des choses. Il y a parfois du miracle là-dedans.

Ph. S. : De même face à la lecture. Une grande concentration débouche sur une lecture nouvelle qui fera apparaître le texte comme neuf, même si vous le connaissez parfaitement. Il y a cette concentration dans le film d’André. Le sens. Si tout à coup on voit pour la première fois ce que l’on a vu cent mille fois, alors c’est gagné. Le réel fait signe.

A. S. L. : Parfois, je sens cela au tournage. Mais parfois c’est au montage. Comme lors du tournage du film sur Bataille, lorsque j’ai écouté sa voix pour la première fois…. Là, j’ai compris que j’avais le film, je n’avais pas d’image mais j’avais le film.

Sans cesse le travail surgit, plan après plan.

Ph. S. : C’est capital. C’est l’importance de l’écriture. Dans les films sur les écrivains, on ne voit jamais l’écrivain écrire. On donne à voir des images d’écrivains, mais pas le travail. On connaît le poster de Rimbaud, mais pas les Illuminations. Encore le Spectacle. André efface le Spectacle. La télévision n’est pas là. La présence d’André dans le film signifie que la télé n’est pas là.

A. S. L. : Le film se fait comme le narrateur est présent dans les livres de Sollers. C’est de l’éveil constant, de l’anti-drogue.
Ph. S. Notre travail, c’est l’anti-drogue. L’éveil. Pas d’illusion.

Pas d’épitaphe ?

Ph. S. : Pas du tout. Le film n’est pas fini. Il n’est pas clos. Tout reste ouvert. Mais n’est-ce pas cela, une oeuvre d’art ?

A. S. L. : Notre travail n’est pas fini.

Recueilli par Fabrice  Lanfranchi
L’ Humanité du Mercredi 22 avril 1998.

19 avril 2009

Poe pense, le lecteur aussi

Classé sous Non classé — sollers @ 19:2

Né à Boston le 19 janvier 1809, l’inquiétant, magnétique et vertigineux  Edgar Poe a aujourd’hui 200 ans. Il a beau être mort à 40 ans, en 1849, à Baltimore, dans une crise de delirium tremens dû à son alcoolisme compulsif, il se porte à merveille, il est plus que jamais en activité invisible dans le tourbillon de l’époque. Un amateur inspiré, Henri Justin, rouvre aujourd’hui son dossier, et c’est immédiatement passionnant. 

Il est américain comme personne, Poe, et ce sont des Français comme personne qui perçoivent son onde de choc. Baudelaire d’abord, qui éprouve en le lisant une « commotion singulière ». « Savez-vous pourquoi j’ai patiemment traduit Poe ? Parce qu’il me ressemblait. La première fois que j’ai ouvert un livre de lui, j’ai vu, avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par moi, mais des phrases pensées par moi, et écrites par lui vingt ans auparavant. » Les traductions de Baudelaire sont célèbres, on peut y relever des erreurs de détail, mais la transfusion spirituelle est flagrante, intense, cas de gémellité inouï. Et c’est aussitôt Mallarmé, pour qui Poe est un « aérolithe », un événement « stellaire, de foudre », « le cas littéraire absolu ». Dans son « Tombeau d’Edgar Poe », Mallarmé célèbre  « le triomphe de la mort dans cette voix étrange », Poe devenant un  «calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur ». Valéry, enfin, emboîte le pas, mais plus froidement, en admirant l’analyste fabricateur plutôt que le romancier fantastique et métaphysique. Voilà la légende. 

Les Américains, eux, n’aiment pas ça, et quant aux Français d’aujourd’hui, comme leurs homologues yankees, ils sont loin, désormais, de se poser des questions de fond sur le génie de la perversité, le mal radical, la mort, l’infini ou la poésie intime des galaxies. Poe, qui s’est battu toute sa vie pour essayer de fonder un mensuel littéraire, voulait « établir en Amérique la seule indiscutable aristocratie, celle de l’intellect ». Il a cette formule étonnante au parfum sudiste (il est virginien par toutes ses fibres) : « Dans les lettres, comme dans la politique, nous avons besoin d’une Déclaration d’Indépendance, et surtout – ce qui serait mieux – d’une déclaration de guerre. » Guerre splendide de l’intelligence, perdue d’avance, contre le réalisme platement social, le naturalisme borné, la psychologie routinière, et surtout la morale. On comprend comment le courageux Lacan, rectifiant le déluge psychanalytique de Marie Bonaparte, a fait de « la Lettre volée » (ou plutôt dérobée, détournée, retournée) le blason de sa recherche. 

Poe est très clair: la police ne voit rien, n’imagine rien, et nous sommes tous, plus ou moins, des policiers aveugles. En revanche, Auguste Dupin, le génial déchiffreur d’énigmes, à mille lieues du fade Sherlock Holmes, devine la vérité parce qu’il est simultanément mathématicien et poète. Surprenants, ces noms français qui apparaissent sous la plume de Poe (qui n’est jamais venu en France): Dupin, Legrand, Montrésor (un criminel, celui-là). Pour quelle ténébreuse raison le Français, poussé à bout, serait-il un révélateur de terreur, un virtuose du décryptage ? Vous ouvrez « Double Assassinat dans la rue Morgue », « le Scarabée d’or », « le Cœur révélateur », « le Chat noir », « le Démon de la perversité », et tant d’autres contes, et vous êtes aussitôt saisi, mis sous hypnose, branché sur vos contradictions secrètes, par un narrateur qui, en première personne, vous impose ses passions et ses déductions. Vous êtes détective, mais aussi assassin (jamais policier puisque vous êtes éveillé, ou plutôt « veilleur du dormir »). Mieux : vous pouvez assister à un mort qui vous parle depuis l’au-delà, vous balader, après la fin du monde, dans les étoiles, ressentir l’horreur d’un pendule qui va, en descendant lentement sur vous dans un puits, vous trancher la tête, vous retrouver, avec Arthur Gordon Pym, dans une navigation mystérieusement mystique, descendre dans un maelström et apprendre comment vous en tirer (thème très actuel), réfléchir sur le pouvoir des mots, et bien d’autres choses encore. De toute façon, vous aurez toujours l’impression de lire un manuscrit trouvé dans une bouteille, le récit d’une expérience plutôt folle racontée avec une extrême précision. C’est là que Poe vous tient sous sa coupe, beaucoup mieux qu’un roman policier banal, ou des péripéties de science-fiction genre Lovecraft. Ils ont tous lu Poe, les spécialistes de l’inquiétante étrangeté, de l’horreur, de l’enquête, mais aucun n’arrive à donner au sujet qui parle cette force de conviction. C’est que, Poe, Henri Justin le sent admirablement, « pense de tout son corps », ce qui met le lecteur en demeure d’avoir un corps vibrant au même rythme. Baudelaire a bien défini son écriture : « Son style est serré, concaténé, la mauvaise volonté du lecteur ou sa paresse ne pourront pas passer à travers les mailles de ce réseau tressé par la logique. Toutes les idées, comme des flèches obéissantes, volent au même but. »


Une littérature qui pense ? Qui oblige le lecteur à penser ? Mais qu’est-ce que vous nous racontez là ? À quoi bon ? Pour quoi faire ? Avec ses paradis artificiels, ses traductions de De Quincey et de Poe, Baudelaire est un grand pervers, aussi dépassé aujourd’hui que, par exemple, « la Princesse de Clèves ». 

Non seulement Poe est un démoralisateur professionnel, mais, figurez-vous, il pense de plus en plus large. Et là nous arrivons à l’incroyable « Eurêka » de la fin de sa vie. « J’ai trouvé », dit-il. Quoi ? La clé de l’univers lui-même. Rien que ça. Le livre porte en sous-titre : « Essai sur l’univers matériel et spirituel ». Aucun succès, bien entendu, mais œuvre grandiose (et merci Baudelaire de l’avoir sauvée d’un probable oubli). Le partenaire à analyser ici n’est autre que Dieu lui-même. Sartre a eu tort en prétendant que Dieu n’était pas romancier : c’en est un, et même un poète supérieur à tous les poètes. Poe résume ça à sa façon : « L’univers est une intrigue de Dieu. » Déjà, on pouvait lire dans « Révélation magnétique » : « Dieu, avec tous les pouvoirs attribués à l’esprit, n’est que la perfection de la matière. » (On était brûlé autrefois pour moins que ça.) Le plus étrange est que, traitant d’astrophysique et de forces d’attraction et de répulsion, Poe s’approche des hypothèses les plus sophistiquées de la physique moderne, entre big-bang et trous noirs. Il veut décrire « le processus tout entier comme une fulguration unique et instantanée ». Il envisage en effet une ultime catastrophe en forme de feu d’artifice, une apocalypse comme apothéose. Il écrit calmement : « Dans les constructions divines, l’objet est soit dessein soit objet selon la façon dont il nous plaît de le regarder, et nous pouvons prendre en tout temps une cause pour un effet et réciproquement, de sorte que nous ne pouvons jamais, d’une manière absolue, distinguer l’un de l’autre. » Henri Justin, dans son commentaire d’« Eurêka » écrit : « Poe semble avoir eu conscience, très tôt, d’une matière infinie, d’une matière de l’infini, d’un infini matériel palpable. » Voilà, en tout cas, une leçon de littérature absolue. 

Darwin et Poe sont contemporains, et l’évolution est très loin d’avoir dit son dernier mot. Mais quand Poe meurt, on se dit que personne ne reprendra le flambeau. Erreur : c’est en 1851 qu’un jeune auteur de 32 ans publie sa bombe : Herman Melville,  « Moby Dick ». 

Henri Justin, Avec Poe jusqu’au bout de la prose. Éditions Gallimard, « Bibliothèque des Idées », 416 p., 29,50 euros. 

Philippe Sollers
Le Nouvel Observateur n°2318, du 09 avril 2009.

17 avril 2009

Duras écrit la douleur, Sollers écrit le plaisir.

Classé sous Non classé — sollers @ 17:2

Edj : On a beaucoup commenté la biographie de Laure Adler sur Marguerite Duras, en tournant, un peu embarrassé, autour de sa légende, sa complexité, les révélations qu’apportait ce livre… Vous sembliez déjà avoir sur elle une opinion très tranchée…
Philippe Sollers : Le problème Duras m’intéresse parce que c’est le personnage emblématique d’une France telle que je ne m’y reconnais pas… Au point que j’ai vécu très longtemps avec l’idée d’être un cas quasi anormal en France, sur des sujets aussi importants que la période 1940-1944… Il est intéressant de voir que le « trou noir » que représente l’effondrement de 1940 continue à être prospecté, interrogé, et que la lumière n’en sort pratiquement jamais ou par brides différées.

Edj : Une chape de plomb ?
Ph.S. : On est plombés. Nous vivons dans cette atmosphère depuis cinquante-huit ans. Duras, là-dedans, m’intéresse. Avec elle, on est, à l’origine, dans le premier grand problème français, qui est celui du colonialisme, en Indochine. Et on a affaire à une Marguerite Duras, qui, sous le nom de Donnadieu, se présente comme le chantre du colonialisme français. Son livre, à l’époque, est explicite. Par la même occasion, on peut s’étonner que jusqu’en 1943 le groupe dit « de la rue Saint-Benoît » se trouve dans une situation étrange puisqu’on apprend que Duras a minimisé systématiquement son rôle dans la commission d’attribution du papier aux éditeurs dirigés par les Allemands et la Propagandastaffel. Nous voyons d’ailleurs surgir là un personnage très important, qui sera plus tard François Mitterrand, dont nous avons mis également longtemps à apprendre qu’il avait gardé une amitié tardive pour le rafleur du Vel’d’hiv’ tout en étant président de la République française de gauche. Voilà des questions… Pourquoi ? Comment ?

Edj : Vous saviez cela durant l’époque où vous les fréquentiez ?
Ph.S. : Oui, c’était plutôt un savoir qu’un instinct et le vrai savoir, c’est l’instinct. Il vient de mon éducation, de « ma jeunesse française » à moi. Je me suis longtemps tenu pour quelqu’un d’anormal, puisque j’ai été élevé à Bordeaux dans une anglophilie stricte et un refus de toutes les valeurs nazies, cela va sans dire, mais aussi
pétainistes, ce qui est beaucoup plus intéressant… Je me souviens avoir été l’un des seuls à avoir écrit, en son temps, un article offensif pour soutenir le livre de Bernard-Henri Lévy, l’Idéologie française

Edj : En fréquentant et Duras et Mitterrand vous ressentiez le même instinct, la même chose ?
Ph.S. : Une gêne, oui. Mes sympathies n’allaient pas vers eux… Le manque d’atomes crochus, si vous voulez, vient profondément de ce trou noir collaborationniste. On n’a pas la même vision du monde.

Edj : Ce trou noir a constitué leurs identités ?
Ph.S. : Indubitablement… Une identité qu’ils appelleront d’ailleurs résistance après l’arrestation d’Antelme, son mari.

Edj : Antelme arrêté pour résistance, tout de même.
Ph.S. : Bien sûr, mais en 1943. Il y avait certes peu de monde à Londres, j’ai à peine besoin de vous le rappeler, mais ça a commencé tout de même plus tôt. On savait ce qui se passait depuis la guerre d’Espagne. Picasso avait peint Guernica. Ça dépend à quoi l’on s’intéresse… À Chardonne et au colonialisme français ou à Picasso ? Pour Duras, les choses se vérifient ensuite lors de l’affaire Delval telle qu’Adler la raconte. Ça laisse une impression de trouble assez grave. Duras séduit Delval, le gestapiste, espérant sauver Antelme. Vient la Libération, Mascolo, amant de Duras, à son tour, fait miroiter à Mme Delval que son mari pourrait être libéré si elle faisait l’amour avec lui. Elle aura un enfant de Mascolo, en secret de Duras. Delval sera pourtant fusillé, en partie à cause du témoignage à charge de Duras… Tout cela est bizarre… Dans quel espace imaginaire vivent ces gens et en quoi est-ce lié à une certaine vision politique ou morale du monde.

Edj : N’est-ce pas étonnant de vous voir vous, admirateur de Sade, de Céline, heurté par un jeu pervers chez Marguerite Duras …
Ph.S. : Oui, mais eux ne mentent jamais. Vous pouvez vomir Céline, mais lui ne vous a jamais menti… Duras est une bonne occasion de faire le point. C’est un écrivain fort, avec des moyens considérables de révélation, au sens médiumnique du mot. Sa littérature relève davantage de la prédication de voyance que de l’exercice conscient du langage. Il y a chez elle une force, d’où son emprise hypnotique, qui lorsqu’elle est portée à l’écran dans India Song ou Hiroshima mon amour atteint d’ailleurs un tel ridicule, un tel pathos, qu’il suffirait qu’un enfant se lève pour dire que le roi est nu. Je suggère une parenté entre un comportement hiératique et une façon de s’hypnotiser et d’hypnotiser tout un pays, ce qui n’est pas rien.

Edj : En 1943, Henri Michaux lui offre une dédicace ainsi libellée : « Pour Marguerite Antelme, de sphinx à sphinx ».
Ph.S. : Voilà, c’est tout à fait ça… ils ne savent pas très bien de quel sexe ils sont. L’autre question c’est : comment peut-on passer du fait de ne voir aucun inconvénient à la collaboration… au stalinisme pur et dur ? De faire ce que l’on peut appeler sa « rentrée » du côté du pouvoir de l’époque. Le stalinisme aussi, on y revient toujours. Vous avez eu le Livre noir du communisme… Et dans la biographie d’Adler, vous avez l’épisode Semprun, délateur, selon Duras, de ses camarades au parti. Toute cette attitude où vous voyez ces gens vivre les uns sur les autres, s’espionner, mélanger leurs vies privées de façon telle qu’on en serait redevable devant un tribunal, me paraît maladive. Bref, un fonctionnement de secte. Ou, pour employer un mot plus poétique de Blanchot théorisant cette affaire – et pour cause vu ses engagements avant guerre -, de « communauté inavouable ». Quelque chose qui sonne faux, Mitterrand comme Duras, à mes oreilles, sonnaient toujours faux. Ce que j’entends chez Duras, c’est quelque chose de puissant, de très insistant, d’autoritaire, d’instrumentalisé, mais qui, à mon oreille du moins, sonne faux.

Edj : Vous inspirant même, dites-vous, une sensation de glauque.
Ph.S. : De glauque… Oui, qui finit, en bout de course, par jaillir publiquement. Cette sensation de faux, je me suis toujours demandé d’où ça venait. Continuons à dérouler le fil… Ensuite est venu chez elle ce qui m’a le plus choqué et que j’appellerai le pseudo-judaïsme. Je suis désolé d’avoir cette oreille, mais dans son philosémitisme proclamé, on entend un surinvestissement dû, à mon avis, à un intense sentiment de culpabilité pour avoir méconnu l’ampleur de la Shoah. Cette culpabilité pousse à une autoterrorisation qui consiste à vouloir faire juif à la place des juifs. C’était le cas de Duras.

Edj : Duras a agoni l’extrême droite, abhorré l’antisémitisme, porté le manifeste des 121, pris des risques pour l’indépendance algérienne… Selon vous, ce n’était pas non plus de réels engagements ?
Ph.S. : Si. Et d’ailleurs, c’est son meilleur moment, son moment gauchiste, où nous nous sommes connus.

Edj : Dans quelles circonstances l’avez-vous connue ?
Ph.S. : C’était une époque où elle était en retrait. Dans les années 70, on se voyait. Tel Quel était près de la rue Saint-Benoît, on allait prendre des cafés au Pré-aux-Clercs. Elle était plutôt positive à mon égard. C’était l’époque du féminisme, aussi.

Edj : À l’époque, elle déclare : « Sollers est l’un des rares hommes avec lequel on puisse parler, parce qu’il est désespéré. »
Ph.S. : « Totalement désespéré. » Évidemment je ne me reconnais pas du tout dans cette proposition. Ce n’est pas, disons, ma philosophie. C’est même le contraire, un contresens.

Edj : Une façon pour elle d’avoir de l’emprise sur vous ?
Ph.S. : Oui. Dis-moi que tu souffres, que tu es désespéré. Ce n’est pas mon cas, tant pis. Ce serait mieux, ça fait plus profond de l’être. Elle était plutôt sympathique, elle devait boire beaucoup, déjà. Peu importe. Et puis arrive l’explosion avec la publication de Femmes. Ce livre a eu un grand retentissement. C’est le moment où elle va surgir, un an après, avec l’Amant. Mitterrand a pris le pouvoir, elle va devenir la sibylle, la prophétesse de l’Élysée.

Edj : Femmes, c’est 1983. Vous êtes tous les trois au même moment sur le terrain.
Ph.S. : Et c’est l’heure de la rupture… Je suscite la curiosité de Mitterrand, mais nous nous bornerons à parler de Casanova. Duras, elle, entame son ministère délirant, où elle peut parler de l’Afrique, de la province française, du sexe du gisant de Victor Noir au Père-Lachaise… C’est l’époque des entretiens Duras-Mitterrand dans l’Autre-Journal. Elle félicite Mitterrand d’avoir construit le sous-marin Richelieu, il lui répond : pardon, mais c’est un porte-avions. Peu importe, on s’envole dans le grand numéro de Duras à l’époque.

Edj : Vous n’y voyez aucune fulgurance, aucune valeur ?
Ph.S. : Rien, je viens de les relire. De petites choses drôles. Rien sur Bousquet, évidemment. À cette époque, je commence à comprendre la rupture de Duras avec Antelme. Le jour où, comme le raconte Adler, il lui reproche son narcissisme, elle quitte la table et ne le reverra jamais. Elle n’ira pas à son enterrement. Et il y a ce livre, la Douleur

Edj : Un beau livre. À la fin, elle écrit qu‘elle ne pourra jamais lui pardonner de n’être pas mort dans les camps, de s’en être sorti, lui. C’était étrange de lire une telle conclusion.
Ph.S. : Mais oui, il faut rappeler quand même, chez Duras, ce goût pathologique pour la torture…

Edj : Plutôt la souffrance…
Ph.S. : En l’occurrence, c’était de la torture. Une torture effective selon Adler. La torture de Delval, à laquelle elle prend part, excitant les autres hommes présents. Duras qui torture son amant… Ça vous fait un cocktail révélateur. Il faut quand même l’analyser… À moins que vous avaliez sans vous demander ce qu’il y a dedans. Moi, je préfère savoir ce que je bois. Continuons le fil…

Edj : Seconde partie des années 80, c’est le moment où elle vous « attaque ».
Ph.S. : Follement. Ad hominem. Physiquement. Dans une interview à Globe avec Pierre Bergé, je suis le moine du fromage Chaussée aux moines, tonsuré, risible, ignoble avec les femmes, romancier nul, etc. À partir de là, ses attaques seront systématiques. Après Femmes, elle me considère gênant dans le paysage, donc à détruire.

Edj : Détruire, dit-elle. Les femmes, l’amour, c’était son périmètre sacré.
Ph.S. : Elle devait me voir en concurrence – en termes de pouvoir – sur l’âme, par conséquent le corps, des femmes. Tout cela m’a renforcé dans l’idée qu’il y avait là quelque chose à comprendre. Sur ce point-là, justement, de la sexualité, sur lequel nous allons venir… La dernière fois que je l’ai vue, rue Saint-Benoît, elle m’a sauté au cou comme si rien ne s’était jamais passé. En gros, on peut dire n’importe quoi, vous insulter, et puis après je vous embrasse comme si ça n’avait aucune importance. Je passe sur l’argent, l’alcoolisme, chacun fait comme il veut… Mais l’impression de faux persiste. Ce qui compte, pour la nébuleuse dont fait partie Duras, ce n’est pas ce que l’on a dit, ce que l’on a fait, mais la façon dont on se retrouve toujours, comme appartenant à une même famille. Je n’appartiens, moi, à aucune famille. C’est mon point de vue. Un écrivain qui ne se maintient pas dans la prudence ou même la ruse à l’égard des représentations sociales, des sphères du pouvoir… c’est mauvais signe.

Edj : Duras vous paraît toujours « du bon côté du manche ».
Ph.S. : C’est ce que je vois. Commencer comme chantre du colonialisme français, puis pétainiste, et se retrouver prophétesse sous un double septennat de gauche, c’est quand même étrange, en passant par la Propagandastaffel, puis le stalinisme qui permet d’effacer les comptes. Certes, elle a exercé un pouvoir d’extrême gauche, de dissidence, mais la période a été courte.

Edj : Beaucoup de gens vous diraient n’être pas étonnés de devoir envisager Duras comme un « monstre ».
Ph.S. : Je n’emploie pas le terme « monstre ». Je signale juste que quelque chose me paraissait sonner faux. C’est cela que je veux cerner. Quand vous êtes devant un cas de grand don hystérique, un grand médium – je passe sur l’affaire Villemin et son « forcément sublime »-, quand vous êtes en présence de quelqu’un qui vous vise aux hormones ou à la sexualité ou au foie, vous pouvez vous demander ce qui se passe. Elle aimait cet aspect de domination comme le prouve sa relation avec Yann Andrea, son dernier compagnon. La hargne de Duras à son égard met mal à l’aise. Libido dominandi. Et là encore c’est pour moi plutôt la preuve que tout ce qui est simulé par rapport à l’amour, la passion, la sexualité, sonne faux. J’introduis le doute. La libido dominandi ne prouve pas que l’on a bien joui, au contraire. D’où, d’ailleurs, son étrange obsession finale.

Edj : Son ressentiment à l’égard des homosexuels.
Ph.S. : Oui, qui consiste à maudire les homosexuels tout en étant fasciné par eux, et là on boucle tous les symptômes. Ça fait un sacré paysage. Cette volonté ahurissante de nuire qui occupe ses discours à propos de l’homosexualité masculine. Pourquoi une femme en vient-elle à être obsédée à ce point par l’homosexualité masculine ?

Edj : Sa violence narcissique l’a éloignée des hommes, après en avoir connus beaucoup…
Ph.S. : Il y a des femmes qui ont eu beaucoup d’hommes sans en avoir eu un seul. Si je peux apporter un tout petit doute sur la jouissance d’un certain mysticisme féminin… Le ravissement de Lol V. Stein, tout cela, cette emphase, ce pathos. Moi, j’émets un doute. Il y a une frigidité, une sécheresse chez elle, sa transcendance factice, moi, ça me paraît forcé. Je trouve pathétique que quelqu’un qui se dit spécialiste de l’amour se pose la question dont Laure Adler témoigne : « Pourquoi suis-je si méchante ? »

Edj : Vous lui reprochez d’être – peut-être – une exclue de la jouissance. C’est d’actualité avec le livre de Michel Houellebecq.
Ph.S. : Houellebecq, mais oui, on y vient, c’est la misère sexuelle comme grand discours dominant actuel.

Edj : N’est-ce pas y un « procès en intimité » que vous faites à Duras. Vous lui reprochez d’être exclue de la jouissance comme une faute et non pas un malheur.
Ph.S. : Je pense que le malheur est un défaut.

Edj : Ce que vous dites est effroyable.
Ph.S. : Oui, effroyable.

Edj : C’est abandonner au rôle de victimes toutes les victimes.
Ph.S. : Non, pas du tout. Nous parlons d’univers psychosexuel. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Je ne suis pas en train de dire que les égorgés d’Algérie, les massacrés de Bosnie ou du Rwanda sont morts du défaut d’être malheureux. C’est la confusion entre les deux qui est effrayante, et c’est ce que Duras faisait. Parce que, moi, je ne dis pas Hiroshima mon amour ni « Auschwitz ma tendresse ». Vous comprenez ? C’est le plus grave. Le nœud est là, la vision du monde qui nous sépare. Sur le plan du psycho-sexuel, je suis de l’avis de Casanova, sur lequel je viens d’achever un livre, qui dit : « J’ai toujours pensé que les malheurs qui m’affectaient étaient de ma faute… » La spéculation sur le malheur pour se faire le représentant autoproclamé de la souffrance sociale me paraît malhonnête. C’est le rôle de celui qui, comme dit Debord, « n’hésite jamais à prolonger la plainte des opprimés ». C’est ce qu’ont fait toutes les religions depuis toujours. C’est religieux. Sur Duras, je vous tiens un discours antireligieux. Comme il y a un clergé bourdieusien… ce clergé qui dit au fond : « Il ne me déplait pas qu’il y ait beaucoup de victimes pour m’en faire le représentant. »

Edj : Chez Duras, vous liez cette errance intime, son sadomasochisme avec ses engagements politiques successifs, à partir disons d’une faute primitive qui serait l’attitude entre 1940 et 1943.
Ph.S. : Oui, je crois. Les origines du glauque, de la culpabilisation, de la simulation qui infestent la société française. On ne sortira pas du bavardage sur cette obsession si l’on ne comprend pas la façon dont un être humain peut être tenté de faire telle ou telle chose selon les circonstances. Tenté de se raconter des fables sur sa propre existence, des romans familiaux, un faux amant chinois… La littérature doit plutôt essayer de penser, c’est mon point de vue. Duras est exemplaire, sa légende, son art, c’est un art indubitablement de l’emprise, presque de l’intoxication, moi je suis au contraire pour un effet de distanciation, d’ironie, un effet critique.

Edj : Il y aurait cette idée que Duras crée un monde dur, autoritaire, contraire en fait à ses idéaux proclamés, l’idée d’une domination hypnotique de la société ?
Ph.S. : Bien sûr. Duras et les siens en arrivent à constituer un monde dur, coercitif, avec leur pleine collaboration, par une sorte de servitude volontaire. J’ai fréquenté ces gens, je vous assure, j’ai fait mon parcours, moi aussi, avant de m’échapper. Dans ce genre de communauté, il y a une haine de l’individu, une intolérance à l’égard de la liberté individuelle, un esprit de famille, de soupçon, d’inquisition, de « communisme », d’apologie du matriarcat. Tout cela, vous pouvez l’inscrire dans l’histoire du nihilisme qui suit son cours avec toutes ses composantes. Le nihilisme est intéressant, il révèle le mal. Donc on peut lire Duras, on peut s’occuper d’elle, c’est ce que je suis en train de faire. Dire qu’on a une autre éthique, une autre esthétique. Qu’on peut avoir sur la sexualité un point de vue tout à fait différent, ce qui n’est pas rien, parce que tout ce qui se trafique aujourd’hui comme cléricalisme nihiliste a toujours un lien très fort avec la sexualité. On dit que Mai 68 aurait été trop libertaire, etc. Pour rétablir l’ordre moral, vous pouvez tenir un discours apocalyptique… Tous les discours apocalyptiques ont une fonction qui est de préparer une nouvelle tyrannie.

Edj : Vous voulez dire qu’elle n’a jamais pu s’éloigner du pouvoir et de ses attributs.
Ph.S. : C’est ce que je dis. Cette théocratie ne me paraît pas dans la nature profonde de la littérature telle que je la conçois. Je trouve ses livres forts, hypnotiques. Mais je crois que cela vieillira mal. Les films sont déjà invisibles. Les livres seront atteints de la même façon, un jour ou l’autre. C’est une littérature qui me paraît artificielle, gonflée, dans la réitération. J’ai toujours senti chez elle, même au téléphone, une volonté de domination. Je n’aime pas cela. Je n’imagine pas Kafka ainsi.

Edj : Finalement, cette séparation entre vous n’est pas politique ou littéraire, mais plutôt intime. Vous avez une inspiration du côté du plaisir et elle en avait une du côté de la souffrance.
Ph.S. : Qu’est-ce vous voulez que je vous dise. (Rire.) Si vous me dites à brûle-pourpoint que j’ignore les délices du masochisme, je vous réponds oui, sans nul doute. Si vous dites qu’une bonne expérience concentrationnaire me manque pour comprendre le sens de la vie, je vous dis certainement mais je préfère l’éviter. (Rire.) Si vous me dites qu’il faut mourir pour comprendre, je vous dis qu’on n’est pas pressé… Pour finir, la seule question qui se pose, c’est celle-là. Le plaisir et la douleur. Elle écrit la douleur, j’écris le plaisir. Moi, je n’aime pas cogner sur les gens, ni physiquement ni mentalement. Je suis opposé à la violence.

Propos recueillis par Jean-François Kervéan
L’Événement du jeudi n° 722, du 3 septembre 1998.

12 avril 2009

Très grand beau temps

Classé sous Non classé — sollers @ 20:2


C’est beau une femme qui n’a pas peur.

Le monde appartient aux femmes.
C’est-à-dire à la mort.
Là-dessus tout le monde ment.

Le seul racisme sérieux, en définitive, se passe bien entre femmes et hommes… Tout le reste est bavardage illuminé… Et ce racisme-là se porte à merveille, il monte, il s’épanouit, il fleurit ; c’est le moteur de toujours, la source du mouvement lui-même…

Je la regarde se branler sur son lit, moi assis dans un fauteuil, cigarette, ça c’est le sommet de méditation.

Si une femme vous aime, elle est deux. Loi à méditer.

Pour une femme, un homme est tout entier un sexe érigé ou un trou, mais jamais un corps muni d’un sexe qui soit autre chose qu’un trou.

Elle veut surtout me prouver qu’une femme vaut mieux et plus que tout discours. Ou encore que tout discours, comme une rivière inutile, doit déboucher sur l’océan-femme.

L’embêtant, c’est qu’elles veulent du temps, du temps pour le temps, comme une crème. Du temps, de la parole, de l’espace garanti. Alors que tout se joue sur une pointe d’épingle, gifle d’émotion, piqûre, parfum…

Ce sont les mères qui se font des idées sur la vie, les hommes qui en ont, des idées, ne sont jamais que des appendices de leurs mères… Ah elles y croient, à la vie, à sa justification innée, avant de convenir plus tard, beaucoup plus tard, sur la fin brouillée du parcours, que, finalement, tout ça…

On baise surtout parce qu’on se déteste, et rien n’est plus rare que l’abstention de la haine entre êtres humains.

Les femmes sont amusantes : elles vous soutiennent souvent quand vous êtes au plus mal, et vous lâchent quand, au contraire, tout va mieux pour vous. Une femme, pour finir, est toujours plus à l’aise avec le « tout est faux, il ne se passe rien, peu importe, soyons pratique ».

Ô frères et sœurs de l’avenir, branlez-vous à la chasteté ! Montez vos prix ! Augmentez votre puissance sexuelle ! Faites sauter la banque ! Distinguez-vous ! Devenez enfin plus pervers !

Un homme entre deux femmes ? Enfer, s’il s’agit de lendemain. Sinon, secret profond et interruption du manège.

L’organisation sociale traditionnelle organise la circulation et l’échange des femmes entre hommes. Toute la Métaphysique est construite sur cette économie.

Les hommes s’aiment entre eux à travers les femmes, à condition de ne pas en être conscients. Les femmes peuvent, par exception, s’aimer entre elles à travers un homme, à condition que cette interruption ou ce court-circuit soit enveloppé de nuit.

Que tout le monde, femmes comprises, sache lire et dessiner librement : voilà la révolution.

Elles sont préoccupées, les femmes. Elles veulent savoir si l’une d’elles, par hasard, serait différente. Échapperait au triste sort inadmissible commun. Elles l’espèrent passionnément. Elles sont crédules. Elles se précipitent sur les nouveautés.

De mère en fille, l’art de faire donner le maximum aux hommes. De père en fils, l’insinuation plus ou moins courageuse que tout est comédie. Banal. « La vie, quelle connerie… »

Je n’aime que les femmes qui aiment réellement les femmes : comme vous savez sans doute, c’est très rare.

Une mère veut le corps ; une sœur, l’âme ; reste l’esprit si l’on veut, à travers les mots qui, modelés d’une certaine façon, déclenchent une jalousie métaphysique inextinguible.

Les mères ont leurs raisons que la raison ignore. Le diable y travaille, et Dieu bénit parfois le boulot à l’envers.

Quelle comédie est plus comique qu’un mariage.

La vengeance est la passion féminine par excellence.

On parle beaucoup de misogynie, mais pas assez de misandrie.

Au nom de la Mère, du rangement et de la Sainte Espèce. Amen.

Grands-mères, mères et filles enlacées depuis des siècles et des siècles dans un même nœud dissimulé, acide, négatif, un même hoquet invisible de honte et de rage contre ça : ce bout de viande, ce petit tuyau, ce morceau de bifteck absurde, pendant, et pourtant affamé, agressif, qu’on ose leur mettre sous les yeux, dans le con, le cul, et parfois même dans la bouche…

« La femme » n’existe pas : il y en a des bonnes et des mauvaises, les mauvaises n’étant pas forcément celles qu’on dit.

La puissance maternelle veille dans sa jalousie primordiale.

Chères et excellentes petites femmes ! Chut, il ne faut pas les réveiller.

« Lascia dir les genti », « Laisse dire les gens ». « Suis ton chemin et laisse dire les gens. » C’est un conseil qu’on peut donner, dix fois par jour, à dix personnes différentes.


Philippe Sollers
, Grand beau temps. Éditions Le Cherche Midi, 2008.
Édition établie par
Guillaume Petit

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